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«« Affaire Morin
Non, Lévesque ne savait pas
Pierre Godin Écrivain et journaliste. Il publiera, à l'automne 2003, le quatrième et dernier tome de la biographie de René Lévesque, chez Boréal.
Le Devoir Le samedi 13 avril 2002
Opinion - René Lévesque savait-il avant la conférence constitutionnelle du 2 novembre 1981, dite des «longs couteaux», où allait se jouer l'avenir du Québec, que son principal lieutenant en matière constitutionnelle avait couché avec la GRC? Question grave qui, si elle s'avérait fondée, serait de nature à entacher sa mémoire.
Eh bien, non, il ne le savait pas. Je le soutiens formellement, contrairement à ce qui se dit dans le lanterneau politique québécois depuis le titre accrocheur («L'affaire Morin: Lévesque savait») de La Presse du 6 avril 2002. L'extrait de la biographie Parizeau de Pierre Duchesne, que ce titre coiffait, ne justifiait pas une affirmation aussi catégorique. À cause du flou du texte, de ses contradictions, de ses on-dit et du peu de crédibilité des p'tits Jos-connaissant comme Denis Vaugeois qui, 20 ans plus tard, se lèvent pour nous assurer, sans autre preuve à l'appui que leur auguste personne, qu'ils savaient que Lévesque savait, alors qu'ils n'étaient à l'époque que du menu fretin politique et n'étaient pas dans le secret des dieux.
Les témoignages crédibles et pertinents des acteurs clés, les initiés, c'est-à-dire ceux qui ont été directement impliqués dans ce psychodrame national, et la plausibilité des faits et gestes de chacun concourent à démontrer le contraire.
Pour démêler les esprits, commençons par l'a b c de ce mystère absolu qui fait courir les chroniqueurs et les biographes tel Pierre Duchesne, qui n'a pas su résister à la tentation de nous raconter l'énième version de «l'affaire Morin» tout en faisant la biographie de Jacques Parizeau, nullement mêlé à l'affaire, soit dit en passant.
Ce qu'on appelle «l'affaire Morin» fait référence aux 29 rencontres de Claude Morin avec des agents du renseignement fédéral entre 1974 et la fin de 1977, selon l'aveu écrit qu'il a signé à la demande de René Lévesque, le 3 décembre 1981, après que Loraine Lagacé, attachée politique au bureau du Québec à Ottawa, eut révélé le pot aux roses. Jusqu'à l'automne 1981, trois personnes seulement savaient. Louise Beaudoin d'abord, alors chef de cabinet de Claude Morin, que celui-ci avait mise au parfum en 1977. Après s'être demandé à n'en plus dormir si elle devait le dire au premier ministre, elle avait conclu que non. En juin de la même année, elle était allée révéler son terrible secret à Marc-André Bédard, ministre de la Justice, responsable de la sécurité de l'État.
Donc, Louise Beaudoin, qui savait, ne l'a pas dit à René Lévesque, selon son témoignage. Le deuxième initié, Marc-André Bédard, n'a pas lui non plus mis le premier ministre au courant après la visite de Louise Beaudoin, ni après les aveux que lui a faits Claude Morin tout de suite après. Cela, il me l'a affirmé quand je l'ai interviewé. Il a donné la même version à Simon Durivage, au Point de Radio-Canada, le 12 mai 1992.
Plus encore: Marc-André Bédard s'est entendu avec Claude Morin pour cacher l'affaire à René Lévesque de peur que celui-ci n'en parle en public ou à son entourage. Comme a fini par me l'avouer Claude Morin, il ne l'avait pas dit au premier ministre car celui-ci n'était pas un modèle de discrétion. Il avait «une propension anti-confidentialité» qui aurait pu ruiner sa petite entreprise secrète avec la GRC. Signalons, comme je l'ai écrit dans René Lévesque - L'espoir et le chagrin, que Claude Morin soutient qu'il a tenté de s'en ouvrir à son chef, en 1975, mais que celui-ci lui a ri au nez. Pas très convaincant, mais enfin, passons.
Et quand, vers la fin du mois de novembre 1981, René Lévesque a convoqué Marc-André Bédard à son bureau, celui-ci a eu l'impression très nette que le premier ministre venait tout juste de l'apprendre. René Lévesque lui a dit: «On vient de me transmettre de l'information concernant M. Morin et ses rencontres avec la GRC. Étiez-vous au courant? Est-ce exact?»
Le cas de Jean-Roch Boivin
Tout cela veut dire qu'à la fin de 1977, lorsque Claude Morin a mis fin à ses rencontres avec la GRC, aucune des trois personnes qui savaient ne l'a dit à René Lévesque. Reste le cas de Jean-Roch Boivin, son chef de cabinet. Était-il au courant lui aussi? Marc-André Bédard m'a assuré, en mettant cependant des bémols, qu'il le lui a laissé entendre, mais sans mettre vraiment les points sur les i. J'ai posé la question à Jean-Roch Boivin. Il m'a juré qu'il l'a appris en novembre 1981, en même temps que René Lévesque et Michel Carpentier, le second bras droit du premier ministre, quand Loraine Lagacé est arrivée avec sa bombe.
Le témoignage de celle-ci, c'est le grain de sable dans l'engrenage. Loraine Lagacé soutient qu'elle a vidé son sac devant René Lévesque à la mi-octobre 1981, donc avant la conférence constitutionnelle. La question est capitale car si c'était vrai, cela voudrait dire que René Lévesque se serait rendu à Ottawa en sachant qu'il avait à sa droite, pour le conseiller, un homme, Claude Morin, qui avait trafiqué avec la GRC contre rémunération. Ce qui aurait dénoté de sa part une irresponsabilité certaine à laquelle il ne nous a pas habitués.
Or il n'en est rien. Jean-Roch Boivin et Michel Carpentier étaient les deux personnes les plus proches du chef de l'État, ceux qui savaient tout, les anges gardiens de son quotidien. Leurs témoignages coïncident. Voici ce qu'ils m'ont dit quand je les ai interrogés en 1992-93, donc dix ans seulement après les événements de l'automne 1981, alors que les mémoires n'avaient pas encore de trous et au moment même où Normand Lester, le sacripant!, me volait le scoop que je croyais tenir.
La version des faits que m'a relatée Jean-Roch Boivin, qu'il a reprise devant Michel Lacombe, le 14 mai 1992, à Radio-Canada, est la suivante. Il n'est pas possible que Loraine Lagacé ait vu René Lévesque en octobre, comme elle l'affirme. Elle se trompe. Elle l'a vu à son bureau d'Hydro-Québec, la troisième semaine de novembre 1981. Claude Morin a été convoqué dans les cinq jours qui ont suivi. Il a rencontré le premier ministre le 26 novembre et, le 3 décembre suivant, il signait sa «confession» qu'on peut retrouver dans le troisième tome de ma biographie de René Lévesque.
Jean-Roch Boivin se rappelait très bien la scène. Quand il est entré dans le bureau du premier ministre où se trouvait Loraine Lagacé, celui-ci lui a dit: «M. Boivin, je viens d'apprendre de Mme Lagacé que Claude Morin avait eu des liens avec la GRC. Avez-vous déjà entendu parler de ça?» Il avait l'air atterré, accablé même. Et le chef de cabinet a conclu que c'était la première fois qu'il entendait parler de cette affaire. Ce que René Lévesque lui a confirmé une fois Loraine Lagacé partie. C'était de la dynamite. Pas le genre de situation qu'on laisse traîner pendant trois mois. «Ça se règle dans les jours qui suivent, m'a souligné Jean-Roch Boivin. Et c'est ce qui est arrivé.»
Le journal de Carpentier
Le second chef de cabinet, Michel Carpentier, avait la bonne habitude de prendre des notes, de tenir à l'occasion une chronologie des événements. Voici ce que son journal de bord du moment indique: «Octobre: Loraine Lagacé me raconte son histoire pour la première fois. Elle veut rencontrer Lévesque, mais je lui dis: des histoires comme la tienne, j'en entends dix par jour. Pas question de rencontrer M. Lévesque avant que tu aies une preuve.»
«13 novembre, 17h30, Loraine Lagacé vient me voir au cabinet de Montréal et me dit: "Je n'arrive pas à obtenir de rendez-vous avec Lévesque. Peux-tu m'arranger ça?» [C'est Jean-Roch Boivin qui la tenait loin car l'entourage du premier ministre se méfiait d'elle. Elle parlait trop et affabulait. Était-elle une espionne, comme elle le laissait parfois entendre? On la savait liée à deux ministres fédéraux, Serge Joyal et surtout Pierre De Bané, dont elle avait déjà été l'amie de coeur et qu'elle appelait affectueusement son «doux énergumène».]
Mais Michel Carpentier insiste encore une fois: il lui faut une preuve formelle avant de «déranger» M. Lévesque. «18 novembre: enregistrement secret [de Claude Morin] au Concorde. 23 novembre: Loraine Lagacé vient chez moi à Outremont et me remet le script et la cassette de l'enregistrement. J'en ai donné une copie à Jean-Roch Boivin. 24 novembre: Loraine Lagacé a rencontré le premier ministre à Hydro. L'affaire suit son cours.»
Chose certaine, si notre Mata Hari nationale a vu René Lévesque en octobre, les deux personnes les plus proches de lui n'en ont pas eu connaissance. Le témoignage de Corinne Côté, veuve de René Lévesque, donne raison aux chefs de cabinet. Elle était formelle. Le soir du jour où René Lévesque l'a appris, c'était après la conférence d'Ottawa; il est arrivé à l'appartement tout retourné. Ils en ont parlé toute la soirée et René Lévesque lui a confié que Claude Morin allait démissionner et que, s'il ne le faisait pas de lui-même, il lui forcerait la main. Il n'avait pas le choix.
Quant au témoignage de Denis Vaugeois, il a peu de poids à mes yeux et n'est pas du tout «capital», comme l'a écrit Michel David en rapportant les propos de l'ancien ministre rétrogradé par René Lévesque en avril 1981, humiliation publique qui peut colorer certains de ses propos d'aujourd'hui. Selon notre historien, je n'aurais pas abordé «l'affaire Morin» avec lui. C'est inexact. Si sa mémoire flanche, la mienne demeure intacte.
Nous étions dans son bureau, à sa librairie de la rue Maguire, à Sillery. Il m'a bel et bien dit que René Lévesque lui avait confié, le jour même où il l'a renvoyé sur le banc, en avril 1981, qu'il était déjà au courant des activités secrètes de Claude Morin. Mais peut-être ai-je paru trop sceptique à son goût? De là, sans doute, sa petite sottise à mon endroit.
Car j'avoue que, compte tenu des renseignements que je possédais déjà, sa confidence perdait de sa véracité. Certes, tout est possible en ce bas monde, mais je doute fort que René Lévesque ait pu lui confier, en avril 1981, ce qu'il n'a su qu'à l'automne de la même année, selon les témoignages des Carpentier, Boivin, Bédard, Lagacé et Morin. Des témoins de première ligne, impliqués directement dans l'affaire. Ce qui n'était pas le cas de Denis Vaugeois, simple député d'arrière-banc qui ne faisait pas partie du premier cercle de René Lévesque.
Son seul lien connu avec «l'affaire Morin» est sa profonde amitié pour Claude Morin, qu'il s'applique depuis 1992 à réhabiliter dès qu'il en a la chance. Affirmer comme il le fait que «Lévesque savait», n'est-ce pas la meilleure façon de blanchir Claude Morin? En effet, si le premier ministre savait et qu'il a gardé la «taupe» de la GRC auprès de lui, c'est que sa faute n'était pas si grave, non?
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