«« Affaire Morin
Lévesque, le coeur brisé Si la GRC veut me kidnapper, avertissez-moi pour que j’aie le temps de m’acheter des cigarettes! - René Lévesque à Claude Morin, avril 1975.
La Presse Le mardi 09 octobre 2001
Le troisième volume de la biographie de René Lévesque, par Pierre Godin et publié aux Éditions du Boréal, sera en librairie demain. En exclusivité, La Presse vous propose aujourd’hui un second extrait de cet ouvrage attendu, qui couvre la période 1976-1980.
L’intouchable Claude Morin, roi et maître des relations fédérales-provinciales, peut dormir en paix, sa place n’est pour le moment nullement menacée.
Il garde la confiance entière du premier ministre. C’est que ce dernier, en cet automne 1979, ignore toujours la face cachée de l’action politique de son ministre. Il ne l’apprendra qu’en 1981, et le scandale n’éclatera au grand jour qu’en 1992.
Seules deux personnes, Louise Beaudoin, la directrice de cabinet de Claude Morin, et Marc-André Bédard, le ministre de la Justice, sont au courant des tractations secrètes de leur collègue avec la GRC. Ni l’un ni l’autre n’en ont informé René Lévesque. Chacun a ses raisons de garder le silence.
Louise Beaudoin s’est bien sûr demandé s’il n’était pas de son devoir d’avertir le chef du gouvernement que celui à qui il confie sa stratégie constitutionnelle et référendaire pactisait, hier encore, avec les agents secrets du camp ennemi. Mais après mûre réflexion, elle a conclu que ce n’était pas à elle, non élue et simple directrice de cabinet, de le renseigner.
Elle en fait aussi une question de loyauté envers Claude Morin, son patron immédiat, qui lui a lui-même confié son terrible secret, en 1977. En mal de confidences, il lui avait avoué fréquenter la GRC depuis quelques années. Mais il affirmait venir de mettre fin à ces rencontres. Elle s’était écriée, estomaquée: «Tu es complètement fou!
- C’est pour la bonne cause, avait-il répliqué, expliquant que pour en apprendre plus sur l’adversaire, il fallait oser traverser les lignes ennemies. Il suffisait, en échange, de ne livrer que des secrets de pacotille.
- Je suis contre cela, c’est de la folie!» avait répété Louise Beaudoin, bouleversée par cet incroyable aveu.
La jeune femme était doublement furieuse. D’abord à cause des conséquences graves que cette folie pouvait entraîner pour le chef du gouvernement, René Lévesque. Ensuite parce que ce genre de conduite était bien typique de Claude Morin, qui se croyait plus fin que tout le monde. Il avait pris sa décision tout seul, en se fichant des autres et du reste. Avait-il seulement pris ses précautions?
Elle était incapable de le dire. En effet, au cours de son aveu-choc, il ne lui avait pas soufflé mot des actes notariés qu’il brandira plus tard pour sa défense. Louise Beaudoin s’interrogeait aussi sur le sens de sa démarche auprès d’elle. Il ne lui avait tout de même pas demandé sa permission avant de coiffer le bonnet d’agent double! Alors, pourquoi la prenait-il maintenant à témoin et la mettait-il subitement dans la confidence? Voulait-il la compromettre? Ou se couvrir?
Elle aura sa réponse en 1992, quand le journaliste Normand Lester découvrira le pot aux roses. Claude Morin la suppliera alors de déclarer publiquement qu’elle était au courant. Message implicite: il n’y a rien de bien grave dans cette histoire d’espionnage, puisqu’une personne responsable comme Louise Beaudoin, qui savait tout, n’avait pas jugé bon de parler au premier ministre et avait continué de travailler à ses côtés. Mais elle refusera net: «Je ne veux même pas que tu mentionnes mon nom.
De toute façon, je n’étais pas d’accord avec toi, tu le sais, je te l’ai dit.» Ce refus mettra un terme à une relation politico-affective qui s’était peu à peu gâtée. Même aux plus beaux jours, Claude Morin trouvait la pasionaria péquiste trop bavarde, capable de dire des choses à faire dresser les cheveux sur la tête de tout diplomate. Il l’avait semoncée souvent à ce chapitre, tout en l’avertissant que la GRC la surveillait de près. Il était bien placé pour le savoir...
Bénéfice du doute? En proie à l’insomnie, Louise Beaudoin avait longuement réfléchi à la futilité de son action politique. À quoi bon se désâmer si c’était pour apprendre un jour que votre patron et ami frayait avec la puissance ennemie? La défense d’une cause aussi noble que la libération de la patrie exigeait-elle de livrer de l’information à l’adversaire à l’insu de celui qui la portait sur ses épaules, en l’occurrence René Lévesque?
Prisonnière de son secret, elle avait songé à démissionner. Finalement elle était demeurée en poste. Elle voulait veiller au grain et garder la haute main sur le dossier France-Québec.
Et puis, comme tant d’autres le feront par la suite, elle avait fini par accorder le bénéfice du doute à Claude Morin. Elle refusait de croire qu’il pouvait être un mouchard ou une taupe de la GRC. Non, s’était-elle persuadée, il n’avait pas trahi le Québec, même si son énorme bêtise exposait René Lévesque au chantage des fédéraux.
Quelques années plus tard, apprenant par la voie des journaux que la police fédérale avait placé un micro clandestin dans son appartement du Vieux-Québec, Louise Beaudoin accusera Claude Morin d’en être l’instigateur. Mais celui-ci jurera qu’il n’avait rien eu à y faire: «Si j’avais su que ton appartement était tapé, jamais je n’y aurais emmené Lévesque.»
Incapable de garder plus longtemps pour elle ce secret qui la dévorait, elle était de nouveau venue à un cheveu de frapper à la porte du premier ministre. Mais elle s’était ravisée. N’était-ce pas au ministre de la Justice, responsable de la sécurité de l’État, à mettre le chef au courant? « Il faut que j’aille voir Marc-André Bédard, il doit savoir», avait-elle tranché.
Le ministre de la Justice avait écouté Louise Beaudoin sans se compromettre. Était-il déjà au courant? Elle ne parviendra pas à le découvrir. Chose certaine, après sa conversation avec lui, elle avait dû essuyer une colère noire de Claude Morin: il avait été informé de sa démarche auprès de Marc-André Bédard.
Un mois plus tard, rencontrant le ministre de la Justice, elle s’était enquise du dossier. «Je m’en occupe», lui avait-il répondu. Elle n’en avait jamais plus entendu parler. Alors elle avait conclu qu’il en avait bien informé le premier ministre.
Or, il n’en était rien. Marc-André Bédard avait été tout aussi estomaqué qu’elle par la confession de Claude Morin, même si ce dernier lui avait mis la puce à l’oreille dès décembre 1976. À ce moment, il lui avait laissé entendre qu’il «aurait peut-être à l’informer de quelque chose d’important». Il avait dit «peut-être», parce qu’il croyait que sa nomination au Conseil des ministres allait faire cesser ses rendez-vous clandestins avec la GRC.
Et que dès lors, il pourrait garder cette histoire pour lui. Mais les policiers avaient persisté à le relancer. Le jeu devenait très dangereux. Aussi avait-il décidé de mettre le ministre de la Justice dans le coup.Mata-Hari entre en scène Marc-André Bédard avait reçu Claude Morin en juin 1977, avant que Louise Beaudoin ne vienne le voir, et au moment même où il venait de mettre sur pied la commission d’enquête Keable sur les activités illégales attribuées à la GRC.
Il avait laissé son collègue raconter longuement ses «exploits» et expliquer ses motivations. Les mêmes qu’il fournirait à René Lévesque dans une confession écrite que le premier ministre exigera avant de le chasser du gouvernement, après la conférence constitutionnelle du 2 novembre 1981 -la tragique nuit des longs couteaux.
C’est Loraine Lagacé, proche collaboratrice de Claude Morin assignée au bureau du gouvernement québécois à Ottawa, qui mettra finalement le premier ministre au courant des activités parallèles de son bras droit, en novembre 1981. Elle lui donnera pour preuve l’enregistrement d’une conversation entre Claude Morin et elle, réalisé le 18 novembre. Un peu avant, déboussolé par l’échec constitutionnel d’Ottawa, Morin avait commis l’une des plus grandes erreurs de sa vie, comme il ne tarderait pas à le réaliser.
Il avait convoqué Loraine Lagacé à Québec. Et puis, tout en marchant dans la rue avec elle, il l’avait avisée que la GRC l’espionnait.
Ne doutant pas de sa loyauté, il lui avait avoué avoir déjà eu des contacts suivis avec ses agents. Stupéfaite, la jeune femme avait voulu savoir si au moins le premier ministre était au courant. «Ne dis pas ça à Lévesque, s’était-elle entendu répondre. Tu vas tout le mêler, il n’a pas de sens politique. Je veux que tu sois ma complice.» Et pour se justifier devant elle, il avait précisé que son «état-major» le supervisait. «Qui? avait-elle risqué.
- Bédard et Boivin le savent tous les deux.»
En réalité, la jeune femme avait commencé à entretenir des doutes au sujet de Claude Morin dès le mois de septembre précédent. Elle lui avait alors montré dans le rapport McDonald sur les activités illégales de la GRC, publié en août, un passage, souligné en jaune, où il était dit que la police fédérale avait un informateur au sein du gouvernement péquiste.
Claude Morin savait que Loraine Lagacé connaissait Jean-Louis Gagnon, l’agent de la GRC qui avait été son «contrôleur»: il habitait le même édifice qu’elle à Ottawa. Avait-il compris qu’elle le soupçonnait d’être la taupe citée dans le rapport McDonald? Ne s’était-il ouvert à elle, par la suite, que pour mieux la contrôler à son tour?
Loraine Lagacé était allée voir Michel Carpentier, le chef de cabinet adjoint du premier ministre, qui avait pris avec un grain de sel cette révélation époustouflante: «Des histoires comme la tienne, j’en entends dix par jour. Avant de déranger monsieur Lévesque avec celle-là, il me faut une preuve.» Elle s’était donc procuré pour 300$ un petit magnétophone, qu’elle avait dissimulé sous son bras avant de retrouver Claude Morin à Québec, à l’hôtel Loews le Concorde dominant les plaines d’Abraham de sa hauteur. Puis elle était allée porter sa preuve, la transcription de leur conversation enregistrée, à Michel Carpentier, chez lui, à Outremont.
Le mardi suivant, au bunker, Carpentier annonçait à René Lévesque, en lui présentant la cassette et la transcription: «C’est Morin qui travaille pour la GRC. Voici un enregistrement de Loraine Lagacé qui le prouve. J’en ai remis une copie à Jean-Roch Boivin.»
Le premier ministre en était resté interloqué. Il n’avait dit mot. Le silence, c’était sa façon à lui d’encaisser les coups durs. Evelyn Dumas, sa proche collaboratrice à l’époque, dira des années plus tard que cette affaire l’avait tué, qu’il était mort le coeur brisé.
À partir de ce moment, Jean-Roch Boivin avait pris les affaires en mains. Il avait décroché le téléphone. «Tu aurais eu des contacts avec la GRC ?» avait-il lancé à Claude Morin en le convoquant au bunker. Le 26 novembre, le ministre des Affaires intergouvernementales défilait devant le premier ministre. Même si René Lévesque n’était pas sûr que «la Mata-Hari péquiste», comme il avait baptisé Loraine Lagacé, ne logeait pas à la même enseigne, il l’avait crue, car elle possédait une preuve formelle.
«Pourquoi avoir pris un si grand risque?» avait demandé René Lévesque à Claude Morin.
- Il n’y avait pas de risque», avait répondu celui-ci avec son aplomb habituel.
Terrassé par cette bombe qui, si elle devenait publique, risquait de faire d’énormes dégâts, de démolir son gouvernement et de le faire apparaître, lui, comme le dindon de la farce -Quoi ! Claude Morin causait avec la GRC et Lévesque ne le savait pas?-, il avait simplement laissé tomber devant Jean-Roch Boivin, après le départ du ministre: «Monsieur Morin ne peut plus faire partie de mon gouvernement, il doit partir. Je n’ai pas le choix.» Détermination qu’il exprimait le soir même devant Corinne Côté.
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