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Affaire Morin: qui dit vrai?

Josée Boileau
Le Devoir Le samedi 13 avril 2002



Le biographe de René Lévesque, Pierre Godin, conteste fermement la thèse selon laquelle le premier ministre a su avant novembre 1981 que son ministre Claude Morin collaborait avec la Gendarmerie royale du Canada (GRC).

Dans un texte que nous publions aujourd'hui en page Idées, Pierre Godin récuse formellement la version du journaliste Pierre Duchesne qui, dans le deuxième tome de sa biographie de Jacques Parizeau, fait état de témoignages alléguant que M. Lévesque était au courant de l'affaire Morin depuis longtemps.

M. Godin s'en prend au «flou du texte» et «au peu de crédibilité des p'tits Jos-connaissant comme Denis Vaugeois qui, 20 ans plus tard, se lèvent pour nous assurer, sans autre preuve à l'appui que leur auguste personne, qu'ils savaient que Lévesque savait alors qu'ils n'étaient à l'époque que du menu fretin politique et n'étaient pas dans le secret des dieux».

Selon Pierre Duchesne, le ministre Denis Vaugeois avait été mis au courant de l'histoire dès avril 1981 par René Lévesque lui-même. «Cela faisait longtemps qu'il le savait», a précisé M. Vaugeois au journaliste.

Impossible, rétorque Godin, puisque seulement trois personnes étaient dans le secret et que chacune d'elles avait décidé de ne rien dire à M. Lévesque. La bombe n'éclatera que lorsque Loraine Lagacé, directrice du bureau du Québec à Ottawa, en parlera au premier ministre (après que son patron, Claude Morin, lui eut avoué l'affaire). En novembre 1981, précise Pierre Godin. En octobre 1981, raconte plutôt Pierre Duchesne.

Ces précisions ne sont pas que des points de détail. Du 2 au 5 novembre 1981 se déroule la conférence constitutionnelle qui débouchera sur le rapatriement de la Constitution et l'adoption de la Charte canadienne des droits et libertés. Les provinces anglophones, d'abord récalcitrantes, s'entendront avec Ottawa en excluant le Québec au cours de ce qui est maintenant passé à l'histoire comme la «nuit des longs couteaux». René Lévesque a-t-il participé à la conférence aux côtés de Morin en sachant que son indispensable ministre des Affaires intergouvernementales fréquentait la GRC?

Il est en tout cas certain que des ministres fédéraux étaient alors au courant. Pierre Duchesne cite Marc Lalonde, ministre d'importance et bras droit de Pierre Elliott Trudeau, qui l'a su en 1978 de la bouche de Francis Fox, solliciteur général et à ce titre responsable de la GRC. Des révélations qui s'ajoutent aux propos du solliciteur général Robert Kaplan qui, dès 1992, au lendemain du scoop retentissant révélé par le journaliste Normand Lester, disait tout savoir depuis 1980.

«J'ai réussi à enlever deux points d'interrogation, expliquait Pierre Duchesne hier. Est-ce que Lévesque savait? Oui. Est-ce que le fédéral savait? Oui.»

Ce sont ses entrevues pour la biographie de Jacques Parizeau qui lui ont permis de recueillir ces renseignements inédits. «Ce n'est qu'un chapitre de mon livre, et j'amène ça comme un complément d'enquête», explique-t-il en se défendant d'avoir voulu régler l'affaire Morin pour de bon.

Il dit aussi que sa thèse selon laquelle M. Lévesque savait depuis longtemps «ne repose pas uniquement sur les épaules de Denis Vaugeois» mais qu'elle se base aussi sur des propos de Louis Bernard, chef de cabinet de René Lévesque puis secrétaire général du comité exécutif, ainsi que sur une lettre de Loraine Lagacé.

Pierre Godin, lui, se repose notamment sur le journal de bord de Michel Carpentier, également au cabinet de M. Lévesque, qui fait état d'un rendez-vous entre Mme Lagacé et M. Lévesque uniquement en novembre, ainsi que sur le témoignage de Corinne Côté.

Claude Morin, lui, a toujours dit avoir parlé de ses contacts à M. Lévesque dès 1975, ce qu'accrédite Yves Michaud, grand ami de René Lévesque. «On jouait aux cartes avec René et Morin et on faisait des blagues là-dessus!», nous disait-il hier.

Pour Normand Lester, une telle attitude ne veut rien dire en soi: «Tout dépend de la façon dont Morin parlait de ça. Si c'était seulement en blaguant... » Le journaliste, lui, croit que M. Lévesque a été mis au courant à l'automne 1981, avant la conférence constitutionnelle, mais qu'il ignorait tout auparavant. L'idée voulant que René Lévesque ait pu discuter de l'affaire avec Denis Vaugeois en avril 1981 le laisse sceptique. «J'ai parlé à Denis Vaugeois en 1992, à l'époque de mon enquête, et il ne m'a rien dit de ça», se rappelle-t-il.

Les contradictions existaient en fait au moment même où Lester a sorti la nouvelle, en mai 1992. Marc-André Bédard, ministre québécois de la Justice en 1981 et au fait depuis 1977 des agissements de Claude Morin, affirmait alors que M. Lévesque avait bel et bien été mis au courant en novembre 1981. Mais une autre source, très proche de René Lévesque, affirmait au même moment au Devoir, sous couvert de l'anonymat, que celui-ci avait été avisé par Loraine Lagacé avant la «nuit des longs couteaux».

En fait, il suffit de regarder l'affaire en détail pour que tout n'en semble que plus opaque. Qui dit vrai? Qui se rappelle le mieux? Qui protège la mémoire de qui? René Lévesque est mort, et bien des acteurs importants ne parlent pas ou plus.

Pourtant, à ce jour, bien des questions n'ont jamais été fouillées à fond: que savait Trudeau? Et quant à Claude Morin, a-t-il vraiment cessé tout contact avec la GRC en décembre 1977 - une version que les familiers du renseignement policier croient bien peu plausible? On espace les rencontres mais on n'abandonne jamais un informateur, surtout de ce calibre, comme le veut la règle du milieu.

«Le savoir historique ne se construit qu'avec plusieurs ouvrages», réclamait pour sa part Pierre Duchesne hier.