«« lobbying à Québec

Le lobbying n'est pas en odeur de sainteté

Robert Dutrisac
Le Devoir
Le samedi 16 février 2002



«Le lobbying n'est pas un péché.» En présentant mercredi les lignes directrices du projet de loi sur l'encadrement du lobbying, le ministre de la Justice, Paul Bégin, a fait cette remarque. Le lobbying n'est peut-être pas un péché, mais il a mauvaise presse, surtout si un lobbyiste, comme la firme Oxygène 9 dont Raymond Bréard était un des propriétaires, reçoit une cote sur une subvention gouvernementale de 30 millions versée à des organismes sans but lucratif. Surtout si le lobbyiste est tout frais émoulu d'un cabinet d'un influent ministre concerné au premier chef par cette subvention.

Le lobbying n'est pas un péché, mais le gouvernement Landry se précipite pour bannir justement cette forme de rémunération à commission reposant sur les résultats obtenus par le démarcheur. La loi interdira à un organisme de verser une partie de la subvention obtenue pour se payer les services de son lobbyiste.

Le lobbying n'est pas un péché, mais Raymond Bréard, qui a agi en toute légalité au moment où il prêtait son concours au Regroupement des événements majeurs internationaux (REMI), a été lâché promptement par des ministres péquistes comme Pauline Marois et Jean-Pierre Charbonneau. Ce dernier n'a pas manqué d'enfoncer le clou profondément, montrant du doigt les questions «d'intégrité, de morale et d'éthique» que soulève la façon choisie par M. Bréard pour gagner sa croûte. «Il a bien le droit de gagner sa vie et de nourrir ses enfants», a dit Gilles Baril au conseil national du Parti québécois en se portant à la défense du directeur général. Le ministre et M. Bréard ont démissionné...

Wilson approuve

Dans la même veine, on apprenait jeudi que l'ex-ministre de l'Industrie du Canada, Brian Tobin, vient de se trouver un poste de vice-président du conseil d'administration de Kruger, une papetière qui exerce des pressions sur ce même ministère depuis 18 mois pour obtenir des prêts et des subventions. Le conseiller à l'éthique, Howard Wilson, n'y voit rien d'inconvenant et il a donné son aval à cette nomination, en dépit du purgatoire d'un an imposé aux ex-ministres dans la législation fédérale sur les conflits d'intérêts. M. Wilson a statué que M. Tobin n'avait pas eu de rapports «officiels ou significatifs» avec Kruger malgré le lobby exercé par la compagnie. M. Wilson est bien accommodant, c'est le moins qu'on puisse dire. La morale peut être bien élastique...

Devant de telles décisions, on comprend que, quand il est question de lobbying, le scepticisme et le cynisme montent d'un cran dans la population. Le lobbying a odeur de copinage et de favoritisme. Mais pour le politologue Raymond Hudon de l'Université Laval, il s'agit d'une activité parfaitement légitime et utile compte tenu de la complexité de l'appareil gouvernemental. Tellement que l'Université Laval offrira dès septembre un programme de deuxième cycle en lobbying. Aux États-Unis, plusieurs universités offrent déjà une telle formation.

«Le lobbying ne se fait plus sur la gueule. Connaître le ministre, ce n'est plus un atout suffisant», fait observer M. Hudon. Un lien trop apparent avec des membres influents du gouvernement peut même nuire aux clients des lobbyistes. «Il faut se garder de confondre le lobbying avec le patronage», prévient l'universitaire.

Le lobbyiste aujourd'hui, ce n'est plus un «ouvreur de portes», souligne Line-Sylvie Perron, présidente et directrice générale de Hill & Knowlton/Ducharme Perron, un des plus importants lobbyistes au Québec, qui a vu le jour dans la Vieille Capitale en 1986. C'est après la défaite du Parti québécois que Line-Sylvie Perron et François Ducharme, qui faisait partie du personnel politique péquiste, ont décidé de fonder leur agence.

«Le gros de l'ouvrage, c'est préparer les dossiers», précise Yves Dupré, président de BDDS et de l'Alliance des agences de relations publiques du Québec. Comme tel, le lobbying peut être défini comme les représentations auprès d'élus ou de fonctionnaires dans le but d'influencer l'élaboration d'une législation ou d'une réglementation, ou encore d'en proposer le changement. Il peut s'agir de lobbyistes-conseils, de lobbyistes salariés pour le compte de grandes entreprises ou encore de lobbyistes d'organisations comme les Chambres de commerce ou les groupes environnementaux, par exemple. Par les lobbyistes-conseils, on compte les agences qui se spécialisent dans les relationsgouvernementales. Il en existe quelques-unes à Ottawa, comme GPC et Earnscliff. Dans bien des cas, ce sont des divisions d'agences de relations publiques comme chez National et BDDS. L'ancien conseiller de Robert Bourassa, John Parisella, a été recruté par BCP et Francine Lahaie, une ancienne du cabinet Lévesque, se retrouve à la vice-présidence de National.

Les cabinets d'avocats

Les cabinets d'avocats sont de féroces lobbyistes, qui engagent souvent d'anciens politiciens. Brian Mulroney, Pierre Marc Johnson, Clément Richard et même Lucien Bouchard, qui, lui, se défend de faire du lobbying, font partie de ce groupe. Des comptables aussi jouent ce rôle, souvent quand il s'agit de subventions aux entreprises ou encore de fiscalité. Quelque 1800 lobbyistes sont enregistrés à Ottawa. Il y en aurait plusieurs centaines d'enregistrées au Québec, mais seulement une poignée d'entre eux en font leur activité principale.

Les activités de lobbying ne comprennent pas les comparutions dans les commissions parlementaires, qui ont un caractère public, ni les demandes faites à des organismes comme le BAPE dans le domaine de l'environnement. Le lobbying, c'est donc la partie congrue d'une activité plus large, les relations gouvernementales. «Il faut que le client parle la même langue que le monde politique ou le gouvernement», indique M. Dupré.

Selon le professeur Raymond Hudon, la couleur politique est moins importante qu'auparavant. Un dossier est analysé, la plupart du temps, selon son mérite, sans égard à l'allégeance politique des promoteurs. Mais les contacts comptent évidemment, reconnaît Yves Dupré. «Les gens que je connais depuis 25 ans me rappellent.»

Aucune des firmes membres de l'Alliance des agences de relations publiques, ni National, ne se sont engagées à la chasse aux subventions et aux montages financiers comme l'a fait Oxygène 9 dans le cas du REMI, a-t-on confirmé. Aucune ne touche un pourcentage de subventions. «Moi, je touche 300 $ l'heure», s'est vantée Francine Lahaie, en critiquant vertement la commission versée à Oxygène 9, qu'elle trouve «immorale, répréhensible», a-t-elle dit à La Presse. Hier, elle avait décidé de demeurer muette, compte tenu de la controverse.

L'ancien directeur des communications de Brian Mulroney, Luc Lavoie, maintenant chez Quebecor, est d'un autre avis. M. Lavoie dit ne pas faire de lobby; Raymond Bréard ne fait pas partie de ses connaissances. Mais il s'insurge contre le traitement qu'on lui a fait subir, contre «la cruauté» avec laquelle on l'a traité. L'ex-directeur général du PQ n'a enfreint aucune loi, il a respecté toutes les règles en vigueur. Selon les critères de l'industrie, les 400 000 $ que sa firme a reçus apparaissent très raisonnables, d'autant que ses clients n'ont pas eu à se plaindre de ses services, mentionne-t-il. À 350 $ l'heure, Luc Lavoie a reçu 595 000 $ pour assurer les communications de Mulroney dans l'affaire Airbus, rappelle-t-il lui-même. «Il ne faut pas penser que tout est allé dans mes poches. Loin de là!» Le REMI n'aurait sans doute pas eu les moyens de se payer les services de Francine Lahaie à 300 $ l'heure, aussi bien branchée soit-elle.