«« Affaire Morin

Pierre Godin:
la vie tumultueuse d’un biographe

Jocelyne Lepage
La Presse Le dimanche 21 octobre 2001

Entrevue - Quand tu fais ce genre de travail, tu te fais des ennemis», explique Pierre Godin, l’auteur de la biographie de René Lévesque dont le troisième tome L’Espoir et le Chagrin, 1976-1980, vient de paraître chez Boréal. Le premier tome, Un enfant du siècle, 1922-1960, lui a valu la réprobation de membres de la famille Lévesque. Ils n’ont pas aimé que soient révélés certains traits de caractère de la mère de René. Elle y est présentée comme une femme libre et très délurée. Le deuxième tome, Héros malgré lui, 1960-1976, a dérangé les admirateurs de René Lévesque qui auraient préféré ne rien savoir de la vie sexuellement trépidante de celui qui était alors chef du Parti québécois. Ils n’ont pas aimé non plus apprendre l’existence de sa fille illégitime. Godin les appelle les «gardiens du temple».

Et le troisième tome, qui révèle des choses gênantes pour Claude Morin, lui a-t-il valu des poursuites de la part de l’ancien ministre des Affaires intergouvernementales?

«Non, mais un courriel, précise l’auteur. M. Morin ne semble pas si fâché que ça. Il en déduit même que les lecteurs comprendront qu’il n’a jamais trahi le Québec.» M. Morin ajoute que c’est ce qui est le plus important pour lui quand il pense à ses enfants et ses petits-enfants. «Moi je donne les faits, poursuit Godin, et sa version à lui est là. À côté de celle des autres. Je n’ai pas abordé ça de manière manichéenne.» Dans son message, l’ancien ministre dit aussi que c’est lui qui a proposé de faire une confession par écrit pour protéger René Lévesque et non Lévesque qui l’y aurait obligé et il remet en question le témoignage de Louise Beaudoin, entre autres.

Selon Pierre Godin, certains collègues de Lévesque cités dans le livre ont peut-être cherché à noircir Morin de manière à protéger l’image du chef. En tout cas, c’est ce que prétendent certaines personnes qui lui ont téléphoné après avoir lu L’Espoir et le Chagrin. «Lévesque a l’air d’être le dindon de la farce dans cette histoire, dit-il. Un chef d’État doit tout savoir. Il doit savoir ce que font ses ministres. Mais Lévesque ne croyait pas aux espions, il faisait toujours des blagues là-dessus... »

Pierre Godin a donc quelques ennemis nouveaux depuis qu’il raconte l’histoire de l’ancien premier ministre du Québec. On n’écrit plus les biographies d’hommes publics comme autrefois, dit-il. Pas comme Rumilly pour Duplessis par exemple. «Ici, c’est l’omertà quand il s’agit de la vie privée des politiciens. Mais aujourd’hui, il faut incarner une biographie. On ne peut plus faire abstraction de la vie personnelle des élus. La télévision les a transformés en vedettes. Les Américains ont lancé le nouveau modèle. Mais il faut savoir jusqu’où on peut aller. C’est très délicat. Le danger, c’est de blesser des gens sans le vouloir. C’est un terrain périlleux.»

Le making-of

Pierre Godin, qui fut journaliste entre autres à La Presse, au Devoir, au Jour, à Radio-Canada, à Télé-Québec... qui a fait pousser des tomates en serre dans sa période hippie (de 1974 à 1978), travaille depuis 1992-1993 à la biographie de cet homme qui a incarné mieux que tout autre le besoin d’affirmation des Québécois. Le succès de la biographie qu’il avait consacrée à Daniel Johnson en 1990 l’avait surpris. Il avait l’intention de s’attaquer un jour à celle de Lévesque. Aussi la proposition de l’éditeur Pascal Assathiany est-elle tombée dans un terrain fertile quand elle lui fut faite.

«René Lévesque était mort depuis cinq ans, cela nous donne un certain recul», dit-il. Il ne ferait jamais la biographie de quelqu’un qui pourrait la lire. Et les acteurs étaient toujours vivants pour la plupart. Comme le Parti québécois se trouvait dans l’opposition à ce moment-là, c’était le temps de recueillir des témoignages. «Une fois au pouvoir, ces gens-là n’auraient certainement pas parlé autant ou dit les mêmes choses.»

Le biographe a donc ramassé toute sa matière «vivante» en deux ans. Et il s’est mis à rassembler tout ça. Dans son petit bureau de la nouvelle maison qu’il vient d’acquérir à Saint-Lambert - toujours avec sa compagne Micheline Lachance, elle aussi journaliste et biographe (Julie Papineau) - Godin a rangé toute cette matière sur des étagères. Des feuilles de carnet de sténo remplies de notes (quand les témoins ne veulent pas être enregistrés), des retranscriptions à la machine, des dossiers divers... à portée de main et de l’ordinateur pour la rédaction du quatrième tome qu’il a déjà entreprise.

Tout le plan de la biographie est fait depuis le début sur des cartons montrant d’un côté les événements importants, de l’autre, les sources correspondantes. «Sinon je ne m’y retrouverais plus. Tout ce que je dis dans cette biographie est fondé sur une source. Il n’y a rien d’inventé.» Mais c’est lui, l’ancien journaliste engagé, qui écrit. Il y a donc un peu de son âme là-dedans. Un fédéraliste n’aurait pas utilisé les mêmes adjectifs par exemple.

N’y a-t-il pas un danger, quand on étend un sujet sur autant d’années, que l’intérêt diminue, que la perception change? Le temps modifie-t-il la perspective qu’il a lui-même de son sujet et de l’époque?

«Non, dit Pierre Godin. Je ne peux pas faire ce travail en pensant à aujourd’hui. L’époque dont on parle n’a pas changé elle. Et les faits sont les faits. René Lévesque est un homme de son temps. Il est mort en 1987, il est daté. J’écrirais la même chose aujourd’hui.» Par contre, s’il faisait de la fiction, sans doute que son regard aujourd’hui ne serait pas le même qu’il y a dix ans. «J’aimerais refaire tout ça d’une manière personnelle, peut-être fictive. Ces années-là je les ai dans ma tête. Faire un livre de fiction sur fond historique réel. Au fait, c’est de l’histoire du Québec qu’il s’agit..»

Godin estime que le journalisme est la meilleure formation que l’on puisse avoir pour s’attaquer à ce genre de biographie. Au fond, c’est comme un long reportage. Un reportage qu’il croyait faire en deux ans. Et qu’il n’a pas encore terminé. «Enough is enough», soupire-t-il pourtant.

Le métier de biographe nourrit-il son homme?

Le premier tome de la biographie de René Lévesque s’est vendu à 25000 exemplaires, explique Godin. Le deuxième qui faisait plus de 700 pages et dépassait les 40$ s’est vendu un peu moins bien. Le troisième tome est déjà en réimpression. Godin estime que ce travail lui a rapporté environ 100000$ jusqu’ici qu’il faut étaler sur sept ans. Mais il y a des à-côtés. Le biographe travaille actuellement à une télésérie consacrée à René Lévesque. Un grand documentaire qui s’étendra sur trois ou quatre heures et que l’on verra à Télé-Québec. On peut difficilement survivre au Québec en écrivant des biographies. Et tout cas des biographies de politiques. Il faut donc faire autre chose aussi. Lui continue son job de journaliste «high class» à la pige. Et il vit à deux, comme il le rappelle souvent.