«« lobbying à Québec

Les affaires de lobbying font très mal au PQ

Liaisons dangereuses

Denis Lessard
La Presse Le vendredi 15 février 2002



André Desroches, à gauche, et le député de Berthier, Gilles Baril, à droite. Une amitié qui l'a finalement conduit à quitter son poste de ministre et d'organisateur en chef du Parti québecois. Au centre, un militant péquiste non identifié.

Branchés partout au gouvernement -trop branchés selon certains-quelques personnages influents dans l'entourage de Bernard Landry ont réussi à tisser une grande toile d'araignée dont on commence à peine à découvrir toutes les ramifications, écrit le chef de notre bureau de Québec.

«Je l'ai fait pour toi, pour te protéger Bernard.» Dans les heures fiévreuses du récent conseil national du Parti québécois, Pauline Marois expliquait au premier ministre pourquoi elle s'était dissociée de la décision du conseil exécutif national du parti qui avait décidé de maintenir le directeur général Raymond Bréard en poste. Devant la fermeté de sa ministre, M. Landry avait eu l'air subitement d'un chef sans poigne, hésitant à condamner son collaborateur de longue date.

Hésitation d'autant plus surprenante qu'en matinée, M. Landry et Mme Marois s'entendaient tous deux sur la nécessité pour le controversé ancien actionnaire d'Oxygène 9 de quitter ses fonctions.

Contre qui Mme Marois comptait-elle protéger son patron? Contre ses amis. Car Bernard Landry a toujours été perméable à l'influence de ses compagnons de route. Il a de la difficulté à juger des gens, dès que l'amitié entre en ligne de compte. C'est notamment en raison de cette amitié que Gilles Baril s'est retrouvé propulsé organisateur en chef de la prochaine campagne électorale. Il est sympathique, enthousiaste, mais en même temps «fragile», insiste-t-on chez M. Landry.

Le jeune député était depuis des années dans le cénacle des adorateurs du premier ministre. Or un an après lui avoir confié la responsabilité de l'organisation, Bernard Landry se retrouve à la tête d'un parti exsangue, à l'effectif mal en point et avec une campagne de financement ardue devant lui, notent des sources au PQ. La déconfiture des partielles dans Jonquière et Laviolette en octobre était prémonitoire. L'organisation péquiste est loin d'être prête pour des élections générales.

C'est aussi le tandem Baril-Bréard qui poussait le plus fort parmi les conseillers pour un vaste remaniement ministériel. Une opération qui a tourné au désastre, avec trois démissions imprévues dans les heures qui l'ont précédée. Le recrutement de candidats de l'extérieur, auquel même le lobbyiste André Desroches participait, fut durant tout l'automne une longue partie de pêche, aussi angoissante qu'infructueuse pour Gilles Baril. Seul David Levine a répondu à l'appel de son ami Bernard Landry. Devant les échéances qui se rapprochaient, la pression devenait intenable pour le jeune organisateur.

Une pieuvre

Cette semaine, après la démission de Gilles Baril, M. Landry a dû pour la première fois depuis son arrivée aux commandes essuyer un barrage de questions sur son leadership, sur son ascendant sur le PQ.

La sortie de Pauline Marois, qui a tôt fait de capitaliser sur l'indécision de son ancien rival à l'endroit de son ancien chef de cabinet, a contribué à émousser davantage encore son autorité. Mais pendant que les analystes pérorent sur «un complot» -la revanche de la course au leadership ratée de l'an dernier-, dans les rangs péquistes on sait qu'absolument rien de la crise qui frappe le parti depuis trois semaines n'a été téléguidé par la ministre des Finances.

À l'été 1998, Raymond Bréard quitte subitement le cabinet de Bernard Landry, dans des circonstances inexpliquées. Vite il ira rejoindre une vieille connaissance, André Desroches, qui avait filé à l'anglaise du cabinet de M. Landry quand les médias s'étaient mis à déterrer ses antécédents. Dans une période troublée de sa vie, il avait plaidé coupable dans une affaire de moeurs. Généreux, Gilles Baril l'avait aidé à se réhabiliter. Il était son parrain chez les A.A., il en a fait son organisateur dans Berthier et l'a même nommé tuteur de sa fille, Frédérique.

Bréard et Desroches forment Oxygène 9, une boîte de lobbyistes qui restera longtemps inconnue des grands cabinets de relations publiques. Ceux-ci -National, BDDS, à Montréal, Ducharme Perron à Québec- profitent depuis longtemps des «portes tournantes». Dans chaque boîte, les attachés politiques de la veille sont embauchés pour téléphoner à leurs anciens collègues pour faire avancer les dossiers qui parfois se trouvaient sur leur propre bureau. Ce n'est pas l'apanage des relations publiques; les bureaux d'urbanistes, les pharmaceutiques, les compagnies de télécommunications recrutent souvent qui un ancien chef de cabinet, qui un ancien sous-ministre pour passer des coups de fil stratégiques. Le copinage est généralisé, depuis longtemps. Mais à la différence de ces firmes, Oxygène 9 se fait notamment payer d'un pourcentage des subventions ou contrats obtenus, ce qu'interdira désormais la loi.

L'audace du duo laisse bien des entrepreneurs surpris. «Bréard (Raymond) avait quitté le cabinet depuis une semaine que déjà je recevais un coup de fil. Il s'offrait comme consultant pour le dossier qu'on avait présenté au gouvernement», confiait cette semaine un cadre d'une multinationale. Souvent, c'est par sa capacité d'obtenir avant d'autres des informations sur des investisseurs potentiels qu'Oxygène 9 se démarque.

En entrevue à La Presse, un homme d'affaires vient même affirmer qu'il a dû payer Oxygène 9 la somme de 1000$ comptant, simplement pour un souper somptueux avec le président d'une importante société d'État. Un magnat de l'immobilier était aussi à la table, un autre 1000$ pour la compagnie de lobbying. Évidemment, l'homme d'affaires a dû aussi payer la note, très salée, du resto. v Quand Gilles Baril s'occupait du fonds antitabac offert par Québec pour remplacer des commandites désormais interdites, Oxygène 9 s'est mis au service de la Société du Parc des îles et du Festival Juste pour rire: des honoraires totalisant 425000$.

Quand le ministre des Finances, Bernard Landry, crée une dizaine d'organisations sans but lucratif dans son budget de la mi-mars 2000, Oxygène 9 est déjà toute prête à faire sonner la caisse. Elle percevra 1,5% de certaines subventions versées à même un fonds de 30 millions destiné aux «événements majeurs» internationaux, comme le Festival de Jazz, le Grand Prix de Trois-Rivières et le Carnaval de Québec. Leur conviction quant à l'apparition d'un fonds est telle qu'ils signeront même leurs contrats un mois avant le dépôt du budget Landry.

Avec l'arrivée de Gilles Baril au ministère de l'Industrie, les affaires d'Oxygène 9 prennent un nouvel envol. Les entreprises désireuses de frapper à la porte de la société d'État se voient présenter Oxygène 9 comme un passage sinon obligé, du moins «plus efficace». Oxygène 9 devient un recours si automatique que Sylvain Simard, un autre proche lieutenant de M. Landry, ne peut s'empêcher de la recommander, même devant un député libéral.

Dans leur audace, les pressions d'un André Desroches, d'un Gilles Baril et même de Raymond Bréard passé à la direction du PQ, feront même rouler la tête du président Louis Roquet. Ils tenteront, en vain, d'y placer un de leurs amis, l'ancien sous-ministre André Dorr.

Forcé de quitter, lors d'une rencontre avec Pauline Marois, M. Roquet mit spécifiquement en garde sa patronne à l'égard des appétits d'Oxygène 9. Bien avant, alors qu'il était sous-ministre adjoint aux Finances, Jean St-Gelais, devenu par la suite secrétaire général du gouvernement, avait donné une consigne claire à ses employés «de ne pas parler» à Oxygène 9.

Oxygène 9 était même dans l'antichambre du dossier de la «carte à puce», avec comme client CNC-Vital Edge, une compagnie qui proposait les logiciels nécessaires pour relier les établissements. «Je les ai payés 5000$ par mois pendant 18 mois», raconte Albert Delmar, de CNC. Oxygène 9 est si certaine que la carte à puce a le vent dans les voiles qu'elle obtient l'engagement d'être rétribuée en capital-action de la compagnie. «Mais cela n'a pas marché, je ne suis pas le père Noël», conclut M. Delmar.

Dans l'entourage de M. Landry, on a eu la puce à l'oreille quand on a vu LG2 obtenir un mandat très stratégique pour la conception publicitaire de la campagne Agir, l'automne dernier. Oxygène 9 et LG2 partagent les mêmes locaux dans un immeuble du 3575, boulevard Saint-Laurent à Montréal. Les deux boîtes ont même une porte communicante. André Desroches a suivi de très près le cheminement du contrat qu'obtiendra LG2, pour préparer la campagne de 4,8 millions, un amuse-gueule car on vise à regrouper sous le même concept l'ensemble de la publicité des ministères, un pactole de 38 millions.

Restera la publicité du ministère du Tourisme, des campagnes totalisant une vingtaine de millions, mais déjà Oxygène 9 a un accès privilégié auprès du ministre Richard Legendre. Son chef de cabinet, France Maltais, est une bonne connaissance d'André Desroches et le lobbyiste fut chargé du cocktail de financement du ministre dans Blainville.

Mais le réseau d'Oxygène 9 avait ses entrées bien plus haut. À la fin de l'an dernier, Bernard Landry lui même se retrouvait au domicile d'André Desroches pour un cocktail avec plusieurs des clients du lobbyiste, tous très impressionnés, on le comprendra. «André Desroches est un ami», expliqua-t-on alors à La Presse au cabinet du premier ministre. C'était d'ailleurs loin d'une première. M. Landry a participé plusieurs fois aux réceptions organisées par Oxygène 9, et c'était loin d'être la première fois que Gilles Baril prenait ses vacances au Mexique avec André Desroches.

Mercredi, dans le huis clos du Conseil des ministres, Pauline Marois convenait rapidement que la sortie embarrassante où elle avait scellé le sort de Raymond Bréard avait été «malhabile».

Elle avait simplement voulu protéger Bernard Landry, contre ses amis, et contre lui-même.