«« Affaire Morin
Les années chagrin
Pierre Godin
L'actualité octobre 2001
On a sous-estimé l'ampleur de la détresse psychologique de René Lévesque après la défaite référendaire, dit Pierre Godin, qui publie le troisième tome de la biographie de l'ancien premier ministre.
À Paris, le 15 novembre 1976, inspiré par l'élection triomphale de René Lévesque, le poète Félix Leclerc frappa ces vers qui annonçaient la naissance d'un monde nouveau: «L'arrivée de l'enfant a été dure pour la mère. Enfin, il est là, bien portant, vigoureux, déjà il rue et il crie... Tu es chez toi, vis, goûte, savoure et chante. Bon voyage à toi et à ta descendance.» L'espoir.
Quatre ans plus tard, le 20 mai 1980, le voyage se terminait déjà. Après le référendum perdu, René Lévesque observera: «Combien en est-il de par le monde qui ont refusé pareille chance d'acquérir paisiblement, démocratiquement, les pleins pouvoirs sur eux-mêmes?» Les Québécois, dira-t-il aussi, auront sans doute été le seul peuple à refuser l'indépendance, qui était pour lui comme «l'entrée en action» d'une nation sur la planète Terre. Le chagrin.
L'espoir et le chagrin, ce sont les deux pôles du premier gouvernement Lévesque, un voyage impétueux marqué tantôt par l'enchantement du petit homme qui en était l'instigateur, tantôt par sa déception et ses désillusions quant à la volonté des Québécois de voler de leurs propres ailes.
C'est là l'essence du troisième tome de cette saga Lévesque commencée il y a sept ans (René Lévesque, 1976-1980: L'Espoir et le Chagrin, Boréal, 608 p.). Avant de cerner ce personnage inépuisable, ce premier ministre pas comme les autres que les Québécois ont statufié deux fois -- en petit et grand format! --, il m'en a fallu du temps. Et plus de 200 entrevues avec des témoins clés, dont certains (Camille Laurin, Gérard Pelletier et Robert Bourassa) sont décédés depuis. Sans compter je ne sais plus trop combien de boîtes d'archives fouillées de fond en comble.
Si ses ministres avaient connu les jugements qu'il portait sur eux, avec ses aides, quand sonnait l'heure d'un remaniement ministériel, certains en auraient été défrisés, d'autres fiers comme des paons. Jacques-Yvan Morin, le ministre de l'Éducation, était brillant mais empêtré dans ses papiers. Bernard Landry, le premier ministre actuel, était un «beau et bon parleur» mais il avait du mal à posséder ses dossiers et à se mettre à l'oeuvre. Ce qui n'a pas empêché René Lévesque, peu ferré en économie, de le charger d'examiner à la loupe les colonnes de chiffres du ministre des Finances, Jacques Parizeau, porté parfois à embellir la réalité. De Claude Charron, qu'il avait hésité à nommer au Cabinet, le trouvant trop «foufou», il disait affectueusement le «p'tit christ» tellement celui-ci l'épatait.
Les procès-verbaux des Conseils des ministres que j'ai pu consulter jettent sur les faits et gestes de chacun une lumière fort différente parfois de l'image véhiculée par les médias. On y voit le pouvoir de l'intérieur, dans toute sa nudité. C'est en s'appuyant sur ces matériaux qu'on en arrive à déchiffrer le personnage. À comprendre, par exemple, pourquoi René Lévesque, après avoir longtemps pesé le pour et le contre, a rejeté avec fracas la fédération canadienne devenue à ses yeux synonyme d'injustice pour les Québécois et un obstacle au «développement équilibré» de leur économie, comme il disait.
Un régime politique qui ravalait la province à une «zone désignée», gavée par Ottawa d'aide sociale et d'assurance-chômage plutôt que d'investissements productifs à haut taux de croissance comme pour l'Ontario et l'Ouest. Un régime qui, d'après lui, maintenait le Québec au rang de colonie intérieure du Canada, comme l'Écosse et l'Irlande au sein du Royaume-Uni, avec un chômage toujours plus élevé que la moyenne canadienne et un revenu par habitant atteignant à peine 85% du revenu canadien moyen. Un régime enfin qui, pour survivre, avait dû inventer ce que René Lévesque appelait l'écran du French Power. C'est-à-dire une poignée de ministres du Québec réunis autour de Pierre Trudeau pour donner aux Québécois l'illusion qu'ils contrôlaient deux gouvernements, celui de Québec et celui d'Ottawa. Pourquoi, alors, se séparer?
En optant pour la souveraineté, René Lévesque a fait un pari. Malgré leur retard par rapport au reste du Canada, les Québécois avaient tout ce qu'il fallait pour gérer eux-mêmes leur territoire et leurs ressources sans toujours avoir à répondre de leurs actes devant un autre peuple, dont le poids démographique, plus lourd, les condamnait à un avenir de «minorité perdue». Ce qui, selon les démographes du temps, risquait de se produire avant trois décennies si rien ne changeait.
Le 15 novembre 1976, il a mis son pari à l'épreuve et remporté la première manche, au grand dam des fédéralistes, qui n'y avaient pas cru. Mais quelle journée! Combien intolérable à ses adversaires politiques -- libéraux, French Power et milieux d'affaires --, qui avaient juré sa perte dès le jour où il avait osé, huit ans plus tôt, opposer souveraineté et fédéralisme.
La neige s'était mise à tomber mollement comme pour saluer l'ère nouvelle. Un air de fête s'empara de la province au fur et à mesure qu'arrivaient les résultats. Au Forum de Montréal, où s'étirait la partie de hockey, l'organiste entama avec une fougue inaccoutumée la mélodie péquiste à la mode: «À partir d'aujourd'hui, demain nous appartient...» pendant que les fans se levaient en bloc pour applaudir la victoire de René Lévesque.
«Ce soir, nous danserons dans les rues», s'écria Camille Laurin. Plus posé, son chef remarquait qu'il s'agissait de «la plus belle soirée de notre histoire». S'il n'avait pas neigé, sans doute aurait-on dansé dehors, tellement l'effervescence populaire se généralisa rapidement. Pour la première fois, un parti souverainiste venait de prendre le pouvoir à Québec.
«C'était de la folie furieuse, se rappellera Martine Tremblay, l'une de ses proches collaboratrices. Il n'a pas touché le sol du reste de la soirée. J'ai cru qu'il n'en sortirait pas vivant...» À Québec, le juge Robert Cliche, ami de toujours de René Lévesque, laissa tomber à l'adresse de la presse étrangère: «Les Québécois se sont débarrassés de leur complexe d'infériorité en un seul jour. Ils ont osé et croient que les Anglais ne contrôleront plus leurs affaires.»
À Montréal, dans la partie est de la ville, il fallait voir ces rues encombrées de caravanes de fêtards grisés par le champagne du peuple. Quel contraste avec les rues mortes de l'Ouest, où on était allé se coucher de bonne heure! C'est ce soir-là que, après s'être frayé péniblement un chemin vers le Centre Paul-Sauvé en état d'ébullition, René Lévesque lança son désormais célèbre «Je suis fier d'être québécois». Phrase qui allait galvaniser tout un peuple jusqu'au 20 mai 1980, jour où le Québec de la jeunesse, de la beauté et de l'utopie allait se faire dire Non. Cependant, avant que la fête finisse, il y eut les grands chantiers de la souveraineté auxquels le Québec d'aujourd'hui doit beaucoup. Des réformes radicales qui ont modifié profondément son visage. Elles ne se sont pas toujours faites dans la joie et l'allégresse, notamment l'adoption de la loi 101, qui a rendu le français nécessaire dans la vie quotidienne des Québécois.
Car René Lévesque hésitait à donner le feu vert à Camille Laurin, le ministre psychiatre qui en était le père, trouvant sa loi trop dure. Il ne voulait pas passer pour raciste. «Tu vois, tous nos complexes, il les a, disait le bon docteur à son sous-ministre Guy Rocher. Il est sans cesse tiraillé entre deux choix. Il veut et ne veut pas. Il a peur et n'a pas peur. Il oscille entre la dépression et la confiance. S'il doit agir pour protéger nos intérêts en tant que peuple, il se sent coupable.»
Il y eut aussi la transparence politique, maître mot du vocabulaire de René Lévesque. La réforme électorale, qui élimina du décor les caisses occultes avec leurs tripoteux de la démocratie. Les politiques agricoles novatrices de Jean Garon -- la tornade verte, comme disait la presse --, dont le zonage et l'agroalimentaire ont sorti l'agriculteur québécois du folklore. Le développement phénoménal des exportations d'électricité, poussées au maximum par les Guy Joron et Bernard Landry.
Sans compter l'émergence de l'entrepreneurship québécois sous la férule de Jacques Parizeau et résumé dans le logo «Québec inc.» Ni la création de l'assurance automobile publique, qui enleva aux Québécois leur triste championnat des plus mal assurés au Canada. Réforme impopulaire que Lise Payette n'aurait jamais pu faire voter sans l'appui décisif de René Lévesque face à un Cabinet réfractaire. Une Lise Payette frondeuse, non encore brisée par les «Yvettes», gaffe référendaire à relents mélodramatiques qui allait fournir l'occasion aux féministes du camp du Non, Thérèse Casgrain et Solange Chaput-Rolland en tête, de fouetter leur troupe au son de «Hello, Dolly!» jouée par un orchestre masculin dans un Forum bondé.
Il y eut aussi ces inévitables guéguerres avec Ottawa pour tenter de redéfinir le lien entre la province française et le Rest of Canada, le ROC. Et aussi pour que le Québec puisse parler en son nom et dans sa langue aux autres peuples de la terre.
Tous ces chamboulements ne se firent pas sans erreurs d'aiguillage, comme la nationalisation de l'amiante au moment où l'industrie s'effondrait. Ils se sont réalisés dans le doute, les déchirements, le contre-espionnage fédéral, le chantage de la finance, sans parler de ces affrontements fratricides auxquels le Parti québécois nous a très tôt habitués. Et sans parler non plus des improvisations d'un chef qui se fiait trop à son pif, pas assez à la réflexion et à l'analyse, comme le lui reprochait l'un de ses conseillers, Daniel Latouche.
Un chef qui, au référendum, n'a pas démontré qu'il possédait cet instinct de tueur propre à un Duplessis ou à un Trudeau. Cet instinct qui aurait dû l'inciter à achever, avant qu'il se relève, l'adversaire fédéraliste doublement décapité par la défaite de Robert Bourassa, à Québec, et celle de Pierre Trudeau, à Ottawa. Tel était le démocrate Lévesque, toujours prêt à donner sa chance au coureur au risque d'y laisser sa chemise.
Ce 20 mai 1980, il connut la défaite la plus cuisante de sa carrière. Les Québécois lui avaient refusé la confiance, préférant écouter les promesses des Trudeau, Chrétien et Ryan, le trio-choc du Non qui l'avait vaincu en y mettant le pognon fédéral nécessaire. De 10 à 17 millions de dollars, selon les évaluations, alors que la loi référendaire limitait les dépenses à deux millions pour chacun des deux camps.
René Lévesque rentra chez lui avec sa femme, Corinne Côté, pour panser ses plaies. «Il faisait pitié à voir, tout seul dans son coin», se rappellera celle-ci. Il ne comprenait pas que les Québécois se fassent mal ainsi. En refusant de lui donner un mandat -- non pas celui de faire l'indépendance, mais de négocier un nouveau pacte avec le Canada anglais sur la base de la dignité et de l'égalité --, ils s'étaient désarmés. Comment pourraient-ils négocier ce soi-disant nouveau fédéralisme promis par Pierre Trudeau? Ils avaient renoncé au départ à faire la grève. Le Canada anglais serait mort de rire.
Mais le désenchantement référendaire de René Lévesque n'était rien comparé à ce qui l'attendait avant sa sortie politique tumultueuse de juin 1985. Les coups allaient pleuvoir sur lui jusqu'à ce qu'il explose. Ainsi, la pitoyable affaire Morin lui brisera le coeur, l'assassinant virtuellement, comme le confieront certains de ses proches. Comment Claude Morin, son principal stratège, avait-il pu frayer avec la police de l'autre camp et être rémunéré? Comment son ministre de la Justice, Marc-André Bédard, avait-il pu le lui cacher?
Et cette trahison des chefs des provinces anglaises à la conférence constitutionnelle de novembre 1981, qui permettra à Pierre Trudeau de lui imposer une Constitution si inacceptable que, 25 ans plus tard, la signature québécoise y manquera toujours. Puis, l'épisode du «beau risque», qui l'amènera à dire qu'après tout le fédéralisme ce n'était pas le goulag! Cette déclaration médusera Robert Bourassa, qui ne lui en demandait pas tant. Et elle fera éclater son gouvernement, à l'automne 1984, quand des soldats de la première heure, les Jacques Parizeau et Camille Laurin, claqueront la porte, convaincus que le pape avait perdu la foi.
Autant de directs à l'estomac finirent par avoir raison de l'équilibre de René Lévesque. Ce fut alors la descente aux enfers. L'homme se croyait immortel, comme ces leaders si chevillés à leur époque qu'ils n'arrivent pas à imaginer qu'on puisse se passer d'eux ou que le temps de partir est venu. Mais un jour, il le faut pourtant. On imagine les drames, les dérapages personnels, tous ces événements torrentiels de l'hiver 1985 qui jetèrent son entourage dans la consternation.
La presse n'arriva jamais à deviner l'ampleur de la détresse psychologique du premier ministre derrière quelques comportements bizarres. Comme cette conférence de presse, à Longueuil, où il s'était présenté en état d'ébriété, sans cravate et vêtu d'un veston troué de brûlures de cigarettes. Puis, surtout, ce jour glacial de janvier où, en costume d'été, il était rentré seul et à l'improviste du Sud, après y avoir abandonné sa femme et ses compagnons de voyage. Dans l'avion, le personnel de bord avait dû le prier de changer de place, sa voisine ne tolérant plus son harcèlement.
À Québec, il avait annoncé à son chef de cabinet, Michel Carpentier, qui en avait pleuré: «Voulez-vous faire affréter un Boeing 747, nous partons en voyage autour du monde!» Appelés à l'aide pour le raisonner, Jean-Roch Boivin, son ex-chef de cabinet, et Yves Michaud, son vieux pote de 40 ans, s'étaient fait accueillir de belle manière, le dernier évitant de justesse une boîte de trombones lancée avec rage par un premier ministre au bord de la crise de nerfs.
On avait dû l'hospitaliser de force, non sans qu'il résiste, allant jusqu'à rudoyer le pacifique Louis Bernard, son plus proche conseiller. Un médecin mandé d'urgence par le ministre Pierre Marc Johnson -- qui allait succéder à Lévesque dans moins de six mois -- lui avait injecté des sédatifs pour en venir à bout. À l'hôpital, il avait fini par fausser compagnie à ses médecins, humilié d'être traité en malade, lui qui avait toute sa vie refusé la médecine. Dans les premières pages de ses mémoires, il réduira son burnout, ou plutôt sa «grande fatigue», comme il l'écrira, à une aventure irréelle où Molière le disputait à Kafka.
L'agonie politique d'un monstre sacré est toujours atypique. Mais là, j'anticipe. Car, vous l'avez compris, il y aura un quatrième tome, qui embrassera les dernières années plutôt pathétiques de la vie de René Lévesque. Si j'y touche un peu ici, c'est que l'homme ne s'est jamais remis tout à fait de la défaite référendaire de mai 1980, rongé par un chagrin immense qui lui fera écrire: «Politiquement, le seul regret qui me tenaillera, c'est d'avoir échoué, le 20 mai 1980.» Quand il mourra, en novembre 1987, Henri Laborit, biologiste renommé dans le domaine des maladies de l'âme liées au stress, laissera tomber, lors de son passage à Montréal: «Vous savez, votre M. Lévesque vivrait encore s'il avait gagné son référendum.»