«« Affaire Morin

Pierre Godin au Devoir:

Le coup de grâce

Mario Cloutier
LeDevoir
Le mardi 09 octobre 2001

Après les affronts de la défaite référendaire en 1980 et de la «nuit des longs couteaux» l'année suivante, l'affaire Morin a asséné le coup de grâce à René Lévesque. En novembre 1981, le grand démocrate, instigateur de l'assainissement des caisses électorales, se rendait compte que son principal stratège avait frayé avec la GRC, notamment en échange d'argent. La vie du fondateur du Parti québécois empruntera ensuite une spirale descendante, vers un deuxième mandat marqué par les règlements de comptes et un burn out. Aux yeux de son biographe, Pierre Godin, il n'y a nul doute: le premier ministre a eu le coeur brisé par l'affaire Morin et il ira, jusqu'à sa mort en 1987, de désillusion en désillusion.

«Il prend le pouvoir en 1976. Il a une grande idée, un rêve. Il s'entoure d'une brillante équipe. Peu à peu, les morceaux tombent. Les syndicats, le référendum, les longs couteaux, Morin... Plus il avance, autour de lui, c'est comme s'il y avait des abandons, des trahisons. En ce sens, Lévesque c'est très pathétique, très québécois», explique le journaliste en entrevue au Devoir au sujet du troisième tome de sa biographie de René Lévesque, L'Espoir et le Chagrin, qui sort en librairie aujourd'hui.

«Qui était Claude Morin? Qu'a-t-il dit à la GRC», se demande Pierre Godin. Il n'a pas trouvé la réponse définitive, mais s'interroge sur ses motivations. «C'est qu'il l'a fait à l'insu de René Lévesque. Il était ministre responsable de la Sécurité d'État, pourquoi il ne lui a pas dit? [...] C'est une trahison. Qu'il ait été payé, c'est ce qui a fait mal à Lévesque. [] Si on regarde les faits, oui c'est un agent double. Il l'a admis lui-même dans sa confession. Il était rémunéré par la GRC [29 rencontres entre 1974 et 1978 pour plus de 20 000 $], donc il était l'un d'eux.»

Autre fait troublant, constate Pierre Godin, Claude Morin n'était pas le seul à porter le terrible secret de ses activités. Le ministre avait mis au courant, dès 1977, son collègue de la Justice, Marc-André Bédard, puis sa directrice de cabinet à l'époque, Louise Beaudoin. Les deux ont gardé le silence jusqu'à ce que le journaliste Normand Lester ne révèle le scandale en 1992. Chacun avait ses raisons, pense Pierre Godin, mais ils ont d'abord cru à la bonne foi de Morin. Louise Beaudoin, s'était opposée aux méthodes employées.

«Elle m'a tout raconté, dit Pierre Godin. Elle était prisonnière de Claude Morin qui était son patron. Ce sont deux vieux amis depuis longtemps. C'est un manipulateur extraordinaire qui la met au parfum pour en faire sa complice. Elle, finalement, s'est réfugiée dans le fait qu'elle n'était que directrice de cabinet. Elle était assez proche de René Lévesque depuis des années pour lui avouer. Elle croyait qu'en le disant à Marc-André Bédard, elle se délivrerait de son terrible secret.»

René Lévesque ne l'apprendra qu'en 1981 grâce à un enregistrement fait à l'insu de Claude Morin par la responsable du bureau du Québec à Ottawa, Loraine Lagacé. Le premier ministre souverainiste exigera aussitôt la démission de son responsable des Affaires intergouvernementales qui couchera sa confession sur papier sous la supervision de Michel Carpentier et de Jean-Roch Boivin. Les deux documents inédits sont rendus publics en annexe de la biographie.

La confession de Claude Morin reprend les éléments connus de sa défense. Le ministre a été contacté par la GRC pour obtenir des renseignements sur le gouvernement péquiste. Bien intentionné, il soutient n'avoir fourni que des informations de pacotille en échange de dédommagements. Il admet au premier ministre que ce moyen de défendre les intérêts du Québec était inhabituel, tout comme les méthodes de la GRC. L'enregistrement montre un Claude Morin plus nerveux, agacé par les souverainistes dogmatiques. Il se disait au service du PQ en voulant contrôler l'information sur le Québec qui circulait à Ottawa. Loraine Lagacé conclut qu'il était davantage fédéraliste que souverainiste, ayant fait de Pierre Trudeau sa véritable idole.

«C'était le plus futé des péquistes, résume Godin. Il savait comment les choses se passent dans le grand monde. C'est pour cette raison qu'il a décidé de faire une incursion interdite en passant les lignes ennemies pour aller empoisonner l'eau de leur puits. [] Mais on peut en douter parce que la GRC ce ne sont pas des enfants de coeur non plus. L'autre thèse c'est que Claude Morin était un fédéraliste entré au PQ avec un but bien précis: faire échouer le projet de souveraineté du Québec. C'est évident qu'un référendum c'est plus dur à gagner.»

Devant l'énigme insondable que représente Claude Morin, Pierre Godin sourit: «Ce n'est pas une biographie que j'aurais dû faire, mais un roman.»

René Lévesque, 1976-1980: L'Espoir et le Chagrin, Boréal, 608 p.