«« Affaire Morin

Les vérités à géométrie variable
de Claude Morin

Normand Lester
Vigile, 1.10.01

D’abord une mise au point. Au printemps 1999, j’ai proposé à Sovimage le concept d’une série sur l’espionnage au Canada depuis la Deuxième Guerre mondiale. Des divergences sur le choix des sujets et sur la façon de les traiter m’ont conduit à me dissocier du projet, alors encore au stade de la recherche initiale. Je n’ai donc rien eu à voir avec le choix et le traitement des sujets retenus, la sélection des interviewés et la scénarisation de la série Missions secrètes diffusée sur Canal D.

Claude Morin n’a pas aimé la série. Il en profite donc pour rendre publique sa critique de la partie de mon livre, Enquêtes sur les Services Secrets, qui le concerne. Il n’a pas aimé non plus. Je le comprends... Ce long texte - presque un petit livre - il me l’a fait parvenir, il y a deux ans, en m’enjoignant de ne pas y répondre. Je ne pouvais répliquer publiquement à sa critique dans la mesure où chaque page du texte qu’il m’a envoyé contenait un avis de « copyright ». Morin ne voulait pas que ça sorte.

Il a donc maintenant décidé, trois ans et demi après la publication de mon livre, d’en faire - enfin - publiquement la critique.

Ce livre n’est pas une biographie de Claude Morin. Enquêtes sur les Services Secrets ne consacrait que deux chapitres sur douze à l’investigation que j’ai menée sur ses relations secrètes avec la police politique du gouvernement fédéral et sur les répercussions qu’ont eues mes révélations. Je n’ai jamais affirmé connaître le fin fond de l’histoire de ses accointances avec la GRC. Je n’ai jamais prétendu avoir écrit le texte définitif sur la question. Je rapporte ce qu’on m’a dit, ce que j’ai pu confirmer, et ce que je n’ai jamais pu démêler. Je n’ai pas la clé de l’énigme Claude Morin.

Comme je l’écrivais dans mon livre, la solution à l’Affaire Morin ne sera probablement connue que lorsque les chercheurs pourront consulter son dossier dans les archives fédérales canadiennes. De nombreuses questions étaient, et sont toujours sans réponse. Je les présente comme telles, avec mes commentaires, mes hypothèses et mes arguments, et j’espère que, si un jour quelqu’un entreprend d’écrire une biographie, non autorisée, de Claude Morin, mon enquête lui servira de pistes pour aller au fond de l’histoire. Car, dans cette affaire, je ne plaide coupable qu’à un seul chef d’accusation : avoir recueilli suffisamment de témoignages crédibles, tant au PQ que du côté des services secrets, pour me permettre de dire publiquement ce que tout le monde politique et médiatique québécois chuchotaient depuis douze ans.

Fondamentalement, si on oublie les jérémiades, les lamentations et toutes les invectives (compréhensibles) à mon endroit, ce que Claude Morin me reproche, c’est de ne pas lui avoir donné le bénéfice du doute.

Je me permets de signaler quelques brèches dans sa défense, que ses soixante pages de dénégations ne comblent pas.

1) Après la diffusion du reportage que j’ai fait à la télévision, le 7 mai 1992, plutôt que de tout dévoiler, il s’est lancé dans un strip-tease de mises au point. À mesure que de nouveaux faits étaient révélés par différents médias, il y allait lui-même de révisions et d’admissions toujours plus détaillées sur ces relations avec les Services de sécurité de la GRC. Sa vérité était à géométrie variable. Pas de quoi porter un sceptique professionnel comme moi à lui donner le bénéfice du doute.

Il savait d’ailleurs que, depuis au moins douze ans, la rumeur courait au sujet d’une zone grise dans sa vie. Pourquoi ne pas être allé au-devant des coups ? Pourquoi avoir attendu que je sorte la nouvelle qui était connue de dizaines sinon de centaines de personnes ? C’était, répond Claude Morin, parce qu’il ne voulait pas faire de peine à Louise Beaudoin... Là aussi, permettez-moi de ne pas lui donner le bénéfice du doute.

2) Le rapport Macdonald sur les activités illégales de la GRC au Québec signale que la GRC avait une source de haut niveau au sein du Parti québécois, et que cette source avait notamment communiqué au gouvernement fédéral des informations sur les relations internationales du Québec. Si on en croit Claude Morin, il n’a jamais transmis ce genre d’information ; il faut donc se mettre à chercher qui d’autre, à la direction du PQ, acceptait de le faire... Il y aurait donc eu, au PQ, deux sources de haut niveau qui rencontraient secrètement des agents de la GRC dans des hôtels de Québec, et sur des questions analogues. Quand Morin se rendait au Concorde, l’autre était sans doute au Château, et vice versa.

3) Dans son livre, Les choses comme elles étaient, Claude Morin confesse, en donnant de l’histoire une explication extravagante, qu’il a posé sa candidature pour devenir membre des Services de sécurité de la GRC au début des années 50, et qu’il a été en contact avec cet organisme alors qu’il étudiait à Laval, puis beaucoup plus tard, en 1966, cette fois, affirme-t-il, à la demande de Jean Lesage. Il dit qu’il a de nouveau été approché par les services secrets de la GRC en 1969. Attention ! Ses contacts ne sont pas de simples agents : il nomme Raymond Parent, de même que deux autres cadres supérieurs du service de sécurité. Le surintendant principal Raymond Parent, et futur sous-commissaire, avait la responsabilité de la répression du mouvement indépendantiste au Québec. C’est lui qui avait préparé le document sur les techniques de déstabilisation, les fameux Dirty Tricks. C’est lui qui allait signer le document qui autorisait le vol de la liste de membres du PQ. Claude Morin avoue qu’il a ensuite rencontré clandestinement deux autres agents secrets de la GRC, à compter de 1974 jusqu’en 1977, et reconnaît avoir été payé pour ces rencontres.

Si Claude Morin ne dit jamais rien d’intéressant, jamais rien d’utile, jamais rien de significatif à la police secrète du gouvernement fédéral, pourquoi ses agents le contactent-ils toujours, lui, dans les années 50, en 1969, 1974, 1975, 1976, 1977 ? Pourquoi l’ont-ils payé de 74 à 77 ? Pour des balivernes, des propos sans importance ? Ça m’est extrêmement difficile de lui accorder le bénéfice du doute sur ce point. Pour cela, il faudrait accepter que les responsables du service de sécurité de la GRC aient été des idiots incompétents. Bernés dans les années 50, bernés en 69, bernés de nouveau de 74 à 77, ils payent pour les sornettes que leur raconte Morin, et ils en redemandent !

4) Claude Morin ridiculise mes affirmations à l’effet que la GRC était en position de le faire chanter. Je pose deux questions :

a - Que serait-il arrivé, en 1969, au sous-ministre des Affaires intergouvernementales du gouvernement de l’Union nationale, Claude Morin, si était sorti dans les médias le fait qu’il avait tenté de devenir membre de ses Services secrets en 1951 et qu’il avait eu des rencontres furtives avec certains de ses agents alors qu’il étudiait à Laval ?

b - Que serait-il arrivé au ministre des Affaires intergouvernementales, Claude Morin, si, entre 77 et 81, la cassette vidéo sur laquelle on le voit accepter de l’argent de Léo Fontaine s’était retrouvée entre les mains des journalistes ?

5) Dans les archives des Services de sécurité de la GRC, le dossier de Claude Morin est un D-999, catégorie qui regroupait les informateurs payés de longue date par l’organisme. Bon, donnons-lui cette fois le bénéfice du doute. Disons qu’un bureaucrate incompétent ou distrait a erronément placé Morin dans la mauvaise catégorie.

6) Comment concilier ses dires avec ceux de deux personnes qu’ils citent pour sa défense, dont son bon ami Yves Michaud, une personne, comme on le sait, qui pèse toujours ses mots avant de faire des déclarations. Michaud, qui se dit parfaitement au courant des contacts de Morin avec la GRC, affirme qu’elles se sont maintenues jusqu’à son départ du Gouvernement en 1981. Morin, lui, jure par tous les dieux que ces rencontres ont pris fin dès le début de 1977. Quant à Gilbert Albert, de la section E spéciale de la GRC, il assure l’avoir filmé alors qu’il recevait de l’argent, en décembre 77.

7) Nouveau scoop dans l’affaire Morin ! Il nous arrive aujourd’hui avec une quatrième édition revue et corrigée de sa vérité. Il révèle maintenant être en possession de l’enregistrement de sa confrontation avec Loraine Lagacé dans une chambre du Concorde, à Québec, où il lui admettait qu’il était en relation avec la GRC. Très intéressant. D’où vient sa copie du ruban? Il ne le dit pas. Cachottier, va ! Elle ne peut venir que de deux sources.

1 - Le gouvernement du Québec : Loraine Lagacé avait donné une copie du ruban à René Lévesque ; ses amis Marc-André Bédard ou Jean-Roch Boivin auraient donc pu lui remettre cette copie. Pas très correct, pas très élégant, mais assurément possible.

2 - Si ce n’est pas cette copie, il faut qu’il s’agisse de la copie volée à Loraine Lagacé (probablement par les Services de sécurité de la GRC), lors d’un cambriolage de sa chambre d’hôtel en Floride, peu de temps après sa rencontre avec Morin.

Je suis sûr qu’avec son ouverture et sa franchise habituelle, Claude Morin va s’empresser de nous dire de qui il tient sa copie. Et il va aussi rendre cet enregistrement public. Comme ça, on verra bien si je l’ai correctement résumé dans mon livre.

8) Le texte de Claude Morin contient un deuxième scoop encore plus important. Il y révèle avoir rédigé des comptes rendus détaillés après chacune de ses rencontres avec des représentants des Services de sécurité de la GRC ; il ne les a cependant jamais publiés. Les journalistes ne comprendraient pas. Interpréteraient mal ses propos qui risqueraient de se retourner contre lui. Ne parviendraient pas à saisir les subtilités de ses notes... Il doit pourtant y avoir au Québec des gens assez intelligents et honnêtes pour les évaluer, non ?

Je lui fais ici une proposition : qu’il mette ses notes à la disposition de trois personnalités indépendantes qui, après s’être assurées de l’authenticité et de l’intégralité des documents soumis, en analysent le contenu et en fassent publiquement rapport. J’en choisis une, il fait de même et les deux, d’un commun accord, s’en adjoignent une troisième. Ils répondent aux questions suivantes :

a) Au vu de ses notes, Claude Morin a-t-il transmis des informations politiques significatives au Service de Sécurité de la GRC et a-t-il recueilli des renseignements utiles au Parti Québécois ?

b) Claude Morin s’est-il placé dans une situation où il pouvait faire l’objet de chantage ?

Bien sûr, ce ne serait pas la fin de l’Affaire Morin. Ces notes, après tout, ne sont que sa version de ses rencontres en catimini avec la GRC, et il n’est pas un témoin impartial. Mais s’il acceptait une telle proposition, je commencerais à lui donner le bénéfice du doute.

Claude Morin a été l’artisan de ses propres malheurs en refusant pendant douze ans de parler de ses liaisons secrètes avec la GRC alors qu’il aurait eu l’occasion de le faire dans les trois livres qu’il a publiés durant cette période. Il a ensuite aggravé sa situation en procédant à une série d’admissions successives, toujours plus étendues, sur ses liens avec la police secrète d’Ottawa. Dans cette affaire, je n’ai été que le porteur de la mauvaise nouvelle. Il tire sur le messager.