«« Affaire Morin

La dictée du premier ministre

La Presse Le dimanche 07 octobre 2001

Le troisième volume de la biographie de René Lévesque, par Pierre Godin et publié aux Éditions du Boréal, sera en librairie mercredi prochain. En exclusivité, La Presse vous propose aujourd’hui un premier extrait de cet ouvrage attendu, qui couvre la période 1976-1980. Dans ce premier volet, l’auteur explique comment la question du référendum de 1980 a été rédigée. Dans notre numéro de mardi, un second passage traitera des liens entre Claude Morin et la GRC.

Avant l’ajournement des Fêtes, René Lévesque s’enferme avec ses ministres pour adopter le texte définitif de la question référendaire. Il est 9h15, ce 19 décembre 1979. La journée sera longue. Une semaine plus tôt, en l’absence de Jacques Parizeau, indisposé, et de Claude Morin, parti en Afrique avec son brouillon de la question, il a sondé ses ministres. Il avait en main sa propre version de la question, griffonnée sur un bout de papier. Après avoir interrogé les uns et les autres, au parti et dans son entourage, il avait conclu que le mandat de négocier que solliciterait le gouvernement devait «s’articuler autour de l’idée de la souveraineté-association, de l’égalité des peuples, d’une nouvelle entente.»

Il hésitait toutefois à mentionner dans la question la tenue d’un deuxième référendum, comme cela était inscrit au programme adopté au congrès de juin, dans le but de faire approuver par la population le résultat des négociations avec Ottawa. Idée sacrilège aux yeux de Jacques Parizeau, qui ne parvient pas à l’intégrer à sa stratégie référendaire, laquelle contredit celle de Claude Morin. Mais comme l’article 4 du programme prévoyait une seconde consultation, il fallait absolument «que le deuxième référendum soit évoqué quelque part», avait annoncé René Lévesque à ses ministres.

Aujourd’hui, alors qu’au dehors s’échappent les derniers râles d’un front commun moribond - coupures d’électricité provoquées par les syndiqués d’Hydro indifférents au froid sibérien -, le Cabinet prend donc connaissance de deux projets de question déposés par le premier ministre. Il les a lui-même peaufinés à partir des travaux du trio Morin, Bernard et Latouche. Connaissant trop bien ses militants, qui se déchireraient sur la place publique si on leur soumettait la question à l’avance, René Lévesque a ordonné à Claude Morin: «Motus et bouche cousue!» Mais ce dernier n’a pu s’empêcher de montrer son brouillon à Claude Charron, au café du Parlement, ce qui lui a valu de se faire rabrouer par son chef, déterminé à ne dévoiler la question à ses ministres qu’à la veille de son dépôt à l’Assemblée nationale. «On va les enfermer dans une salle à la dernière minute, ils vont bien être obligés de s’entendre», avait-il dit à Louis Bernard.

D’emblée, la formule 1, une question sans préambule, apparaît insatisfaisante: «Acceptez-vous de confier au gouvernement du Québec, étant donné que je serai consulté (sic) à nouveau sur le résultat des pourparlers, le mandat de négocier avec le reste du Canada une nouvelle entente basée sur l’égalité fondamentale des partenaires, afin d’assurer au peuple québécois sa souveraineté politique tout en maintenant entre les parties une association économique et monétaire?»

La formule 2 comporte une question: « Acceptez-vous de confier au gouvernement du Québec le mandat de négocier (réaliser par voie de négociations) une nouvelle entente Québec-Canada ?» précédée d’un préambule explicatif qui intègre les trois idées auxquelles tient René Lévesque. Le premier paragraphe évoque le mandat de négocier une nouvelle entente fondée sur l’égalité, le second définit la souveraineté-association et le troisième prévoit un deuxième référendum.

«Beaucoup trop long», protestent Camille Laurin et Bernard Landry, partisans d’une question simple. Vieux routier de la politique, René Lévesque accorde une importance secondaire à la question. «Nous jouons notre avenir, dit-il. Ce qui primera, ce n’est pas tellement la formulation de la question, que nos erreurs et nos gaucheries durant la campagne.» Avant le tour de table rituel, il ouvre son jeu: il préfère la question avec un préambule et insiste pour qu’elle évoque la tenue d’un deuxième référendum.

«C’est une assurance pour la population que le gouvernement va agir avec elle», dit-il, en soulignant que les sondages indiquent que 65 pour cent des électeurs aimeraient être consultés à nouveau, si Québec en arrivait à une entente avec le reste du Canada.

Les superphénix

Au Conseil des ministres de Grand-Mère, où on a mis la touche finale au livre blanc référendaire, Camille Laurin avait insisté sur la nécessité d’une deuxième consultation. Aujourd’hui, il a changé d’avis: «Annoncer un second référendum indiquerait que le gouvernement a peur et que le premier n’est pas le vrai référendum.»

Jacques Parizeau s’introduit dans la brèche ouverte par le docteur pour faire repousser la question du deuxième référendum. Il a sa stratégie. Il veut d’abord préciser le contenu du nouveau régime, c’est-à-dire la souveraineté politique, évoquée au second paragraphe du préambule. «Pour une meilleure compréhension», minaude-t-il, il serait préférable de parler de souveraineté tout court, sans qualificatif. Sans l’association, donc. Claude Morin le voit venir et, ferme, réplique: «Il faut garder le trait d’union entre souveraineté et association.»

René Lévesque ne relève pas ce début d’escarmouche. Il s’applique à réécrire le paragraphe pour exaucer les voeux de Jacques Parizeau. La souveraineté, dit-il (en oubliant l’association et le trait d’union), c’est «le pouvoir de faire les lois, d’utiliser les impôts et d’établir les relations extérieures».

Tous sont d’accord, y compris Jacques Parizeau et Claude Morin. Divisés depuis toujours sur la façon d’arriver à l’indépendance, les deux protagonistes poursuivent néanmoins leur dispute sur l’expression «usage de la même monnaie», que Claude Morin veut insérer dans le paragraphe, pour sécuriser les Québécois devant qui les fédéralistes brandissent un dollar québécois à... 50 cents, après l’indépendance. «Il n’est pas certain que cette notion rassurera la population», avance le trésorier. Claude Morin se contente de mordiller sa pipe. Dans la salle du Conseil, la tension monte, tandis que les poids lourds du cabinet s’affrontent. Frustrés, les juniors assistent, murés dans leur silence, au débat des superphénix, comme dit Denis Vaugeois.

Une idée «dangereuse»

Avec l’aide du premier ministre, toujours à son stylo, Jacques Parizeau calme le jeu. Il suggère un compromis qui réjouit Claude Morin: la souveraineté se fera «tout en maintenant avec le Canada une association économique comportant l’usage de la même monnaie». Il met de l’eau dans son vin. Ce ne sera pas la dernière fois. Ce Conseil des ministres est éprouvant pour lui. Son objectif consiste à rayer de la question cette idée saugrenue d’un second référendum. Déjà, au congrès de 1974, il avait dû avaler le premier, après l’avoir combattu face à un Claude Morin qui multipliait les étapes pour repousser le plus loin possible l’indépendance. Et maintenant, il faudrait en organiser un autre avant d’entrer dans la terre promise?

«Serait-il opportun de tenir un second référendum?» s’interroge-t-il en échafaudant une série de scénarios, qu’il écarte l’un après l’autre comme peu probables. Une seule situation pourrait le justifier: si Ottawa refusait de négocier. Alors s’appliquerait l’article 4 du programme, qui prévoit une «consultation», sans préciser s’il s’agit d’un référendum ou d’une élection.

Dès lors, quel besoin a-t-on de claironner qu’on en tiendra un autre? En ce qui le concerne, cette consultation devrait être une élection, pas un référendum. Il le dit clairement: «Il suffirait de mentionner dans la question que la population sera consultée de nouveau, sans préciser si ce sera par voie de référendum ou autrement, pour laisser au gouvernement la latitude de déclencher au besoin une élection générale plutôt qu’un référendum.»

Claude Morin fait un pas dans sa direction: il préfère le mot référendum, mais accepterait celui de consultation.

Jacques Parizeau a des alliés autour de la table du Conseil des ministres, alors qu’il se mesure aux bonzes, comme Claude Morin et Marc-André Bédard, et aux ministres juniors Yves Duhaime, Denis Vaugeois, Denis de Belleval et Bernard Landry. D’abord opposé à un second référendum, le dernier s’en accommode maintenant «pour montrer à la population que le gouvernement lui permettra de l’accompagner tout au long du chemin».

Le trésorier peut compter sur Camille Laurin, Pierre Marc Johnson, François Gendron, Lucien Lessard, Marcel Léger, Lise Payette et surtout Claude Charron. À la séance du 12 décembre, ce dernier a rejeté le deuxième référendum, qui «enlèverait toute valeur au premier». Une idée «dangereuse» risquant d’aboutir à une sorte de fédéralisme renouvelé qui diviserait le PQ en deux. Ce qui le trouble aussi, c’est l’évolution du vocabulaire. Le livre blanc référendaire parle de réaliser la souveraineté, et le texte de la question de la négocier. «Un glissement que l’opposition attribuera à l’échec du PQ aux partielles», dit-il.

Jusqu’ici, René Lévesque a surtout présidé, écouté, sténographié. Il est 18h30. Avant d’ajourner jusqu’à 21h, il lit le texte du troisième paragraphe, qu’il a modifié ainsi: «Le gouvernement s’engage à consulter à nouveau la population par voie de référendum sur les résultats des pourparlers concernant la nouvelle entente.»

Le mot référendum fait encore tiquer Jacques Parizeau. Il interrompt la «dictée» du premier ministre, comme il dira par la suite avec ironie au sujet de la manière dont René Lévesque s’y était pris pour bâtir la question: «L’utiliser dans la question, c’est ouvrir la porte à Ottawa, qui pourrait exiger du gouvernement québécois un référendum sur le fédéralisme plus ou moins renouvelé.

«Si Ottawa fait des concessions constitutionnelles, tranche René Lévesque, nous les accepterons comme gouvernement provincial sans avoir à consulter la population. Mais pour ce qui est du résultat des pourparlers sur la souveraineté-association et des suites à y donner, il faudra une nouvelle consultation, par référendum.» La séance s’ajourne sur ce bref échange. Tous ont compris que le premier ministre tient au deuxième référendum.

Une nuit des longs couteaux, version péquiste

À la reprise, à 21h, Louis Bernard, qui assiste aux débats avec Jean-Roch Boivin, remet au premier ministre un nouveau texte, qu’il a rédigé en tenant compte des discussions de la journée. Le deuxième référendum y figure toujours. Tous sentent que le dénouement approche, que Jacques Parizeau devra plier ou se démettre.

Il manque des ministres. «Écoeuré» des palabres de la journée et convaincu qu’il parlerait pour rien s’il s’opposait à la question, Denis Lazure est rentré chez lui. Lise Payette est partie manger un bon spaghetti italien chez Pauline Marois, poussée elle aussi par le sentiment de son inutilité. Avec ou sans elle, le premier ministre aurait ce qu’il voulait.

Plus tôt, quand la superministre a lu la question, elle s’est écriée: «Ridicule!» avant de demander à son voisin, Claude Morin, s’il l’avait déjà vue, lui. Non, comme elle, il venait d’en prendre connaissance, lui avait-il répondu. Or, c’est lui qui l’avait rédigée avec le premier ministre! Lise Payette s’est sentie trompée, insultée aussi de n’avoir pu la lire que in extremis. Tout cela sentait l’improvisation et la manipulation! «Vous, l’ancien prof, a-t-elle lancé à François Gendron avant de se retirer, vous endurez ça, cette façon de travailler?» Le jeune ministre pensait comme elle: tout était arrangé, on les avait convoqués pour la forme.