«« Affaire Morin
Pierre Godin au Devoir:
René Lévesque ou la tragédie d'un Québécois ambigu Mario Cloutier
LeDevoir
Le mardi 09 octobre 2001
L'histoire du premier gouvernement péquiste entre 1976 et 1980, que décrit Pierre Godin dans le troisième tome de la biographie de René Lévesque intitulé L'Espoir et le Chagrin, est celle de l'ambiguïté du Québec face à son destin. L'éternelle hésitation entre fédéralisme et indépendantisme s'incarne parfaitement en Lévesque et ses deux consciences péquistes. Entre Jacques Parizeau et Claude Morin, entre l'espoir et le chagrin, René Lévesque aura finalement beaucoup misé sur l'étapisme au détriment de la fronde. Et il a perdu.
«Morin a eu une influence déterminante, lance Pierre Godin. On peut se poser la question de savoir ce qui serait arrivé si Lévesque avait suivi Parizeau. [] Les positions de Morin et de Parizeau étaient trop éloignées, mais si jamais Lévesque avait pu dégager un moyen terme entre les deux pour utiliser le meilleur des deux... Il n'en a pas été capable.»
Claude Morin aura donc eu une influence marquante sur René Lévesque en ce qui a trait à la stratégie du parti et du gouvernement ainsi qu'au référendum. Le chef du Parti québécois et premier ministre du Québec entre 1976 et 1984 était somme toute «influençable».
«C'est le propre d'un grand chef d'accepter certaines influences si elles lui apparaissent logiques et rationnelles. Lévesque, en partant, est un démocrate. C'est un souverainiste, mais le projet de loi le plus important pour lui c'est celui sur le financement des partis politiques. [...] C'était un chef consensuel. En même temps, lorsqu'il fallait prendre une décision, il savait imposer son jugement. Mais il ne "bulldozait" pas son conseil des ministres.» Il laissera passer Camille Laurin et sa loi 101, «qu'il n'aimait pas du tout». Il appuiera Lise Payette et sa difficile réforme de l'assurance-automobile, Jean Garon et ses politiques agricoles novatrices.
Intarissable sur le sujet Lévesque, Pierre Godin bouge nerveusement quand il en parle. Le biographe n'a pas les tics du petit grand homme, mais il connaît le fin mot de son histoire, assez notamment pour préparer un documentaire de quatre heures avec Télé-Québec. Pierre Godin a assimilé le discours et l'argumentaire de Lévesque.
«Comme il le disait: les Québécois seront le seul peuple de l'histoire à dire non à leur liberté. [...] Au fond, Lévesque demandait la souveraineté, mais je suis sûr qu'il se serait contenté d'un arrangement basé plus sur la dignité et l'égalité. En ce sens, il n'était pas si loin de Morin, au bout du compte.» Pas si loin de Bourassa non plus avec qui il s'était amusé lors de la passation des pouvoirs à échafauder le futur cabinet.
Le surlendemain de l'euphorie de la victoire péquiste, le 17 novembre 1976, le premier ministre rencontrait par ailleurs à Montréal des représentants de maisons de courtage américaines engagées dans la vente d'obligations d'Hydro-Québec. Lévesque les aurait rassurés usant d'un ton à l'opposé de celui des péquistes radicaux.
«Il fallait tempérer, raconte Pierre Godin. Carrément, il a dit que le référendum était un outil de négociation pour arracher des concessions au gouvernement fédéral. Les deux gars qui se promènent sur les marchés pour l'Hydro n'en revenaient pas. C'était une tactique pour calmer le jeu.»
Trois mois plus tard à New York, devant l'Economic Club, Lévesque flirtera pourtant avec la doctrine Parizeau en comparant devant des hommes d'affaires le droit à l'autodétermination des Québécois à celui qu'avaient exercé les Américains deux cents ans auparavant. Le résultat fut désastreux et René Lévesque s'éloignera peu à peu de Parizeau.
«René Lévesque s'est rendu compte qu'il [Parizeau] en menait large. C'était un peu de sa faute, il lui avait donné la triple couronne [Trésor, Finances et Revenu]. Et surtout aussi, ce qui a commencé à mettre en doute la crédibilité de Parizeau c'est le trou de 500 millions juste avant le référendum. [] Son show qu'il a fait ensuite à l'Assemblée nationale, c'était pour indiquer à ceux qui le suivaient qu'il était en désaccord avec la question. Mais il a donné son appui, on le voit très bien au Conseil des ministres.»
La force du livre de Pierre Godin tient justement dans ces petits détails de la vie du gouvernement. L'auteur a eu accès aux procès-verbaux du Conseil des ministres, habituellement sous scellés pendant 25 ans, mais dont une copie avait été préservée dans les archives de René Lévesque. On y voit les tractations, les débats, mais aussi les jugements portés sur le travail de chacun par le premier ministre et ses conseillers.
«Landry était considéré comme un beau et bon parleur. Il avait le statut de superministre mais il était junior à l'époque par rapport aux autres poids lourds. Un peu angélique, il proposait le covoiturage en pleine crise économique. Mais il a appris très vite. Laurin était assez effacé dans la marche du gouvernement, même s'il a imposé la loi 101. Les Garon, Bérubé, Payette, Joron, et Vaugeois ressortent beaucoup comme ministres très présents.»
Les travaux sur la souveraineté prennent évidemment beaucoup de place dans la vie de René Lévesque en ces années d'espoir. Mais l'amateurisme du camp souverainiste saute vite aux yeux. «Denis Vaugeois était responsable d'acheter des espaces de publicité dans les médias en vue du référendum. Quand il est arrivé, il n'y avait plus de place. Les fédéraux étaient déjà passés. Ils s'étaient préparés longtemps à l'avance.»
Pourtant, le gouvernement Lévesque avait songé à tenir le référendum dès l'automne 1979. À l'image de son chef - vu par Camille Laurin et rapporté par Pierre Godin, «le plus Québécois d'entre nous qui a peur, qui veut et qui ne veut pas; il oscille entre l'ombre et la lumière et quand on parle des intérêts d'un peuple, il se sent coupable - le gouvernement hésite. Il veut profiter du passage de Joe Clark à la tête du pays, mais attendra finalement le retour de Pierre Trudeau».
«C'est encore René Lévesque. Il trouvait ça incorrect de prendre les autres les culottes baissées. [...] Durant la campagne référendaire, Lise Payette a écopé beaucoup, c'est vrai que les Yvettes ont eu un rôle, mais le retour de Trudeau a été déterminant. Il était très habile et Lévesque se rendait compte de l'alibi qu'il fournissait aux indécis.»
René Lévesque ne réussira pas à obtenir un simple mandat pour négocier. Et même si on a cru que la «nuit des longs couteaux», où Québec s'est trouvé isolé des autres provinces en 1981 en refusant de signer la constitution rapatriée par Pierre Trudeau, est l'événement qui a le plus marqué Lévesque, c'est bel et bien la défaite référendaire qui l'aura davantage secoué.
«René Lévesque, sa vie, c'est quelque chose d'extraordinaire, mais c'est aussi une tragédie, la façon dont ça se termine. Au début, je ne croyais pas que le référendum l'avait autant touché. Il ne l'a pas mis dans ses mémoires, mais je l'ai trouvé dans ses notes manuscrites: politiquement la chose qui me tenaillera toute ma vie c'est d'avoir échoué le 20 mai 1980.»
Perdre ses illusions ne signifie pas qu'on ne rêve plus. Lévesque n'aurait pas engueulé les Québécois pour avoir dit non, mais cela ne l'empêchait pas de penser qu'ils s'étaient trompés. «Ils se font mal», disait-il. Le chef péquiste avait mal plus que tous les autres sans doute. Mais cette «peine d'amour» ne l'a pas fait changer d'avis, selon son biographe.
«René Lévesque est mort souverainiste. Personne ne va m'enlever ça de la tête. Il a longtemps hésité. Il a mis à l'épreuve le fédéralisme lorsqu'il a été ministre avec Lesage mais quand il s'est branché c'était pour la vie. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas eu de tactiques, mais sur le fait que ce serait de l'intérêt des Québécois de récupérer tous leurs impôts, faire leurs lois et parler en leur nom sur la scène internationale, il y a cru jusqu'à la fin. Dans le dernier tome, j'ai des documents pour le prouver.»
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