«« Affaire Morin
«René Lévesque, l’espoir et le chagrin, 1976-1980»
Les années ténébreuses de l’époque Morin
Raymond Giroux
Le Soleil Le dimanche 14 octobre
2001
OTTAWA —« Il y a des silences qui
s’expliquent mal.» Biographe de René Lévesque, le journaliste Pierre Godin
montre du doigt non seulement l’incontournable Claude Morin comme un des acteurs
ombrageux de cette période, mais aussi Marc-André Bédard.
Ministre de la Justice, ce dernier savait tout
des liens de Morin avec la GRC durant les années 70 et n’a rien dit au premier
ministre. « Ce n’est pas un jeu d’enfant, l’indépendance », explique Godin en
entrevue au SOLEIL à l’occasion de la parution du troisième volume de sa vie de
Lévesque, sous-titré L’espoir et le chagrin et qui couvre la période 1976-1980.
« C’était sérieux, et le réflexe normal aurait été d’informer M.
Lévesque », soutient-il sans hésiter. Bédard n’a cependant jamais dit à l’auteur
qu’il avait conseillé à Morin non pas de cesser ses contacts, mais au contraire
de poursuivre ses rencontres avec la GRC.
« Qu’est-ce qu’il y a entre
ces deux là ? », se demande Godin, qui a appris la vérité en lisant les aveux
ultérieurs de Morin à Lévesque. Il n’est pas retourné voir Bédard. « C’est
presque un manque de loyauté envers le premier ministre. »
Bédard lui
avait bien expliqué ses motifs, explique l’auteur, comme quoi il avait pris ses
responsabilité de ministre de la Justice parce qu’il a cru Morin lorsque ce
dernier lui disait ne pas avoir mis en jeu la sécurité de l’État. Mais sans dire
toute la vérité, constate Godin.
René Lévesque le souverainiste s’était
rallié au fil des ans à Claude Morin, l’agent double étapiste, plutôt qu’à
l’indépendantiste orthodoxe Jacques Parizeau, raconte Godin.
Quel choix,
doit-on s’étonner 25 ans plus tard ! Godin ne veut pas juger, dit-il en entrevue
au SOLEIL « Je n’ai pas écris une thèse.»
Évidemment, le chef du Parti
québécois et premier ministre du Québec ne savait rien des petits jeux de son
stratège, planté comme un « dormant » par la GRC depuis ses années d’université
et à qui il laissera une honorable porte de sortie une fois le chat sorti du
sac.
Morin, héros Si vous voulez embarrasser l’auteur,
demandez-lui si le héros du livre n’est pas au fond Claude Morin, et non René
Lévesque. « Le vilain », plutôt, répond Godin mais sans trop lui en mettre sur
le dos.
Car raconter les quatre ans qui ont mené au référendum ne peut
se faire en gommant la présence de l’ancien ministre des Affaires
intergouvernementales.
« Claude Morin demeure un mystère pour moi,
confie l’auteur. Le seul qui peut dire s’il a été un agent double, c’est lui.
Mais sur le plan des faits, c’est clair qu’il l’a été. » Sa confession rédigée à
la demande de Lévesque, au moment de sa démission en 1981 et que Godin dévoile
dans son livre, le confirme.
« Le problème se situe sur le plan de ses
motivations », ajoute l’auteur. Morin, dit-il, savait comment cela se passait «
dans le grand monde », et ne se voulait pas aussi « angélique et naïf » que les
péquistes.
À l’opposé de cette théorie du « gars futé » qui traverse les
lignes ennemies pour se jouer de l’adversaire se trouve l’autre hypothèse, celle
du fédéraliste infiltré qui a mis les freins à la souveraineté.
« Sa
mission était de faire échouer la souveraineté », et c’est ce que retient selon
lui l’épouse de Lévesque, Corinne Côté, et bien des anciens ministres péquistes.
Godin essaye bien de corriger le tir : « Mon sujet ce n’est pas Claude
Morin, c’est René Lévesque », lance-t-il. Il s’attache donc à voir la crise sous
l’œil du fondateur du PQ.
Mais cela précisé, Godin revient tout de suite
à Morin. « Je l’écoute et j’ai de la misère. Pourquoi il ne l’a pas dit à René
Lévesque ? » Deux personnages étaient au parfum des liens entre Morin et la GRC
: en plus de M. Bédard, Louise Beaudoin, actuelle ministre des Relations
internationales et à l’époque, chef de cabinet de Morin, avait été mise dans la
confidence.
Si Godin accepte les raisons du silence de Mme Beaudoin, qui
comprend maintenant, elle aussi, que son patron lui avait raconté son histoire
pour pouvoir se protéger le jour où il se ferait inéluctablement prendre, les
explications de M. Bédard lui restent toujours en travers de la gorge.
Lévesque n’a jamais reparlé de l’Affaire Morin, pas même dans ses
mémoires. Pour lui, cela aurait été l’aveu d’un échec. Bête politique, dit
Godin, il savait qu’un bon chef sait tout ce qui se passe dans sa cour et cela,
il ne le savait pas.
La stratégie péquiste, en outre, sortait tout droit
de la tête de Morin et ce dernier faisait partie de la garde rapprochée du
premier ministre. Par garde rapprochée, il faut entendre jouer au poker avec le
chef, comme à Ottawa jouer au golf avec Jean Chrétien, selon la légende, ne nuit
pas à l’avancement de ses intérêts.
Morin, de plus, cherchait toujours à
se trouver la dernière personne à parler au premier ministre, une tâche d’autant
plus facile qu’il travaillait lui aussi dans le bunker de la Grande-Allée.
Pas de désaccords Sur le fond, il n’y avait pas de désaccords
entre eux. René Lévesque, dit Godin, n’a jamais nourri d’illusions sur le succès
éventuel du référendum, qu’il devait perdre en 1980.
Aucun remords, par
conséquent, à le repousser le plus longtemps possible et à l’édulcorer jusqu’à
en faire une simple demande de mandat de négocier, qui serait suivie d’un second
référendum pour confirmer les résultats de cette négociation. Le lecteur de
Godin saisira vite ce que pensait M. Parizeau de tout cela et encore. « Parizeau
ne m’a pas tout dit », admet l’auteur.
« Lévesque était fataliste, dit
-il. La défaite le mortifie mais il connaissait les Québécois.» D’après
l’auteur, le fondateur du PQ a toujours essayé de dédramatiser le référendum et
travaillait plutôt en vue de gagner l’élection suivante, celle de 1981. Il ne
lui est même pas venu à la tête de démissionner au lendemain de la défaite,
comme Parizeau devait le faire en 1995, dit Godin. Il faudra attendre qu’on lui
montre la porte.
Pierre Godin, René Lévesque, l’espoir et le chagrin,
1976-1980.
Éditions Boréal, 632 pages, 29,95 $
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