«« Affaire Morin

Godin l'hagiographe, Nadeau le témoin

Michel Vastel
Le Soleil Le samedi 17 novembre 2001

Je veux profiter du Salon du livre de Montréal pour partager avec vous deux petits plaisirs, deux livres de journalistes. Le hasard fait qu'ils s'appellent Pierre tous les deux. Godin, l'hagiographe de René Lévesque. Nadeau, l'éternel témoin.

Pierre Godin a sorti, juste à temps pour le 15 novembre, le troisième tome de sa biographie de René Lévesque — L'espoir et le chagrin. Godin, c'est un peu notre Jean Lacouture national, ce journaliste français devenu biographe, entre autres, de Charles de Gaulle et de François Mitterrand. « De Gaulle a mérité trois Tomes, Lévesque peut bien en valoir quatre ! » me dit un jour Godin, mi figue mi raisin.

C'est ainsi que trois tomes et 1800 pages plus tard, René Lévesque vient tout juste de perdre son référendum et n'a même pas fini son premier mandat de chef de gouvernement ! Marathonien de la chronique historique, Godin aura finalement rempli deux fois plus de pages sur le premier ministre d'une province canadienne de sept millions d'habitants que Lacouture, qui s'est contenté de 1200 pages pour décrire les deux septennats de Mitterrand, président d'une République de 58 millions de sujets.

Démesuré ? Sans doute. Et un peu étiré. Mais comme tout ouvrage de référence, c'est un livre qu'on consultera longtemps plutôt qu'on ne le lira d'un trait. Le moins utile aux historiens sera le premier Tome de Godin — Un enfant du siècle — mais le plus merveilleux aussi, puisqu'il défriche un passé lointain et souvent méconnu. Le second — Héros malgré lui — était encourageant : l'artisan d'une Révolution inachevée fondait un parti pour la mener plus loin.

Quant à ce troisième tome tout frais sorti des presses, il est troublant, ennuyeux comme l'exercice du pouvoir puisque c'est ce qu'il y a de moins drôle, surtout pour un ancien journaliste ! « La politique est un domaine où l'on subit plutôt que d'influencer », écrit Nadeau dans son autobiographie — L'impatient.

Dans une certaine mesure, les deux livres se rejoignent puisqu'ils racontent une vie de journaliste. Vedette de la télévision, Nadeau a été courtisé par Robert Bourassa en 1970, puis René Lévesque en 1976, et même Jean Chrétien en 1993 ! « Ça fait vingt ans que tu es journaliste, tu es mûr pour passer à autre chose », lui dit René Lévesque sans toutefois pouvoir le débaucher. Nadeau appréciait trop sa liberté de déserter toutes les causes : « Dans ces moments où il faudrait prendre position, admet-il, y a-t-il situation plus confortable que celle qui commande de rester neutre ? »

Quand on lit le troisième tome de Godin, on devine que Lévesque a dû souvent regretter d'avoir quitté le journalisme pour la politique. D'abord, lui qui avait couru les champs de bataille d'Europe et de Corée, les intrigues de Moscou et de La Havane, les horreurs de l'Algérie, il se retrouvait à négocier le salaire des fonctionnaires ou à croiser le fer avec Camille Samson ! Il y avait de quoi regretter le métier, en effet.

Nadeau a continué à parcourir le monde, témoin confortable des plus grands désastres, interlocuteur détaché des plus hautes autorités. Sa seule faiblesse sera d'accepter un poste de délégué du Québec à Boston.

Sorte de « demiplomate » sans ressources face aux ambassadeurs et aux consuls canadiens, il ne tiendra pas huit mois avant de retourner à la télévision. Je me demande combien de fois René Lévesque a regretté le confort et l'indifférence de ses belles années de grand reporter ! Voilà une question que Pierre Godin aurait dû lui poser...

Il y a quelque chose de particulier dans ces livres des deux Pierre. Nadeau a l'autocritique facile et rit volontiers de ses mauvais coups de journaliste — nous en faisons tous. Il regrette en particulier la diffusion d'un reportage-coup de poing sur la corruption au sein du gouvernement de Robert Bourassa, un homme pour lequel, manifestement, il a une grande admiration.

Godin par contre, est d'une complaisance généreuse pour René Lévesque et ne se gêne pas, à l'occasion, pour régler ses comptes à sa place. Deux annexes sur Claude Morin par exemple, en plus d'un long chapitre et d'une terrible accusation : cette trahison aurait porté un coup fatal à René Lévesque, c'est beaucoup ! Morin est cependant un personnage utile puisqu'il réduit la portée des échecs de René Lévesque. Ayant recruté un espion chez l'adversaire, la victoire du gouvernement fédéral a donc quelque chose de honteux.

Pierre Godin affirme que René Lévesque n'a jamais cru à la possibilité de gagner le premier référendum sur la souveraineté. Alors pourquoi prétendre que cet échec l'a tué. Et accuser son peuple de s'être refusé une chance extraordinaire ? J'ai hâte de connaître l'histoire des grandes manœuvres constitutionnelles de 1981 !

Pierre Nadeau, lui, a complètement raté les événements de 1980 ! Il animait une émission à Radio-Québec, ce qui n'est pas vraiment le meilleur endroit pour suivre de près les débats politiques qui agitent le Québec. Son plus grand fait d'arme de l'année fut une entrevue mouvementée avec le prince déchu, Norodom Sihanouk, du Cambodge. L'homme, qui avait éliminé toute opposition dans son pays, quitta le studio de Nadeau avec fracas lorsque de jeunes spectateurs lui posèrent des questions embarrassantes.

Pierre Nadeau s'insurge contre l'adage voulant que le journalisme mène à tout à condition d'en sortir. Par l'absurde, le journaliste Godin prouve qu'il a raison : lequel en effet, de Nadeau ou de Lévesque, a connu la plus belle vie ?



GODIN, Pierre, René Lévesque : l'espoir et le chagrin, Éditions du Boréal.

NADEAU, PIERRE, L'impatient, Flammarion Québec.