bulletin du lundi

Robert Laplante
L'Action nationale






Le temps de l'intransigeance

Robert Laplante
Directeur de L'Action nationale
13 décembre 2004

Le temps est venu de la plus grande sévérité à l’égard de ceux et celles qui prétendent lutter pour l’indépendance.

Tout est devenu tellement prévisible dans la politique québécoise qu’il est inutile d’attendre l’ajournement des travaux de l’Assemblée nationale pour dresser l’habituel bilan de fin d’année. Nous aurons droit au cours de la semaine qui s’amorce à une dose supplémentaire de morose médiocrité. Et comme nous approchons de Noël, il n’y aura rien de surprenant à voir le tout bien emballé dans la rhétorique ronflante de fatuité d’un Jean Charest qui fera tout son possible pour battre en la matière le chef de l’Opposition officielle.

L’Assemblée nationale ne tourne pas à vide mais elle obéit bel et bien aux exigences du ratatinement. Elle le fait avec un zèle et une application qui donnent à penser que la résignation nous tiendra bientôt lieu de seul horizon. Le gouvernement Charest ne manque aucune occasion de redire que nous n’avons pas les moyens de notre demeure. Le discours officiel ne cesse de redire que nous sommes un luxe pour nous-mêmes, c’est-à-dire une menace à l’équilibre des finances publiques. Une menace qui ne plane, bien entendu, que sur ce qui peut donner prise à l’auto-mutilation. Pour le reste, c’est l’affaire d’Ottawa. Autant dire une affaire de rhétorique.

Les sondages se suivent et se ressemblent : les taux d’insatisfaction à l’égard de ce gouvernement touchent des seuils historiques. Et pourtant, il ne s’en exprime que de la nausée. Les partis d’opposition ne constituent pas vraiment des alternatives. Ils n’ont pas réussi à canaliser cette immense énergie du refus. L’ADQ participe comme jamais de la médiocrité politicienne, et son clientélisme puant ne fera qu’accélérer le déploiement des discours démissionnaires. Quand rien ne suscite l’adhésion à un idéal, l’avenir sourit toujours à ce genre d’organisation. Le Québec n’a jamais manqué de candidats à la gestion par consentement à l’impuissance.

Le Parti Québécois, pour sa part, travaille mal au point de ne rien récolter des appuis pourtant disponibles pour soutenir activement le combat pour la souveraineté. Et ce n’est pas un hasard. Les tensions internes qui le secouent ne sont pas la cause mais bien plutôt le symptôme de ce qui le ronge. L’élite de ce parti est en passe de s’auto-intoxiquer tellement elle respire l’air vicié de la politique provinciale, des plans de carrière et des intrigues politiciennes. Les velléitaires de ce caucus donnent le ton. Les pugnaces – parce qu’il y en a - ne trouvent pas leur espace et, surtout, ne réussissent pas à infléchir ni le ton ni les angles d’attaque.

L’écart qui sépare l’establishment des militants est encore plus grand aujourd’hui qu’il ne l’a été sous Pierre-Marc Johnson - c’est peu dire. Cela crève les yeux, les politiciens péquistes ont du mal à persévérer. Ils sont d’autant plus prompts à se cacher derrière le soi-disant respect de l’évolution des mentalités, qu’ils ont du mal, eux-mêmes, à garder le cap. C’est pourquoi ils se paient de mot.

Le Québec se fait tondre jour après jour, il se fait proposer de renoncer à lui-même, il se fait piétiner par Ottawa et les péquistes font des phrases. Des phrases pour engluer la seule conclusion qui s’impose : il y a urgence de sortir du Canada. Et il faudra se battre pour le faire. Se battre, le vilain mot. Cela s’accorde si mal avec l’esprit positif des faiseux de carrière. Et après tout, il n’y a jamais de si grosses pertes…

Le temps est venu de la plus grande sévérité à l’égard de ceux et celles qui prétendent lutter pour l’indépendance. Ça va faire la glose sur la politique provinciale ! On ne les entend pas tenir une critique indépendantiste drue de la gouverne libérale. Ils sont tièdes et hésitants à placer l’indépendance au cœur de leur argumentation. Ils sont surtout incapables de le faire jour après jour. Cela donnerait de mauvais reportages à Radio-Canada et de durs éditoriaux chez Gesca. Le courage est mauvais vendeur, lui répètent les barons de la pub qui sont plus que jamais les vrais conseillers au programme.

Si le Parti Québécois était sérieux, s’il était vraiment en mode ressourcement, s’il avait le moindre sens des obligations de sa mission historique, il ne laisserait jamais passer une séance de l’Assemblée nationale, il n’adresserait pas une seule question à ce gouvernement sans que référence se fasse à la nécessité de l’indépendance. Il ne critiquerait ces provinciaux qu’à partir du seul point de vue qui serve nos intérêts nationaux, celui de l’indépendance. Il ne se comporterait pas comme une opposition provinciale mais comme un parti aspirant à former un gouvernement souverainiste. Il commencerait d’ores et déjà à réclamer des élections.

Le gouvernement Charest est à ce point disposé à faire des gestes irrémédiables qu’il faut à tout prix l’amener à mettre les sièges en jeu. La bande de sectaires du marché qu’il sert et qui s’y activent vont mettre en péril la cohésion sociale. C’est à une entreprise de rupture de la dynamique nationale que s’emploie ce gouvernement en menant une politique dont il n’a jamais explicité les paramètres lors de la campagne électorale. Il n’a jamais reçu le mandat d’aliéner le patrimoine. Il faut organiser une vraie riposte nationale pour contrecarrer les naufrageurs. C’est une responsabilité incontournable pour le Parti Québécois. Parce qu’il y a des conjonctures où le destin d’une nation bascule.

Parce que l’actuel gouvernement nous entraîne dans une régression historique extrêmement périlleuse. Il faut réclamer des élections.

Parce qu’il a pour projet de nous enferrer pour des générations. Parce qu’il a choisi de brader notre existence nationale. Il faut réclamer des élections.

Parce que le Québec en a assez de l’incompétence, de la vulgate néo-libérale et des ventes de garage. Parce que ce gouvernement est aussi inapte qu’inepte. Parce que son incohérence n’a d’égale que sa propension à se dédire tout en affirmant une chose et son contraire. Il faut réclamer des élections.

Parce que nous sommes capables de d’envisager l’avenir ailleurs que dans la résignation. Parce que ce gouvernement tente de nous imposer des choix qui heurtent des générations d’efforts et d’espérance. Parce qu’il n’y a plus moyen de moyenner.

Parce qu’il y a des limites à s’effacer et se trahir pour s’accommoder de ce que le Canada nous laisse. Il faut appeler à un sursaut de solidarité nationale. Il faut le courage et la lucidité de briser les censures qui empêchent de nommer le cours actuel des choses. Il faut semer la tempête pour chasser les discours toxiques qui empoisonnent la lecture des parcours où la minorisation nous pousse. Il faut dire que le temps est venu.

Le temps est venu de se projeter pour de vrai. De se voir aux commandes de quelque chose. De se mesurer à un idéal stimulant qui s’incarnerait dans des projets fondateurs. De grands projets. Des projets d’audace et d’ambition qui oseraient miser sur ce que nous ne sommes pas encore. Des projets de confiance et d’appel au dépassement. Des projets qui pousseraient dans le réel si le PQ prenait vraiment au sérieux la Saison des idées. Et s’il se donnait la peine de penser dans ce qui s’exprime de la rage rentrée qui engourdit le pays.

Le temps est venu de remettre le Québec en mouvement.

Le temps est venu de reprendre l’initiative militante. Ce parti joue son avenir d’ici juin 2005. Ce congrès raté, le combat pour la souveraineté en pâtira pour longtemps. À l’évidence, son élite ne s’en rend pas compte. Ses militants, ceux qu’il lui reste, savent pourtant que cette façon mollassonne de prétendre servir l’idéal ne peut plus durer. Ils le savent d’autant mieux qu’ils entendent, un peu partout, dans tous les milieux, gronder l’exaspération. La période des Fêtes, si intense en échanges et discussions, est une occasion exceptionnelle pour provoquer le ressaisissement. Aux militants de se faire les relais et d’imposer à l’establishment de ce parti le redressement qui s’impose. Une immense force monte dans les réservoirs d’une espérance pourtant si souvent trahie par les chefs.

Le Québec se magasine de la colère. Et seule l’indépendance peut la canaliser en énergie constructive. Le Canada et ceux qui y tiennent à tout prix s’occupent déjà de la retourner contre nous-mêmes.

Le temps est venu de l’intransigeance.





Une vache de réforme

Robert Laplante
Directeur de L'Action nationale
6 décembre 2004

Ce qu’il aurait fallu et ce qu’il faut d’abord, c’est une frontière. Le Québec souverain n’aurait pas eu à subir des mesures visant l’Alberta.

Les agriculteurs en avaient ras le bol. Ils ont acheté l’abattoir pour en finir avec cette partie du scandale de la vache folle qui leur a fait perdre des revenus faramineux. La Fédération des producteurs de bovins se lance donc dans la transformation, pour s’assurer d’une certaine capacité d’initiative dans le marché et dans la filière agro-alimentaire. Cela ne règlera pas tout, mais ils peuvent au moins entrevoir un peu de soulagement.

La ministre de l’Agriculture a dû affronter un congrès exaspéré pour finir par prendre l’engagement de soutenir les producteurs et de faciliter la transaction. C’était un peu, beaucoup cafouilleux, les détails n’étaient pas disponibles quant au montant de la transaction, quant aux modalités de soutien du prix plancher (42¢) et quant à la façon dont Ottawa et Québec s’y prendraient pour fournir l’aide requise en attendant que les formalités soient complétées. A l’évidence l’entente de principe a été obtenue à l’arraché et à la toute dernière minute. Fidèle à lui-même ce gouvernement a été brouillon. Sa médiocrité a été bien relayée par un certain Mitchell, ministre de l’Agriculture qui ne néglige rien pour semer le doute et le flou quant à la participation d’Ottawa – histoire sans doute de permettre à Jean Lapierre de faire valoir ses talents d’entremetteur et de nous servir une fois de plus son numéro de p’tit coq.

Si bien engoncé dans sa réserve idéologique à l’égard de l’interventionnisme de l’État, le gouvernement Charest ne pouvait guère pavoiser. Il a géré la crise en mode politicien et fait ce que son credo dénonce. Cela ne fait pas de grandes politiques mais cela n’est pas complètement inefficace, tant s’en faut. Il fallait faire quelque chose pour limiter les dégâts et donner au moins quelques lueurs à des producteurs que le désespoir gagnait aussi vite que le désarroi.

Ce qu’il faut d’abord, c’est une frontière

Le dossier de la vache folle, quant à lui, reste au point mort. La célébration des valeurs communes et le spectacle du rapprochement qui nous ont été offerts par le tandem Bush-Martin n’ont rien changé sur le fond des choses. Pour les producteurs québécois, le premier et le plus complet remède aurait été et reste encore le plus simple à comprendre : ce qu’il aurait fallu et ce qu’il faut d’abord, c’est une frontière. Le Québec souverain n’aurait pas eu à subir des mesures visant l’Alberta.

Surtout, un Québec souverain n’aurait pas laissé se déployer cette intégration industrielle dangereuse pour sa sécurité alimentaire. L’agriculture et l’alimentation ne sont pas des industries comme d’autres, ce sont des secteurs stratégiques qui les placent au cœur de la dynamique de protection des intérêts nationaux vitaux. Un État indépendant raisonnant comme un État, pas commue une province, serait intervenu pour agir sur la configuration d’une infrastructure aussi névralgique. Les Etats-Unis le font bien : les mesures de sécurité nationale touchent les programmes agricoles de mille manières ( subventions aux producteurs, maintien d’infrastructures, etc.). Un Québec indépendant aurait eu à le faire, comme les autres.

Les producteurs voulaient acquérir un équipement stratégique qui vient compléter et protéger les efforts qu’ils déploient dans leur secteur. La réalité de leurs intérêts aussi bien que l’expérience de leur solidarité n’ont pas manqué de leur faire éprouver le caractère artificiel du cadre politique – et peut-être aussi une certaine insouciance qui a caractérisé leurs pratiques commerciales et l’adhésion de plusieurs d’entre eux à un productivisme débridé. Devant les effets de la crise et son mode de gestion, ils ont réagi avec des réflexes de redressement national. Ils ne se voient pas et ne veulent pas se voir comme une composante satellisée. Ils refusent la dépendance. Dépendance à l’égard des seuls impératifs du marché, dépendance à l’égard d’une politique commerciale et agricole qui se définit à Ottawa, par un gouvernement hostile à toute prise en considération de notre réalité nationale. Ils veulent une structure complète, une filière complète parce qu’ils sont des acteurs de plein droit d’un espace économique qui est d’abord celui du Québec. Et en cela ils sont pleinement justifiés de recevoir le soutien de l’État du Québec, fût-il incomplet.

Le marché est incapable de s’auto-discipliner

Il est certain que l’acquisition de l’abattoir ne règlera pas tous les problèmes. Il aura au moins été démontré, une fois de plus, que le marché est incapable de s’auto-discipliner. En achetant l’ogre les producteurs se mettent à l’abri d’un certain type d’abus. Il est loin d’être acquis que les consommateurs pourront en faire autant. Régler un problème ne règle pas nécessairement une contradiction. La filière agro-alimentaire est durement travaillée par les règles du commerce mondialisé qui activent les dynamiques de concentration verticale et les pratiques oligopolistiques. L’achat de l’abattoir reste une mesure structurante mais de portée limitée, c’est évident, et ses effets se feront sentir à la ferme, pas dans le panier du consommateur.

Un manque d’État

Même en se faisant transformateurs, les producteurs resteront vulnérables, exposés aux carences d’une politique agricole où l’exportation tient une place d’autant plus pernicieuse que la dépendance à l’égard d’un seul grand marché fait encourir des risques qui sont bien plus grands que les avantages que la filière peut en tirer à court terme. Pour se donner un cadre plus favorable à la conception et à l’application d’une politique agricole apte à leur fournir des conditions de sécurité et de pérennité bien arrimées à notre structure économique et à nos cadres sociaux, les producteurs et l’ensemble des Québécois qui les soutiennent devront aller au bout de la logique qui a inspiré ce geste inhabituel.

L’avenir de l’agriculture québécoise est irrémédiablement lié à sa capacité de s’inscrire dans un cadre national. Il lui apportera la capacité institutionnelle de faire valoir ses intérêts par un Québec négociant pour lui-même les accords de commerce international. Il accroîtra sa capacité de stimuler autant que de profiter de la cohésion sociale nécessaire pour réunir citoyens et consommateurs autour d’une vision commune des limites du marché et du productivisme en ce qui concerne la satisfaction des besoins de base et la sécurité alimentaire.

Pour continuer de vivre et de pratiquer leur métier comme ils l’entendent, les producteurs ont dû compenser l’absence de cadre stratégique national en se faisant transformateurs. Ils ont dû se donner eux-mêmes une infrastructure que la politique agricole provinciale ne pouvait nullement protéger. Ils ont agi en quelque sorte pour combler un manque d’État. Il leur reste maintenant à faire subir à la province le sort qu’elle mérite. Il leur reste à traiter la gouverne provinciale comme une vache de réforme. Ils sauront le faire.





Big deal!

Robert Laplante
Directeur de L'Action nationale
29 novembre 2004

Tout un petit matin! La Presse, la grosse presse à Gesca qui vous assomme avec un titre immense : il paraît que l’anglais gagne du terrain au Québec! Ça leur a fait toute une douche écossaise, ce rapport de l’Office de la langue française, aux inconditionnels du Canada qui distillent la pensée résignée. Traiter la chose avec autant d’alarmisme – un titre qui fait presque trois pouces de hauteur – il n’y a pas de doute, c’est une affaire importante…

D’une importance traitée d’une manière trop inhabituelle pour ne pas être suspecte. Il y a du marketing là-dessous. Gesca veut vraiment accroître sa part de marché chez les francophones. Déjà que le grand patron Crevier nous a fait savoir, il n’y a pas si longtemps, que La Presse voulait devenir le quotidien de référence au Québec. Il faut entendre par là que la gazette de la rue Saint-Jacques veut déloger Le Devoir. Il faut cependant y voir autre chose que de la banale concurrence d’affaires. C’est vrai qu’il n’y a que de ce côté que le canard de Paul Desmarais puisse espérer gagner des parts de marché, mais il en va surtout du ratissage du côté des nationalistes.

Tout n’est pas qu’affaire de gros sous, en effet. La Presse, qui est en lutte d’éradication des aspirations nationales, voudrait bien faire un gain de propagande. Et pour le faire, son espace est tout tracé : il faut planter les balises de la minorisation et tenter de faire tomber le seul journal où la chose n’est pas encore explicitement acceptée. C’est inévitable, c’est une bataille qui passe forcément par la manipulation du sentiment d’insécurité culturelle. D’où le titre et la taille de la une en question. De là aussi les gros et coûteux efforts pour mettre en scène les préoccupations de Gesca pour notre avenir, pour organiser de grandes conférences, jouer des manœuvres de la convergence pour imposer un regard, un vocabulaire, pour tenter de faire prévaloir les formulations de ce que devraient être les grands défis du Québec – du Québec canadian, cela va de soi.

Le français recule? Big deal! La Presse n’en fait un plat que pour mieux laisser le marché allophone lui échapper. La ligne éditoriale continuera de lutter farouchement contre notre existence nationale, contre toute formulation de nos intérêts nationaux. Le recul du français? La Presse veut bien s’en inquiéter, mais pas au point de poser le problème correctement.

Le français est menacé parce que notre existence nationale est menacée. Si les allophones ne se francisent pas comme cela devrait, cela ne tient qu’à une chose : la concurrence des modèles d’intégration. Si un nombre de plus en plus grand de personnes travaillent en anglais, cela ne tient qu’aux déficiences de la législation sur la langue de travail, en clair, sur les insuffisances d’une loi 101 émasculée, vidée de sa substance. La mondialisation, le manque de ressources pour les programmes de francisation, ce ne sont là que des éléments de contexte. Des éléments qui ne sont certes pas sans effets, mais qui ne sont que des causes secondaires. Le Québec serait un pays indépendant, français officiellement, sereinement, sans guerre idéologique canadian, que les choses seraient tout autres. Claires pour les immigrants comme pour tout le monde.

Il n’y avait donc rien d’étonnant à entendre notre Premier sous-ministre faire des phrases creuses sur la vigilance face à la mondialisation. C’était tout aussi insignifiant que d’habitude que d’entendre notre souriante ministre de la Culture nous parler de comité de francisation pour agir à côté des problèmes, là où la loi ne les rend pas obligatoires. Il n’était pas question d’aller au fond des choses mais seulement de répondre à une manchette en accréditant les catégories sous-jacentes : nous sommes des minoritaires qui ont bien raison de s’inquiéter.

Certains l’auront peut-être remarqué, les élus du Parti Québécois ne se sont pas fendus en commentaires sur un sujet qu’on aurait pu croire de prédilection pour lui. Ce silence en dit long sur l’héritage bouchardien dans lequel ce parti reste honteusement empêtré. On voit mal ceux-là et celles qui n’ont pas aboli la loi 186 comme ils s’étaient engagés à le faire se mettre à réclamer des actions énergiques. On ne les voit pas non plus parler d’étendre au cegep l’obligation de fréquentation du système français, réclamer l’abolition du financement inéquitable des universités anglaises ou encore exiger qu’on étende aux PME les obligations et mesures de francisation. Ils sont encore éblouis par les reflets du congrès du miroir...

La situation linguistique est devenue leur tabou, le point aveugle d’un discours mou, à des années-lumière de la confiance en soi et de la volonté de se dépasser. C’est pourquoi on ne les a pas non plus entendu dire qu’il faudrait restaurer la loi 101 dans toute sa force et ses intentions d’origine, ceux-là qui se sont, à chaque fois qu’on l’a dépecée, inclinés devant l’autorité de la Cour Suprême d’un pays dont ils prétendent vouloir s’affranchir. Il leur faudrait du courage dont ils ne connaissent même plus le vocabulaire pour se tenir depuis trop longtemps dans la rhétorique velléitaire. Triste à s’en mordre la langue.

Et pourtant la manchette de La Presse portait en creux la seule riposte qui compte. Sans l’indépendance, il n’y a pas de survie possible du français dans un autre espace que celui que balisent le folklore et l’inquiétude. Sans l’indépendance, notre destin ne sera jamais que celui d’une minorité inquiète. D’autant plus inquiète qu’elle n’aura pas le contrôle des instruments qui lui permettraient d’agir sur les causes de son tourment. La Presse s’intéresse moins à l’avenir du français qu’au futur de l’impuissance. Une impuissance stérile et inoffensive qui amène d’ores et déjà les résignés à définir les contours d’une idéologie de la survivance, version post-moderne et mondialisée.





Danse macabre

Robert Laplante
Directeur de L'Action nationale
22 novembre 2004

Déjà que ce matin de novembre était d’une grisaille à faire pleurer les pierres, il fallait que le journal en rajoute. Le Devoir du 18 novembre relayait une bien triste plainte. Les trente-deux danseurs et les sept techniciens de la troupe de la Fondation Jean-Pierre Perreault adressaient une lettre ouverte aux premiers ministres du Canada et du Québec, aux ministres du Patrimoine canadien, des Affaires étrangères (Ottawa), de la Culture et des Communications (Québec) et des Relations internationales (Québec).

La liste des destinataires suffisait en elle-même à donner une bonne idée de l’écartèlement de la gestion de culture pour la condition artistique, de l’éparpillement qui lui est infligé pour mieux la banaliser. Ces artistes ont choisi de témoigner d’abord de leur dignité, de l’honneur qu’ils se sont fait de défendre l’œuvre qu’ils étaient allés porter de par le monde. Ils ont dansé dans des conditions minables, sans salaires, sans per diem à certains moments. Ils ont dansé pour la beauté du geste, la grandeur de la chorégraphie, le génie de son auteur. Ils ont dansé pour servir la beauté du monde.

Mais ils ont dansé sans être dupes. Le gouvernement du Canada, le gouvernement du Québec, ambassadeurs et ministres font la ronde pour instrumentaliser leur travail, le premier pour en usurper le sens, le second pour en réduire la portée. Ces artistes, comme tant d’autres avant eux, ont dénoncé le sort qu’on leur inflige, les impostures et les traquenards dans lesquels on les enferme et les paupérise. C’est une honte.

Le gouvernement du Québec, les partis politiques du Québec se comportent d’une manière indigne à l’égard de la culture. Les difficultés du monde de la danse s’expliquent. Carences de gestion, lacunes organisationnelles, pénurie de moyens, tout cela est connu. Inacceptable mais connu. Connue également l’exploitation qui est faite du succès. Ils sont prompts, politiciens et gestionnaires des industries de la culture, à réduire l’accueil des œuvres aux statistiques des guichets, à traduire leur rayonnement en investissements publicitaires ou en tactiques diplomatiques. Les retombées économiques, la visibilité médiatique, les programmes d’ambassade, tout cela ne sert qu’à masquer le vice fondamental de ce qui tient lieu de politique de la culture : le refus d’y voir une pierre d’assise.

Le sort des danseurs et des autres artistes ne reste aussi précaire que parce que la culture elle-même est marginalisée. Il faut faire primer les œuvres sur le succès, le sens et l’esthétique sur les réalités de marché. On ne soutiendra bien la culture et les artistes qu’en reconnaissant qu’ils génèrent le sens de la vie collective. Le contact avec les œuvres, leur connaissance, l’expérience que chacun peut en faire, doivent trouver une place au cœur des rapports sociaux tels qu’ils sont régulés par l’État national. Appartenir au Québe,c c’est d’abord participer d’un sens et d’une aventure à laquelle les arts et les œuvres donnent forme et horizon. C’est pourquoi le gouvernement provincial ne peut pas avoir de véritable politique culturelle : il n’existe pas une telle chose que la moitié de l’horizon.

C’est pourquoi aussi Ottawa tient tant à s’annexer le monde des arts et de la culture. L’État canadian cherche à neutraliser et à détourner le sens pour mieux induire l’appartenance. Les inconditionnels du Canada qui gèrent la province de Québec sont résignés à s’ajuster aux moyens qu’on lui laisse et n’ont aucune réticence à faire payer aux artistes le prix de leur démission. Il n’y a jamais de pertes ou d’injustices assez grosses pour questionner le lien canadian. On l’entendra bientôt, Liza Frulla, faire des minauderies à son amie Line pour lui soutirer son appui à une politique « nationale » de la culture. Et on la verra troquer le contrôle sur les finalités pour des programmes fédéraux bien dotés. Et on l’entendra nous invoquer le sort pitoyable des artistes, peut-être même nous citer cette lettre pathétique, pour mieux dissoudre la culture dans les affaires et laisser une majorité étrangère lui imposer des finalités. Elle répète déjà que le Québec manque d’argent pour mieux faire silence sur son propre renoncement à reprendre le contrôle sur nos impôts.

Il est loin le temps où Georges Émile Lapalme voyait dans le projet culturel le fondement de l’État québécois. Dans le cadre provincial, la culture québécoise ne peut être qu’une industrie annexable, une succursale chargée de meubler les vitrines canadian. Seule une politique nationale dans un cadre national peut permettre de recentrer notre peuple sur son héritage et ceux qui l’inventent dans les plus hautes manifestations de l’art. Avant d’être une question de moyen, une politique culturelle est une affaire de finalité.

Les danseurs de la Fondation Jean-Pierre Perreault, comme les autres artistes, vivent une situation éprouvante qui ne se dénouera totalement que le jour où le Québec pourra placer sa culture au centre de son propre monde. Cela lui permettra, certes, de contrôler tous ses moyens mais cela supposera, surtout, qu’il ait enfin les idées claires sur le sens de son propre destin. Il saura alors accorder à une politique culturelle la mission fondamentale qui doit être la sienne et lui affecter les ressources requises. D’ici là, il faudra combattre farouchement pour améliorer le sort de ceux et celles qui s’acharnent à faire lever l’horizon. C’est scandale d’avoir à constater le sort qu’on leur inflige.

Certains de nos plus grands artistes ont eu faim, littéralement, pendant une tournée qui leur a valu l’admiration et le respect des publics partout où ils ont dansé. Et cela se passe dans un beau Canada qui a flambé un milliard dans le programme de contrôle des armes à feu, des centaines de millions dans la dérive de Développement et ressources humaines Canada, des dizaines de millions en patronage aux voyous des commandites. Et cela se passe pendant que le ministre Séguin n’en finit plus de gémir sur le déséquilibre fiscal pendant qu’Ottawa engrange des surplus indécents. Et cela se fait sous le sourire d’une ministre qui répète que le Québec manque d’argent et qui préfère affamer les artistes plutôt que de secouer le joug canadian.

Il y a de ces jours où l’actualité nous dévoile crûment ce que sont en passe de devenir le Québec et ce qu’il exprime de meilleur. Les danseurs de la Fondation Jean-Pierre Perreault nous ont écrit pour nous révéler que le pays n’en finit plus d’être étourdi par les secousses convulsives d’une danse macabre.





Préparer l’avenir

Robert Laplante
Directeur de L'Action nationale
15 novembre 2004

C’est un lieu commun, investir en éducation, c’est préparer l’avenir. Cette semaine, des milliers d’étudiants ont défilé dans les rues, tout à leur présent et d’autant plus inquiets du futur. Le gouvernement libéral a décidé qu’ils devraient s’endetter davantage s’ils veulent aller aussi loin qu’ils le souhaitent sur le chemin des études.

De fait, certains d’entre eux, seulement, devront s’endetter davantage: les plus mal pris, ceux-là que leurs origines ou leur situation familiale privent du soutien financier adéquat, ceux-là qui ne peuvent compter sur un quelconque patrimoine familial. Fini le rêve de lutter contre l’accroissement des inégalités sociales. Le gouvernement libéral dirige une province qui, par les hasards de l’histoire et les accidents de l’économie, regroupe plus de sept millions d’ambitions individuelles. Et c’est bien connu, tout le monde n’a pas toujours les moyens de ses ambitions.

S’endetter? Pas si sûr. Les poncifs ne manquent pas pour ratiociner sur la nature de la décision à prendre : puisqu’il s’agit de s’outiller pour demain, l’endettement n’est pas véritable, c’est plutôt un investissement. À celui qui prend la décision de faire des études, de les pousser plus loin, de prendre le risque. Investir, c’est toujours soupeser les perspectives du marché. Et, bien entendu, tous les choix ne sont pas gagnants. Il y a des disciplines où c’est plus risqué, où le marché de l’emploi est moins bon, des diplômes moins rentabilisables, etc. Pour ceux-là, il y aura toujours les petits boulots, la sur-qualification, le rétrécissement des horizons.

Il y a une quarantaine d’années, le Québec, après avoir longtemps tergiversé, avait tranché ces questions en se donnant un Ministère de l’Éducation et en mettant de l’avant un programme de soutien visant à accroître l’accessibilité. Il n’était pas question alors de laisser l’utilitarisme primer. Et encore moins de laisser jouer les forces darwinistes du marché. Les risques associés aux choix de disciplines et aux projets académiques n’étaient pas laissés aux seuls individus. Le généreux programme de bourses constituait une socialisation (partielle) de ce risque, un choix de société et un geste de solidarité.

Tous les talents méritent d’être développés, tous ceux et celles qui souhaitent les cultiver et les explorer dans des formations poussées méritent d’être encouragés et soutenus. Il en va de la force d’une culture, du dynamisme de la société et, à terme, de la puissance d’une économie. Tel était le parti-pris qui a sous-tendu l’effort déployé depuis la Révolution tranquille. Comme partout ailleurs, ce choix a été attaqué ici, particulièrement depuis les quinze dernières années, par les adhérents au credo néo-libéral. Cela a touché tout autant l’offre de programmes (de savants gestionnaires se sont mis à trouver que les institutions offraient trop de musique, de philosophie, de disciplines moins en demande sur le marché, etc.) que les mesures d’aide aux études. Avec la révision du programme de bourses, le gouvernement Charest vient d’ouvrir une brèche supplémentaire dans ce qui constituait un socle pour la philosophie de l’éducation au cœur de notre vie collective.

La charge sur la condition étudiante est d’autant plus néfaste qu’elle ne se justifie aucunement par l’état des ressources financières disponibles. Ce n’est pas vrai que le gouvernement du Québec manque d’argent. Non seulement s’accommode-t-il de ce que le Canada lui laisse, mais encore et surtout, dans ce cas précis, gère-t-il mal les sommes dont il dispose. Et s’il les gère mal, ce n’est pas par incompétence, c’est par démission politique.

Même dans le cadre provincial, il y aurait moyen de redresser un tant soit peu le financement des universités sans avoir à s’enfermer dans la fausse alternative : réduction des bourses ou accroissement des frais de scolarité. Le dossier que publie ce mois-ci L’Action nationale en fait l’accablante démonstration. Frédéric Lacroix et Patrick Sabourin (Financement des universités : le non-dit) montrent en effet que le mode de financement actuel est bancal et qu’il repose sur une injustice structurelle, une discrimination qui joue hypocritement en faveur des universités anglaises. Des sommes très importantes seraient dégagées si ce financement était fait au pro-rata du poids démographique de cette minorité. Rien ne justifie l’asymétrie de traitement dont les institutions anglophones bénéficient. Le gouvernement Charest fait financer par un endettement accru des étudiants le maintien d’un privilège que rien ne fonde sinon que la soumission et l’iniquité.

Le mode de calcul sur-pondère les institutions anglophones. Il leur accorde des crédits sur une base leur attribuant au moins trois fois leur poids démographique et leur confère, du coup, des ressources qui privent d’autant non seulement les universités mais la population étudiante elle-même. Plutôt que de ramener le financement des universités anglaises à sa juste proportion, le gouvernement Charest préfère saquer la solidarité sociale. Un exemple parmi d’autres des effets retors d’un système qui consolide des privilèges indus? Au seul chapitre du soutien au financement des places occupées par les étudiants résidents « hors province de Québec », le gouvernement du Québec consacre, en dépit du fait que ces étudiants versent des frais de scolarité plus élevés, plus de 80 millions de dollars. Le problème n’est évidemment pas qu’ils viennent étudier ici mais bien que des fonds publics servent à subventionner les places qu’on leur réserve. Les universités anglaises accueillent près de 80% de ces étudiants provenant des autres provinces. Cela ne sert qu’à soutenir artificiellement leur développement. Le Québec verse ainsi sa prime canadian. Et c’est à l’ensemble des étudiants québécois qu’on refile une facture ! Le reste est à l’avenant sur la plupart des autres volets d’un système de financement qui privilégie des institutions en les traitant sur une base et des paramètres inéquitables.

Notre Premier sous-ministre ne cesse de répéter que le Québec a un régime très généreux, qu’il est très éloigné de la moyen canadienne et plus encore de la moyen nord-américaine comme s’il s’agissait d’une tare plutôt que d’un motif de fierté. Au nom de quoi faudrait-il chercher à se rapprocher d’une norme qui renvoie à des systèmes de valeurs étrangers? Au nom de quoi, en outre, faudrait-il s’incliner devant le privilège et renoncer à gérer avec justice? Notre différence lui pèse. Et à l’heure où l’éducation et le savoir jouent un rôle de plus en plus crucial dans la capacité de notre peuple de façonner son avenir, les idéologues libéraux ne songent qu’à démissionner devant l’exigence nationale.

Choisir de faire payer les étudiants plutôt que de corriger des vices structurels, c’est choisir de continuer de se comporter en minoritaire dans sa propre maison. C’est renoncer à faire primer la solidarité sur l’accroissement des inégalités. C’est brader l’avenir et compromettre le développement en faisant des choix qui se situent très exactement à l’opposé de ceux que notre condition exige. C’est consentir au nivellement plutôt que miser sur l’audace et sur la confiance dans l’immense potentiel de notre peuple. Nous avons tout ce qu’il faut pour faire confiance en notre capacité de dépassement.

À l’heure où l’économie du savoir s’impose avec force, dans un contexte où notre situation démographique nous rendra toujours plus difficile de faire face aux pressions continentales et mondiales, il faut chercher à abolir les obstacles à l’accessibilité à l’éducation supérieure. Une petite nation comme la nôtre doit mettre toutes les chances de son côté, se donner des atouts dont elle pourra jouer de toute sa ruse. Le Québec doit mettre la connaissance au cœur de son développement, c’est le plus sûr moyen d’assurer notre développement intégral. Le savoir, l’imagination, la créativité, la culture sont nos plus précieuses ressources. Pour les cultiver, nous devrions chercher à rendre les études universitaires gratuites, non pas à les rendre plus coûteuses.

Il faut faire de l’éducation non seulement une priorité nationale, mais une grande aventure collective. La gratuité complète, de la maternelle aux études post-doctorales, voilà un grand projet mobilisateur. Le Québec indépendant peut le faire. Nous le ferons.





Grammaire de l’absurde

Robert Laplante
Directeur de L'Action nationale
8 novembre 2004

L’une des révélations les plus odieuses de la Commission Gomery au sujet du scandale des commandites est pratiquement passée inaperçue. Du moins, elle n’a pas reçu l’attention qu’elle mérite. Normal, dans un paysage médiatique dominé par un cartel dont la culture professionnelle, les positons idéologiques et les stratégies de gestion sont objectivement tournées vers l’émiettement de la conscience nationale. L’explicable n’en perd pas moins sa charge de scandale.

Et le scandale en question, ce n’est pas tant celui des commandites que celui qu’a révélé l’accès aux documents des réunions du cabinet fédéral tenues en février 96. Le cabinet libéral a bel bien planifié de déstabiliser l’État du Québec par une politique d’asphyxie fiscale et financière. Faites-les souffrir, avait dit Stéphane Dion qui, lui aussi, le vertueux si prompt à se draper dans la morale, a participé à cette réunion du cabinet fédéral. Paul Martin a été l’architecte de l’opération.

S’abritant derrière une logique de modernisation, cette politique a d’abord visé à briser les reins du gouvernement souverainiste en le contraignant à faire lui-même la sale besogne de compressions budgétaires – ce que Lucien Bouchard s’est empressé de faire avec une résignation mystique. Mais les souverainistes n’étaient ni les seuls ni les premiers visés : ce qu’Ottawa cherche à casser, c’est le ressort national.

Et c’est pourquoi les inconditionnels du PLQ continuent de subir la même médecine. L’État canadian ne leur donnera pas le moindre espace. Ils sont donc condamnés, comme les péquistes hier au pouvoir, à gouverner en intériorisant sans cesse des contraintes de plus en plus destructurantes. De revers en rebuffades, notre Premier sous-ministre n’en finit plus de regarder vers l’avenir pendant que le présent se dérobe sous ses pas. Notre État a de moins en moins les capacités d’assumer ses missions de base, et encore moins de maintenir celles qui traduisent nos aspirations et notre réalité nationales. Il n’est plus d’enjeux de gestion courante qui ne soient, désormais, complètement altérés par les effets de cette politique délibérée de déstabilisation du Québec.

Enveloppée dans la rhétorique comptable, minimisée par les scribes et idéologues de service, cette politique est s’autant plus efficace que ses effets donnent le tournis, faussent les perceptions au point d’en rendre le débat public non seulement stérile mais littéralement «déconnecté» de la situation réelle. Le Québec étouffe. Et la sous-oxygénation constante est en train de lui faire perdre les repères de la décence et du sens commun. Nous en avons eu une illustration lamentable cette semaine à voir la passe d’armes entre les commissions scolaires et le ministre Reid (encore lui!) au sujet de l’achat de grammaires et de dictionnaires pour les écoles primaires.

***

Le ministère de l’Éducation, lui-même astreint à une austérité d’anorexique, n’autorise pas les commissions scolaires à piger dans le fonds prévu pour financer les coûts d’implantation de la réforme pour acheter les livres en question. Mais ces dernières disent manquer d’argent, tout en tournant en rond dans des structures vétustes qui siphonnent des ressources raréfiées. Déclarations publiques, conférences de presse, tout le bataclan pour essayer de se convaincre qu’il y a là un vrai problème. Tout franchement, le Québec est en train de se perdre de vue. Ce qui pourrait avoir l’air d’une banale querelle bureaucratique est en réalité un symptôme d’une indigence profonde. Indigence politique d’abord, perte grave du sens du réel ensuite.

Certes, les commissions scolaires sont de véritables fossiles, l’héritage d’un ordre constitutionnel conçu pour contenir notre peuple et assurer un développement séparé pour la minorité anglophone. Elles coûtent cher, incarnent et expriment un véritable déficit démocratique. Et dans un contexte de pénurie planifiée des ressources, elles deviennent plus coûteuses encore. Mais là, tout franchement, les bornes du ridicule sont franchies. Déjà qu’il n’y a pas de bibliothèques dans les écoles primaires et qu’on prétend quand même faire l’éducation des enfants… Ce n’est pas un litige, ce n’est pas un problème, c’est une fuite et une démission. C’est nier avec arrogance le bon sens élémentaire. Une pitié.

Cette affaire dévoile un véritable syndrome, celui de l’impuissance apprise, comme disent les psychiatres. En se chamaillant pour les grenailles, les représentants de cette structure fossile et le ministre d’un gouvernement d’inconditionnels du Canada sont en train de nous enfermer dans une résignation totalement étrangère à la réalité objective de nos moyens. Le Québec ne manque pas d’argent, il manque de contrôle sur ses ressources.

On voudrait bien croire qu’il y a tout de même des limites à prendre les vessies pour des lanternes. Mais il n’y en a pas. La démission à la p’tite semaine, le refus de la lucidité, la lâcheté travestie en vertu civique et prudence gestionnaire, tout pour minimiser les torts, refuser l’évidence et consentir à l’impuissance, ainsi va la dérive provinciale.

Il y aura d’ici quinze jours une réunion pour trouver une voie de solution, nous a dit le ministre Reid pour tenter de nous faire croire qu’il s’occupe de quelque chose. Voilà où conduit l’enfermement provincial. L’arbitrage de chicanes d’affamés finit par passer pour une vraie préoccupation pour le bien commun. Ce lamentable épisode n’est qu’un signe de plus de l’enlisement dans la médiocrité à quoi nous condamne notre statut de subordonné canadian. Le Québec ratatine en essayant de s’accommoder des moyens que le Canada lui laisse. Il régresse au point de ne plus faire les liens entre son état de subordination, les sévices qu’on lui impose et les façons de s’organiser qui l’obligent à intérioriser des contraintes aussi artificielles qu’évitables.

Débat du Tiers monde dans une société qui ne peut plus prendre la mesure d’elle-même tellement le carcan canadian lui limite les horizons, les simagrées de cette semaine nous ont bien fait voir jusqu’à quel point la gestion provinciale nous condamne à ânonner les règles de la grammaire de l’absurde. Répétons ensemble : il n’y a pas de lien entre notre statut politique et la pénurie de moyens pour nos écoles...





L’éternelle minimisation des pertes

Robert Laplante
Directeur de L'Action nationale
1er novembre 2004

Il avait pourtant tout fait pour tuer l’événement, notre Premier sous-ministre. Il n’avait pas « d’attentes particulières » avait-il répété à plusieurs reprises avant la conférence pour être bien certain qu’en ne fixant aucun repère il lui serait toujours possible de faire semblant de n’avoir subi aucun revers. Fédéraliste inconditionnel, Jean Charest est passé maître dans l’art de minimiser les pertes. Et pourtant, il n’a pu composer son personnage, le dépit était apparent. Le gouvernement du Québec devra ravaler, la population du Québec devra souffrir encore de la détérioration des services, du rétrécissement de ses horizons. Mais cela n’est toujours pas encore assez grave.

Même piteux, cela vaut encore la peine de rêver canadian.

Yves Séguin, pour sa part, a dû se contenter de faire le finfinaud avec des sparages dignes des mascarades d’Halloween. Martin a fait du « Québec bashing », Ottawa a « saigné le Québec » a-t-il dit pour résumer la conférence ( Le Devoir, 28 octobre) et décrire l’état dans lequel cela laisse le Québec. Non seulement a-t-il dû subir l’arrogance de hauts fonctionnaires fédéraux qui l’ont fait valser toute la semaine, mais encore doit-il tendre l’autre joue et attendre la correspondance pour connaître le montant exact sur lequel il pourra compter pour tenter de se bricoler un budget qui ne boucle toujours pas. Et qu’il finira, bien sûr, par boucler en rognant sur l’avenir, en chauffant avec les meubles, en servant encore et toujours aux Québécois le déprimant discours de notre pauvreté, de notre manque de ressources.

Il n’est même plus fâché notre ministre, il exprime sa déception. Il n’a plus de personnage, même celui du perpétuel quémandeur ne fait plus d’effet. Il ne sait plus quel discours tenir… On ne voit plus très bien comment le signataire du rapport sur le déséquilibre fiscal peut cohabiter avec le ministre de la Pénurie. Le mépris, la résignation, ce n’est pas encore trop cher payer. Même la perte de sa crédibilité personnelle n’est pas encore un si lourd tribut pour rester un inconditionnel du Canada. Quant à l’honneur… Qui diable pourrait bien penser que cela pourrait lui faire traverser la Chambre ?

Les sondages ont beau traduire le rejet massif de la gouverne libérale, les perspectives budgétaires paraître plus sombres que jamais, Yves Séguin continue de tenir la province pour seul horizon. Il n’a pas eu le courage de refaire sa proposition de l’été dernier ( Le Devoir, 7 juillet, 04), on ne l’a pas entendu rétorquer à Paul Martin que le Québec devrait être le seul percepteur de ses impôts. On ne comprend toujours pas d’ailleurs que le PQ, comme l’a suggéré Jean-Claude Saint-André, n’en ait fait une motion à l’Assemblée nationale. L’on verrait mal comment Mario Dumont et l’ADQ pourraient refuser d’appuyer un geste pareil. Les libéraux auraient sans doute du mal à montrer où va leur loyauté… Mais c’est sans doute rêver trop haut, trop fort.

La petite politique continue, hélas, de faire ses ravages auprès de l’Opposition et les inconditionnels du Canada tiennent bien le PLQ. Toute la classe politique navigue à vue, désemparée d’avoir perdu le pseudo consensus sur l’état des finances publiques.

La semaine qui vient de s’écouler laisse pourtant tout ce beau monde pantois. Elle a fait la ruine de la problématique du déséquilibre fiscal. La bataille peut bien continuer sur l’expression mais la chose n’a aucune consistance ni résonance au Canada. Le Québec n’y compte que pour quantité négligeable. Tout le monde en ce pays est d’accord avec Paul Martin pour dire que c’est à Ottawa de faire les arbitrages ultimes puisque c’est là que se définit l’intérêt national. Il peut bien y avoir des grognements mais il faut les prendre pour ce qu’ils sont : des humeurs passagères. Seule la résignation québécoise est permanente : Yves Séguin peut bien faire des phrases, il fera son budget avec les moyens que le Canada lui laisse, quoi qu’il en coûte.

La normalisation de la province de Québec suit donc son cours. Un vocabulaire s’épuise, un autre prend la place. Les inconditionnels du Canada ne veulent pas voir ce qui crève l’évidence. Il n’y a plus moyen de moyenner : le Québec dans le Canada, c’est la régression nationale programmée, c’est le consentement à la minorisation, c’est l’acceptation de la réduction à l’impuissance de notre Assemblée nationale. Mais tout cela n’est toujours pas encore assez cher payer. Il n’y a jamais de trop grosses pertes. Il n’y jamais de reculs assez graves. L’horizon se dérobe sans cesse sur les voies de la servilité. « Nous, c’est l’avenir qui compte» a dit Jean Charest ( Le Devoir, 29 octobre 04) pour tenter de minimiser les états d’âme de son ministre. «La fédération continue d’évoluer» nous assène-t-il. Beau projet : ravaler encore et toujours jusqu’à ce qu’un jour peut-être, les mentalités canadian changent. D’ici là, tout est minimisable, y compris les réactions de dépit. Quel avenir prometteur !

Le registre du débat sur la conduite de nos affaires se rétrécit comme une peau de chagrin. Le discours sur l’état des finances publiques de la province remplace désormais les rengaines de jadis. Hier nous étions nés pour un p’tit pain, aujourd’hui nous n’avons plus les moyens d’être ce que nous sommes. Demain nous braderons l’héritage pour boucler le loyer quand Ottawa aura fini par nous convaincre de nous conduire en locataires en notre propre maison. Ce gouvernement n’en finit plus de faire siennes les contraintes que lui impose un Canada indifférent à ce que nous sommes. Il n’en finit plus de retourner contre le peuple du Québec des choix qui ne tiennent pas à la rareté des ressources mais bien du refus de s’assumer.

L’indépendance est la seule issue. La semaine écoulée nous en a encore une fois fourni l’affligeante démonstration. Tout autre chemin ne conduit qu’à la médiocrité, à la ruine de ce qui fait la dignité de notre peuple.





L’étapisme agonise

Robert Laplante
Directeur de L'Action nationale
25 octobre 2004

Les idées molles meurent mal. Pas de grands drames, pas d’épopée, la petite médiocrité. Ceux-là qu’elles inspirent ne s’en trouvent dépouillés qu’au terme d’une étrange alchimie dont ils ne comprennent généralement ni les signes avant-coureurs ni les effets. Le réel s’insinue insidieusement dans la certitude gélatineuse, la puissance d’une volonté ou la charge d’une exaspération, multipliées à des millions d’exemplaires transportent tout à coup des pans entiers d’une société dans un autre espace mental.

Cela se fait d’abord dans le petit mal, dans la douleur lancinante plutôt que dans les grands spasmes et puis tout à coup cela s’amplifie et s’accélère. Et plus cela s’intensifie, plus cela s’impose comme une envahissante évidence, moins cela fait mal. Et puis à un moment donné, cela tombe comme une vieille peau sous la mue. Les insécures n’y auront rien vu qu’inquiétudes et dégâts, se cramponnant aux lambeaux qu’ils ne parviennent ni à revitaliser ni à empêcher de dégénérer. Les autres, le plus souvent, cherchent d’abord les mots pour nommer ce qui est en train de se passer, leur attention reste absorbée par la transformation bien davantage que par ce qu’elle fait voir d’inédit. Entre les uns et les autres, dans les rapports qu’ils entretiennent les uns vis-à-vis des autres, le vieux langage provoque d’étranges rapports, à la fois inadéquats et dynamisants.

Il n’est pas toujours évident de voir ce qui naît dans ce qui meurt. Le spectacle désolant auquel nous avons eu droit depuis le Conseil national du Parti Québécois nous en aura donné une pathétique illustration. Le cafouillage du chef, les tergiversations des politiciens de carrière à la recherche de la solution du moindre effort et de l’engagement non contraignant, le babillage des commentateurs politiques, tout cela n’avait rien de particulièrement exaltant. L’insistance suspecte des uns à tenter de faire croire que le débat sur l’accession à l’indépendance est ésotérique et loin des «vraies affaires» était aussi éloquente que l’esprit de défilade qui suintait des propos officiels des professionnels de la politique.

Le confort et la routine, la facilité et une complaisance certaine pour la médiocrité, voilà tout ce qui se dégageait de ce fatras. Il y a un refus de voir qu’il n’y a plus moyen de moyenner, un refus de constater que la polarisation est consommée, que le Québec est enfermé dans le Canada. Le discours politique médiatisé, l’espace politique défini par le cartel médiatique ne renvoient qu’aux limbes. Le Québec n’y est rien qu’une joute politicienne sans objet. Ni minorité ni peuple, ni pays, aucun intérêt national, que des politiciens qui tournent à vide sous le regard entomologique d’une galerie d’observateurs qui font carrière à confondre désincarnation et lucidité. Des scribes de la lassitude repue. Pour la rigueur de l’analyse indispensable pour mener la lutte et penser le combat national, on repassera.

La révision du mode d’accession à l’indépendance n’est ni un caprice ni une névrose, c’est une exigence fondamentale. Le Canada a changé, les moyens qu’il s’est donné pour contrer notre émancipation sont plus agressifs et plus destructeurs qu’avant. Il faut en prendre acte et revoir nos façons d’agir en conséquence. Le bavardage qui tentait de faire croire en la futilité de l’exercice n’était que le roucoulement des paresseux engoncés dans l’acceptation du Canada à la p’tite semaine, le consentement lâche à la minorisation. Quant aux inquiets qui jouaient les pragmatiques, ils ne trompaient personne : il y a déjà longtemps que le confort des banquettes a semé le doute et la méfiance.

Le dérapage sur la date du référendum n’a fait que révéler le vide. Vide de l’analyse dans la colonie médiatique, inanité de la pensée dans un certain establishment. L’affrontement sur la date n’est qu’une manière de redire que l’attentisme est la seule ligne politique d’un certain PQ officiel, un attentisme que la Saison des idées n’a pas réussi à revamper. Le jupon dépasse. Se faire élire pour distribuer des subventions et utiliser des fonds publics pour parler de la souveraineté, ce n’est encore qu’une autre façon d’attendre. Attendre les résultats des campagnes de pub, attendre les résultats des sondages, attendre que les humeurs du Canada soient favorables, attendre qu’ils fassent apparaître une fenêtre au firmament velléitaire. Attendre et surtout demander aux militants d’attendre en parlotant.

L’apologie attentiste du chèque en blanc, l’éloge du référendum le plus-tôt-possible, ce ne sont que des vestiges d’un ancien monde. L’aile militante du PQ et la mouvance indépendantiste qui hésite encore à revenir y militer n’en sont plus là. Ils sont ailleurs, dans une pensée de l’action courageuse. Le combat pour la souveraineté est sorti des temples de paroles où l’étapisme l’avait enfermé. Il est conduit dans toutes sortes de lieux où la cause nationale charpente la lecture de la situation et inspire des actes et pas seulement des slogans.

Le PQ ne sera rassembleur qu’à la condition d’abolir le déficit de crédibilité que trop de ses élus ont eux-mêmes creusé en se payant de mots. Les finasseries pour mieux épiloguer sur la peur présumée de se dire oui, les minauderies pour vendre de la facilité et pour désamorcer les exigences de l’audace et du dépassement, il n’y a plus grand monde pour y croire. L’objectif ultime n’est pas un boulet, c’est une inspiration. Le Québec indépendantiste et militant s’éprouve d’ores et déjà dans l’action. Il veut transformer le monde, non pas se battre pour quémander. L’écart entre une partie de la députation et la base militante est évident. La distance que recouvre cet écart n’est autre que celle qui sépare l’hésitation craintive de l’audace confiante. Le combat national doit franchir un dernier obstacle. Il faut agir pour soi. Cesser de se penser dans le miroir que nous tend l’adversaire.

Il faut élire un gouvernement souverainiste et non pas élire des souverainistes à la tête d’un gouvernement provincial. Il faudra un programme de gouverne souverainiste. Entre son élection et la tenue d’un référendum de ratification, ce gouvernement devra agir et mobiliser. Le faire en lançant des projets fondateurs qui feront la démonstration tangible des effets d’une politique véritablement nationale. Et surtout en plaçant le peuple du Québec en mode agir. Pour lui-même, en fonction de ce qu’il veut et des idéaux qu’il entend poursuivre.

En s’attelant à la tâche de préparer les institutions du Québec indépendant, un gouvernement souverainiste n’aurait aucun problème d’échéancier et de calendrier référendaire. Le référendum aura lieu quand le travail sera fait et bien fait. Cela prendra le temps que cela prendra, six, dix-huit ou vingt-quatre mois. Le résultat est le seul critère.

Et ce résultat, cela doit être une constitution qui définira le Québec que nous voulons, une constitution qui aura donné lieu à une vaste mobilisation pour que toutes les couches de la société, toutes les régions s’expriment et fassent valoir ce qui leur importe. Ce ne sera pas un exercice de parlote ni une campagne de marketing. Cela sera un grand moment de délibération nationale, un moment exigeant parce que l’exercice sera engageant. Rédiger une constitution, c’est autre chose qu’une tournée de consultation pour collecter les listes d’épicerie et faire du pathos sur les vœux pieux. Le référendum aura lieu pour finir un travail et non pas pour clore une campagne d’opinion menée à coup de stunts publicitaires. Participant à un processus constituant, les citoyens du Québec seront appelés à se penser dans l'indépendance. Le pays réel trouvera enfin les moyens et la voie de son achèvement dans le pays légal.

Les atermoiements de cette semaine sont certes désolants mais il ne faut pas leur accorder trop grande importance. L’histoire est en mouvement. Et cela ne va jamais sans convulsions. Certains sont encore durs de comprenure. D’autres sont trop ankylosés pour s’en rendre compte, plusieurs enfin tiennent farouchement à un confort suranné. Ils s’énervent, il faut les comprendre, ils sont bouleversés de ce qu’ils ressentent sans pouvoir le nommer, effarés de ce qu’ils voient et ne voudraient pas voir : l’étapisme agonise.





L'effet dépresseur

Robert Laplante
Directeur de L'Action nationale
18 octobre 2004

Ils étaient nombreux, observateurs et participants, à déplorer le bilan sombre présenté par Jean Charest à l’occasion du Forum des générations. Le Québec des libéraux, c’est celui du ratatinement, ses problèmes, ceux d’une société qui n’a plus les moyens d’être elle-même. Les bilans présentés à l’occasion de cette rencontre n’ont servi qu’à nourrir la résignation.

« Le statu quo n’est pas un choix » (Le Soleil, 13 octobre) a répété Jean Charest pour mieux redire que la seule avenue envisageable est celle de la normalisation canadian. Notre Premier sous-ministre n’en a que pour la moyenne des provinces. Il veut que le Québec ressemble à tout le monde. Cela lui pèse tellement de ne pas le voir se fondre dans le grand tout qu’il est prêt à réduire l’État pour ne pas avoir à assumer notre différence. Il traîne comme un boulet cette façon que nous avons eu, historiquement, de défendre notre originalité en prenant appui sur notre gouvernement pour faire valoir, justement, notre réalité nationale. C’est cela qui l’exaspère, qui lui fait voir l’avenir tout noir : en faisant du Québec une province comme les autres, l’état de nos finances publiques lui serait moins accablant. Cela lui inspirerait sérénité que de voir enfin les ratios s’aligner sur les normes canadian.

Le Forum s’est terminé sur un non-lieu. Des comités, de la parlote. Un dialogue ? Sur le vide présenté comme un défi de société. Nous sommes prêts, disaient-ils. Prêt à quoi ? C’est là qu’était l’astuce. Les libéraux ne voient plus dans les problèmes du Québec des occasions de dépassement, des défis à relever qui mobiliseraient les forces vives en faisant appel au meilleur de nous-mêmes. Ils sont bien loin de l’esprit de la Révolution tranquille qui leur sert encore d’étendard. Pour l’audace et la confiance en soi, ce Forum ridicule vient de nous redire de repasser. Des projets ? Un luxe que le Canada ne nous permet pas.

Le seul changement envisageable, c’est toujours celui de la provincialisation. Pas question d’élargir nos perspectives en reprenant le contrôle de l’ensemble de nos ressources fiscales. L’horizon pour nos enfants ? La dépossession sous couvert de santé financière. L’ironie de la situation était totale. Au moment même où notre lider minimo faisait du pathos sur l’ampleur des problèmes qui pèsent sur nos finances publiques, Ottawa annonçait un surplus que même Gesca n’a pu s’empêcher de qualifier de « colossal », 9,1 milliards (La Presse, 13 octobre). Et il faudrait continuer de s’auto-flageller ? Il faudrait faire des contorsions pour faire payer davantage les étudiants, chercher des moyens plus brutaux d’accroître les inégalités en jouant de hausses massives de tarification ? La belle affaire!

Jean Charest sait ce qu’il fait. Ils se trompent ceux-là qui se laissent emporter par la médiocrité de sa gestion des affaires, par sa méthode brouillonne et sa rhétorique de concierge. Notre Premier sous-ministre n’a de cesse de frapper à l’essentiel. Ce qu’il vise, c’est à tuer l’ambition nationale. Ce qu’il cherche, c’est à torpiller une représentation de nous-mêmes nous plaçant en contrôle de notre destinée. Certains ont fait remarquer la parenté entre l’approche de ce gouvernement et la méthode Thatcher du début des années 80, la fameuse TINA (there’s no alternative), méthode qui consistait à casser les acquis en posant les problèmes comme des fatalités et en pratiquant la terre brûlée. Ils n’ont pas tort, mais ils passent à côté de l’essentiel.

La rhétorique de ce gouvernement, son arsenal idéologique néo-libéral ne visent pas d’abord la déification du marché. Son néo-libéralisme d’occasion n’est qu’un matériau et un alibi. Ce que vise d’abord et avant tout ce gouvernement, c’est la cassure nationale. C’est la condition essentielle pour que la gestion provinciale redevienne un atout canadian. Il n’y a pas d’autre manière de recadrer le débat public québécois dans l’espace du minoritaire. Il faut que ce peuple cesse de se voir comme un peuple, il faut qu’il cesse de réagir comme un peuple. Pour que la régression minoritaire fonctionne, il faut instiller dans les débats sociaux un défaitisme et une anxiété sourde. Il faut sans cesse présenter nos décisions comme la cause de nos difficultés et le Canada comme la voie de leur résolution. Mais il ne s’agit pas seulement d’être une minorité dans le Canada. Il faut s’y résigner à une existence de minorité niée, c’est-à-dire chercher à exister dans ce Canada sans trop le déranger, en s’accommodant de nos pertes, sans y être vindicatif et pugnace, sans vraiment se comporter avec la cohésion requise par une minorité qui serait capable de mobiliser toutes les ressources de la solidarité ethnique. Ni nation, ni minorité, mais minoritaire par consentement.

Un peuple ne renonce pas à lui-même pour s’accommoder d’une vision diminuée, miniaturisée de ses intérêts. Il s’enferme dans une régression au prix d’une perte du sens de son destin, une perte qui le laisse incohérent, à la dérive sur des courants qui disloquent sa capacité de se gouverner et qui le laissent à la merci d’une majorité qui le domine. Le Canada célèbre ses surplus faramineux pendant que le Québec se fait servir un discours de l’impuissance. La coïncidence n’en est pas une.

Vivre en Canada c’est vivre sous le joug et se penser dans la rhétorique compensatoire. La politique provinciale nous a donné le spectacle soporifique d’un Forum qui n’était plus qu’un pastiche de ce qu’a déjà été, ici, il n’y a pas si longtemps, la délibération publique originale. La reprise du dialogue à laquelle tente de nous faire croire le spin médiatique ne renvoie qu’à l’acceptation de la médiocrité, à en accepter les termes comme base de réflexion publique. Le consentement à la minorisation qui tient lieu de ligne politique continue de produire son effet dépresseur.





Refuser l’évidence

Robert Laplante
Directeur de L'Action nationale
11 octobre 2004

Il y avait quelque chose d’affligeant et de pathétique à lire et entendre les commentaires politiques cette semaine. La rentrée parlementaire à Ottawa nous a malheureusement donné un avant-goût de ce que va être le babillage médiatique des prochaines années. Les manœuvres politiciennes ont, en effet, totalement absorbé l’attention. Il n’y en avait que pour l’arithmétique des sièges, les jeux de coulisse pour arracher des compromis sur les amendements, les hypothèses sur les intérêts à court terme des partis, sur le jeu dangereux du Bloc Québécois, sur les parades de coq de Jean Lapierre, sur la grosseur de la couleuvre à avaler pour éviter d’avoir à porter l’odieux de faire immédiatement tomber le gouvernement, etc. Et pour finir, il ne restait plus que les débats pour savoir qui avait (presque) vendu son âme au diable, pour établir qui avait obtenu l’ajout d’un mot, qui avait fait les premiers pas et qui, donc, pouvait s’attribuer le beau rôle dans le dénouement d’une crise appréhendée.

Rien de bien stimulant dans tout cela, rien que du prévisible. Le sort de n’importe quel gouvernement minoritaire est toujours précaire et le nombre des choix qui s’offrent à lui n’est jamais bien grand : ou bien il forme une coalition plus ou moins formalisée, ou bien il joue au coup par coup, tentant de piéger ses adversaires par des propositions législatives ou des choix budgétaires qui les forceront à devoir se justifier de forcer la tenue d’élections et, du même coup, à se lancer en campagne dans une logique défensive. On peut bien se perdre en supputations et commentaires sur les tactiques politiciennes, l’essentiel n’est évidemment pas là. Du moins, lorsque l’on s’intéresse à la place et au rôle du Québec dans le Canada en train de se faire.

La logique politique prime toujours, puisqu’elle la détermine, sur la dynamique politicienne et la joute parlementaire. Et cette logique, il n’en a guère été question cette semaine – pas même chez les députés du Bloc, il faut bien le déplorer. Benoît Pelletier avait beau languir, se perdre en conjectures sur les ambigüités, se trouver malheureux de ne pas lire le mot asymétrie ; les commentateurs avaient bien en belle de se donner des airs savants ou circonspects à soupeser les nuances du Discours du Trône, à faire les inquiets devant la grogne des ministres ontariens ou des éditorialistes albertains, l’essentiel n’a pas été même effleuré.

Ce qui se révèle d’essentiel, en effet, c’est qu’en dépit d’une gouverne minoritaire, le Canada se pense et fonctionne désormais sans aucune référence politique au Québec. Tout l’espace des compromis évoqués reste structuré par des paramètres qui charpentent non seulement la position du gouvernement Martin mais bien tout l’espace politique « national ». Le Canada se pense pour et par lui-même. Les partis définissent leurs positions et fixent le jeu parlementaire et leurs tactiques électorales sur des enjeux qui renvoient exclusivement à la formation des majorités sans égard et sans souci pour le Québec. La carte électorale rend désormais la chose possible, on peut former un gouvernement majoritaire au Canada sans faire élire un seul député au Québec. Telle est donc la logique politique fondamentale qui marque ce gouvernement minoritaire, comme elle marquera à l’avenir tous les autres, majoritaires ou non.

La minorisation du Québec est désormais consommée. Il n’est plus qu’un accessoire au poids négligeable. Son développement, ses priorités sont à la merci d’une majorité étrangère. Il doit et devra de plus en plus se gouverner avec les moyens qu’on lui laisse. Les orientations qu’on lui laissera se définir, il ne pourra les poursuivre qu’en composant avec le poids d’un dispositif institutionnel et administratif canadian qui se développe et se pense sans lui. Le Canada pense que son gouvernement national doit s’occuper de santé, de municipalité, des garderies, etc. Benoît Pelletier peut bien étaler ses états d’âme et se cramponner à son hochet d’asymétrie, la vérité politique l’a déjà déporté au rayon des reliques folkloriques. Le Canada poursuit sa modernisation unitaire.

La politique au Canada se fait désormais sans le moindre compromis politique pour les geignards du Québec. Tout au plus consent-il à utiliser la rhétorique politicienne pour enrober la chose sous des allures de concessions, de respect des compétences ou de la volonté d’une province de s’en tenir aux règles constitutionnelles (à condition, bien sûr, que cela ne change rien). Il n’est plus nécessaire de faire des pirouettes et des contorsions pour trouver des accommodements. Cela ne veut évidemment pas dire que les partis canadian ne souhaitent pas faire des gains au Québec, cela signifie cependant qu’ils ne le font qu’à la condition que cela ne leur coûte rien, que cela ne les expose à courir aucun risque de heurter leurs clientèles, celles qui leur donneront éventuellement une majorité.

Cette logique est en outre renforcée par la conduite des fédéralistes québécois eux-mêmes, qui sont désormais des inconditionnels du Canada, prêts à tout bazarder pour garder la province dans le carcan minoritaire. N’ayant plus aucune proposition de destin spécifique pour le Québec dans le Canada, ayant renoncé à toute reconnaissance constitutionnelle du statut de nation et refusant de définir un seuil de rupture, c’est-à-dire des revendications qui établiraient un minimum vital pour le développement de notre peuple dans ce cadre politique, les fédéralistes québécois ont désormais tranché : leur loyauté première va au Canada.

La question du Québec est réglée au Canada. Sur le plan idéologique aussi bien que dans les structures politiques. Les machines de propagande, le babillage des commentateurs qui font carrière à se draper dans une pseudo-objectivité pour habiller l’insignifiance de leurs analyses, tout autant que la rhétorique velléitaire des partis souverainistes maintiennent encore un voile devant la réalité brutale du rétrécissement de l’espace politique du Québec et du destin rabougri auquel le Canada le condamne. C’est un avenir de minorité niée qui est désormais le nôtre dans le plus meilleur pays du monde. Un avenir où il y aura encore de la place et des perspectives de carrière pour ceux-là qui seront prêts à faire des phrases pour mieux refuser l’évidence.





Les signes de la subordination

Robert Laplante
Directeur de L'Action nationale
4 octobre 2004

Confondant le copinage et la politique, Liza Frulla avait, la semaine dernière, qualifié de quasi-incestueux son rapport avec le Québec. La dame s’entend bien avec Line et elle voulait que ça se sache. Et surtout, elle pensait que cela suffisait pour tenir lieu de politique. Avec la grâce et l’élégance qu’on lui connaît, la ministre canadian n’avait pas hésité à traiter à la hussarde la question de la participation du Québec aux instances internationales. La diversité culturelle pouvait être négociée à l’amiable entre gens du même cercle, après tout, entre rouges…

Sans doute trop absorbée à jouer son personnage de délurée, la passionnaria du carriérisme canadian n’en avait pas moins proféré une énormité qui ne pouvait rester sans réplique. Elle avait, en effet, exprimé un drôle de sens de l’État en reconnaissant d’un ton désinvolte que la ministre Beauchamp pourrait, à l’occasion, parler au nom du Canada. Entre copines, on peut bien se rendre ce genre de services. Après tout, avoir une doublure pour jouer les substituts, c’est grand signe de souplesse et d’ouverture au fédéralisme asymétrique. Et quelle témoignage d’amitié. Vraiment dans les cocktails, cela devrait faire un effet d’un chic my dear

La griserie n’a pas duré. Et voilà le coup de pied de l’âne. Lucienne Robillard (Le Devoir 1er octobre 04, A3) n’a pas manqué de rappeler à Liza Frulla qu’elle ne pouvait appliquer à sa fonction les normes et les réflexes d’une gérante de cabaret de deuxième ordre. Le Canada est seul à parler pour lui-même « aucune province ne remplacera la voix du Canada ». Il ne sera donc pas question de sous-traiter les interventions, fût-ce à une ministre provinciale qui a l’habitude des mondanités. « Le Canada parle au nom de l’ensemble du pays et le Québec peut faire partie de la délégation canadienne et parler pour lui-même. » Il fera ses interventions quand le Canada l’y autorisera. Et la position qui comptera sera la position de l’État canadian. La province doit tenir son rang.

Lucienne Robillard joue bien son rôle de garde-chiourme. Cela méritait d’être dit, il est peut-être tolérable de finasser avec le vocabulaire, de se gargariser de fédéralisme asymétrique pour faire des effets dans la bourgade, mais, là où ça compte, les choses doivent être claires, il ne doit y avoir aucune ambiguïté. La diversité culturelle, c’est une affaire trop importante pour qu’on la traite en prenant ses aises avec les règles de fonctionnement de l’État. Et l’État, au Canada, n’a que faire de reconnaître quelque rôle spécifique au gouvernement du Québec en ces matières. Dans les forums internationaux comme ailleurs, la différence québécoise est encarcanée, elle n’y existe et n’y est considérée qu’à titre de caractéristique canadian : c’est un attribut qu’Ottawa met de l’avant et non pas l’expression d’une réalité sui generis qui peut valoir au Québec de faire partie d’une délégation canadian, de participer à un événement, etc. La différence québécoise, c’est Ottawa qui la définit et il entend définir le plus strictement possible les modalités de son rayonnement. C’est l’État canadian qui lui fixe les paramètres selon lesquels il en fait un attribut de l’identité nationale. Le Québec n’y est jamais un partenaire égal, seulement une composante.

La culture québécoise dans le cadre canadian est totalement instrumentalisée. Les fédéralistes québécois ont beau faire semblant d’y voir une reconnaissance, la vérité c’est que les signes politiques et institutionnels qui leur permettent de le prétendre sont essentiellement ceux de la subordination. Le Québec n’est jamais le Québec pour lui-même et comme il entend se représenter. Au mieux, les tactiques politiciennes et la lâcheté politique permettent aux inconditionnels du Canada de s’accommoder d’une rhétorique reposant essentiellement sur la restriction mentale. Le Québec et la culture québécoise peuvent être évoqués tant et aussi longtemps que les allusions ne révèlent rien du statut réel de cette culture dans le Canada réel. Évidemment, les pouvoirs de la province n’ayant pas encore été totalement érodés, la politique culturelle du Québec peut soutenir une certaine résistance, faire valoir une autre perspective, mais dans un cadre de plus en plus limité par la pénurie de ressources financières et par le combat diplomatique qu’Ottawa lui mène. Les percées réalisées avec le soutien de la France sont toutes menacées.

Liza Frulla, à l’évidence, maîtrise mal les exigences que cela impose quand on est autorisé à jouer le jeu de l’ouverture rhétorique pour mieux pratiquer l’enfermement. Il lui faudra faire preuve d’une plus grande dextérité pour parvenir à fabriquer la politique culturelle « nationale » qu’elle nous présente sans vergogne comme le but ultime de sa carrière. Sans évidemment trop insister sur le fait que cela passera forcément par l’accentuation de l’érosion des pouvoirs du Québec, par l’imposition de « normes » nationales et d’un carcan de plus en plus en rigide.

Lucienne Robillard, une habituée de ce genre de besogne, vient de lui faire un rappel à l’ordre bien senti. Celle qui a participé, au lendemain du référendum de 1995, à la mise en place de la machine de guerre de propagande sait bien comment s’y prendre. Elle a si bien mérité du Canada, Lucienne Robillard , qu’elle peut se comporter comme une vraie doyenne - un ministre senior comme ils disent à Ottawa. Il était temps qu’elle mette les choses au clair : le Canada s’attend à ce que les Québécoises et les Québécois qui le servent fassent preuve d’une loyauté sans faille – et sans scrupule, comme on l’a vu avec les commandites. Et c’est surtout vrai lorsqu’il s’agit d’enfermer leur peuple et d’en travestir l’identité sur la scène internationale. Dans la politique canadian, les signes de la culture québécoise ne sont, d’abord et avant tout, que des matériaux pour redire le statut de minoritaire. Des signes de subordination.





L’habitude de l’indécence

Robert Laplante
Directeur de L'Action nationale
27 septembre 2004

Il y a de ces coïncidences qui, parfois, vous offrent sur l’actualité une perspective troublante. Un bulletin de nouvelles particulièrement chargé, un reportage dérangeant, une émission de télévision d’une rare rigueur, c’est là d’ordinaire que la conscience fait des synthèses, que s’organise la forme du récit public sans arrêt psalmodié par le flux incessant du babillage médiatique. Rien de tout cela dans la banale édition du Devoir du mercredi 22 septembre dernier et pourtant…

Pourtant, l’éparpillement même des sujets d’importance, le caractère précisément décousu de l’actualité, le traitement échevelé que la mise en page renforce, tout cela renvoie à un certain état des lieux qui, tout à coup, s’impose à quiconque cherche à saisir ce qui pèse sur la condition commune, sur les affaires de la nation. L’encre n’était pas encore sèche des communiqués bavards et triomphalistes sur la maigre récolte de fonds publics (nos impôts) que Jean Charest a rapporté d’Ottawa que son gouvernement ne manquait pas de revenir à sa ligne politique de base. C’est bien beau tenter de faire passer l’obole consentie pour une victoire à l’arraché, c’est gratifiant de réussir une pirouette rhétorique pour se donner un nouvel adjectif de ralliement – asymétrique le fédéralisme, désormais - mais l’essentiel est ailleurs.

Et cet ailleurs, c’est le paradis de la fiscalité, celui des baisses d’impôt pour mieux redire que notre État national est un luxe qui nous coûte trop cher. C’est celui du budget provincial qu’il faut ajuster en conséquence. Ce mercredi allait donc être celui du renforcement de l’approche coercitive à l’aide sociale, celui du procès d’intention à l’égard des pauvres et des mal-pris. Puisqu’il faut réduire le budget, autant faire casquer les plus faibles. Une maille de plus file à la protection sociale et ce qu’elle dénude tient de la véritable indécence. Pour vivre avec les moyens que le Canada lui laisse le gouvernement du Québec consent à saper la cohésion sociale.

Les victimes des nouvelles pénalités à l’aide sociale ne sont pas seulement des boucs émissaires. Elles appartiennent aux couches sociales qui financent la soumission provinciale. Elles paient le prix de la vie nationale sous domination. Le jour même où, au nom de l’austérité budgétaire, la raison soumise les pousse au plus près de l’indigence, le même journal nous apprend, cette fois-là en page C7, tout juste à côté des annonces classées, qu’Ottawa « prévoit une hausse significative de ses revenus ». Trois petits paragraphes à peine sous la plume d’un certain James Stevenson de la Presse canadienne pour nous informer qu’à Calgary le ministre des Finances trépigne, qu’il a du mal à attendre la publication officielle des chiffres qui établiront la grosseur de la cagnotte. Ottawa aura tout ce qu’il faut pour conduire une politique de piétinement des compétences des provinces. Cela tient de l’obscénité. Non pas la nouvelle elle-même, mais son traitement.

Laisser moisir la chose dans un articulet, le jour même où les plus vulnérables passent à la caisse. Il faut vraiment que les capacités d’indignation soient gravement émoussées dans la belle province ! Il y a tout de même des limites à refuser de faire des liens, à ne pas voir ce qui crève l’évidence. L’asphyxie canadian frappe d’abord les plus mal pris. Les couches sociales les plus défavorisées sont les premières à faire les frais de la sujétion québécoise, et elles en paient un plus lourd tribut que les autres catégories sociales. Faut-il en rajouter et parler de ceux-là qui ne sont pas admissibles à l’assurance-emploi dont on a détourné les règles pour mieux voler les fonds ? Pas concrète la revendication d’indépendance ? Seulement pour ceux-là qui ne veulent pas voir. Et qui bien souvent sont les mêmes que ceux qui ont intérêt à ne pas voir.

La domination canadian ne fait pas que des dégâts matériels. Une nation annexée, pour le dire dans les mots du grand historien Maurice Séguin, l’est d’abord dans sa représentation d’elle-même. Des esprits conquis ne produisent que des visions du monde anémiques où la servitude se confond avec le réalisme, où les appels au courage passent pour des injures dans les cercles qui font carrière à dresser des échappatoires. Le Québec n’a plus les moyens de moyenner. La souffrance sociale qu’impose la carcan canadian est devenue intolérable. Les inconditionnels du Canada aussi bien que les apôtres de la tergiversation ne pèchent pas seulement contre la lucidité. Ils participent d’une forme très pernicieuse d’aliénation culturelle et politique, celle qui permet de toujours minimiser les pertes et les dégâts. La culture politique provinciale ne propose de faire de nécessité vertu que pour mieux banaliser l’inacceptable. Pour donner, en somme, l’habitude de l’indécence.





La voie de garage

Robert Laplante
Directeur de L'Action nationale
20 septembre 2004

Fédéralisme asymétrique - les inconditionnels québécois du Canada viennent de se trouver un nouveau mantra.

Il fut un temps où les fédéralistes québécois cherchaient à élargir les pouvoirs du Québec dans le cadre fédéral, à accroître ses moyens, certes, mais surtout à lui donner de plus grandes capacités de définir les finalités et les objectifs de ses politiques publiques, de ses moyens d’action sur l’organisation de la vie nationale. Ce qu’on désignait alors par la recherche d’un fédéralisme asymétrique renvoyait à une réalité constitutionnelle qui aurait confié au gouvernement du Québec des pouvoirs spécifiques et des moyens propres qui lui auraient permis de se donner un destin particulier dans le Canada. L’accord sur la santé, par delà le battage médiatique et la rhétorique politicienne, ne se situe en rien dans le prolongement des demandes traditionnelles des fédéralistes québécois.

Il s’agit tout d’abord d’un accord administratif qui n’a de valeur et n’aura de caractère structurant qu’aussi longtemps que durera la conjoncture qui lui a donné naissance, c’est-à-dire qu’il aura, à toutes fins utiles, une portée aussi durable que l’espérance de vie de ce gouvernement minoritaire. Ce qu’on nous a présenté comme une grande victoire pour le Québec est une véritable chimère.

Le Québec, en effet, n’a rien élargi de son espace politique. Ottawa a simplement dit qu’il le laisserait agir dans le cadre de ses compétences actuelles, celles que lui confère en quelque sorte le statu quo. On nous présente comme un gain ce qui, en réalité, ne marque qu’une pause. Ottawa dit qu’il va cesser de piétiner les compétences québécoises pendant que les provinces lui reconnaissent un rôle que le constitution ne lui accorde nullement. L’État canadian et les provinces et territoires ont choisi de s’organiser en poussant d’un cran l’intégration unitaire – un cran certes plus modeste que ne l’aurait voulu Ottawa, mais qui entraîne néanmoins le mécanisme centralisateur un peu plus avant.

Une étape de plus a été franchie dans la construction d’un système «national» auquel les provinces ne sont pas fondamentalement rébarbatives. Les conditions qu’elles ont acceptées, les modalités auxquelles elles ont souscrites, quels que soient les bémols qu’on leur appose, s’inscrivent toutes dans la logique du nation building. Elles consentent d’autant plus aisément à ce que le Québec continue de se réclamer de l’ordre constitutionnel existant qu’elles s’activent à participer à la construction d’un ordre qui, une fois déployé, laissera le Québec locataire d’une maison qu’Ottawa aura radicalement transformée pendant qu’il s’imaginait à l’abri du changement dans son logement.

La nouveauté de cet accord, c’est que le Canada vient de signifier officiellement que peu lui chaut, en fait, que le Québec s’en tienne à une position que l’évolution à laquelle les provinces et Ottawa viennent de souscrire rendra caduque à terme. Au fond, le gouvernement minoritaire n’aura permis qu’un changement d’emballage : l’Union sociale, signée sans le Québec, avait consacré négativement l’exclusion du Québec, l’accord de cette semaine lui aura fourni les moyens de se réjouir en montrant comment les choses sont faciles quand on intériorise les contraintes et qu’on délaisse le front des vraies batailles sur le fond des choses pour s’activer dans des escarmouches qui ne modifient en rien le rapport des forces. Le Canada, lui, n’a pas manqué, comme à son habitude, de se trouver magnanime de faire un compromis aussi inoffensif, tout en répétant que l’asymétrie pourrait aussi s’appliquer aux autres provinces, histoire de bien marquer que la concession était vraiment sans conséquence.

C’est un beau succès de désinformation : les signataires de l’accord ont dédouané l’usage de l’expression «fédéralisme asymétrique» pour mieux verrouiller la chose. Le Québec, en effet, n’aura fait que consentir plus gaillardement à sa minorisation en souscrivant à un accord dont tous les paramètres ont été établis et décidés par une majorité qui n’a rien à faire de sa différence sinon que de la cantonner dans un espace administratif sans conséquence. Les montants restent insuffisants. C’est mieux que rien, certes, mais le Québec reste sous-oxygéné, il devra vivre en dessous de son potentiel et des priorités que lui imposent ses intérêts nationaux. Il sera encore condamné à vivre dans un espace de compromis définis par les moyens que le Canada lui laisse. Des moyens sur lesquels Ottawa continuera de vouloir exercer un contrôle, même indirect. La rhétorique de l’asymétrie ne fournira qu’un paravent de plus au gouvernement Martin dont tout le programme repose sur l’invasion des domaines de compétence provinciale exclusive ( municipalités, éducation, etc.)

Le Canada s’organise, le Québec se débrouille. Il tire son épingle d’un jeu qui se définit sans lui. Les libéraux étaient tout heureux de pouvoir enfin brandir un adjectif pour qualifier leur ligne politique. Asymétrique, chanteront-ils désormais sur tous les tons, à tout propos. Ils tenteront de présenter comme un changement politique ce qui n’est en réalité qu’une adaptation politicienne imposée par une conjoncture qui se dénouera d’ici deux ou trois ans par le choix de l’électorat canadian qui finira bien par se redonner un gouvernement majoritaire. Et qui se le redonnera, parce que la carte électorale rend la chose possible, quand bien même le Québec maintiendrait intégralement son appui au Bloc Québécois.

Le style Martin a beau être brouillon, son gouvernement a beau être médiocre, la politique qu’il sert est celle d’un Canada résolu plus que jamais à décider de son évolution sans rien concéder, sur le plan du droit comme sur celui de la participation aux orientations fondamentales, à un Québec qu’il n’aime jamais autant que lorsque ses politiciens se paient de mots pour mieux s’activer à le convaincre de prendre des vessies pour des lanternes. Quand les choses seront rendues à leur maturité, quand la volonté nationale sera ferme et qu’elle aura trouvé à s’exprimer dans un gouvernement qui incarnera bien ses consensus, l’évolution canadian imposera au Québec des choix qui lui tomberont sur les épaules comme une chape de plomb. Ce jour-là, le droit aura toute son importance pour réduire à néant les compromis administratifs imposés par les circonstances fortuites et les adaptations conjoncturelles.

Fédéralisme asymétrique - les inconditionnels québécois du Canada viennent de se trouver un nouveau mantra. La ruine du langage est l’outil le plus puissant de l’assujettissement politique. L’accord de cette semaine ne fait mine de reconnaître la différence québécoise que pour mieux laisser le Québec en rade. Le Parti libéral du Québec vient de recevoir le hochet dont il avait besoin. Il l’agitera pour couvrir le bruit d’une évolution politique qui sape la capacité d’avancement du Québec. Le gouvernement Charest vient de gagner des moyens qui lui permettront de faire avancer la province sur des voies qui ne mènent nulle part. Le train canadian prend de la vitesse pendant que Jean Charest plastronne sur une draisine qu’il conduit sur une voie de garage.