«« Affaire Morin

CLAUDE MORIN ET LA GRC

René Lévesque savait

La Presse Le samedi 06 avril 2002


La Presse publie aujourd'hui en exclusivité un extrait de Jacques Parizeau- Le Baron, deuxième tome de la biographie en trois volets écrite par Pierre Duchesne et éditée par Québec/Amérique (en librairie mercredi). Dans le passage qui suit, l'auteur apporte un éclairage inédit sur les liens particuliers de l'ancien ministre Claude Morin avec les services de renseignement canadiens et, surtout, sur ce que René Lévesque savait sur son ministre.

À l'été 1981, la Commission fédérale d'en quête sur les activités de la Gendarmerie royale du Canada, aussi appelée la Commission McDonald, publie une partie de son rapport. Loraine Lagacé, qui est alors directrice du bureau du gouvernement du Québec à Ottawa, en reçoit une copie d'une source anonyme. Un passage du rapport, qui mentionne qu'une source à l'intérieur du Parti québécois informe la GRC, a été souligné pour attirer son attention. La Commission désigne l'informateur péquiste par la lettre "M". Loraine Lagacé ne saisit pas la portée du passage annoté. Elle en parle à son patron, le ministre des Affaires intergouvernementales (Claude Morin). À la même époque, le contrôleur de Claude Morin, Jean-Louis Gagnon, habite dans le même immeuble qu'elle.

Quand la jeune femme lui fait part de cette étrange coïncidence, Claude Morin en déduit que Loraine Lagacé a compris qu'il était la personne derrière le "M", aussi surnommé "French minuet" ou encore "Q-1". Nous sommes en octobre 1981. Loraine Lagacé est furieuse: «Toi, le moins fougueux des indépendantistes, c'est toi qui fais du zèle au point de te faire agent secret? Si encore tu étais un pur et dur, mais non, ton Québec, c'est celui de Bourassa... Toi qui nous as fait tourner en rond si souvent?»

Vers la mi-octobre, Loraine Lagacé se rend au bureau du premier ministre à Montréal, dans la tour d'Hydro-Québec. Elle apprend à René Lévesque que son ministre, le grand stratège péquiste, rencontre depuis des années des agents de la GRC et qu'il est rétribué pour les renseignements qu'il fournit à la police fédérale. «Monsieur Lévesque, Claude Morin est sur le pay-roll de la GRC!»

René Lévesque pâlit et se précipite à la salle de bains afin de s'asperger le visage. Il semble profondément ébranlé. Loraine Lagacé pense même qu'il a eu un malaise cardiaque. Quand Jean-Roch Boivin entre dans le bureau du premier ministre, à la demande de ce dernier, il a la même impression: "Son visage est devenu gris comme de la cendre de poêle mort dont le feu est éteint depuis deux jours. Je n'ai jamais vu Lévesque décomposé comme ça.» «Je vous en prie, demande René Lévesque à Loraine Lagacé, n'en parlez à personne et surtout pas à monsieur Parizeau, cela va de soi.» Aux dires de Loraine Lagacé, le chef du Parti québécois «savait très bien que cette révélation allait faire sauter le gouvernement, si des gens comme Jacques Parizeau venaient à apprendre la nouvelle.»

Le premier ministre demande ensuite à son chef de cabinet s'il est au courant de cette histoire: «Monsieur Boivin, madame Lagacé me dit que Claude Morin envoie des rapports à la GRC. Est-ce le cas?» Jean-Roch Boivin demande à Loraine Lagacé de sortir. Seul avec René Lévesque, il lui répond: "C'est vrai." Le premier ministre apprend ainsi que Jean-Roch Boivin est au courant des activités secrètes de Claude Morin depuis un an, Marc-André Bédard lui en a parlé. René Lévesque fait venir son ministre de la Justice, qui lui confirme la nouvelle et lui dit du même souffle: «Claude Morin n'a pas trahi les intérêts du Québec. Je demeure convaincu de sa loyauté.» «Lévesque n'a pas cru que monsieur Morin "avait" desservi les intérêts du Québec, ajoute Jean-Roch Boivin. Cependant, il trouvait que Claude Morin avait fait preuve d'une naïveté incroyable en se confiant à Loraine Lagacé.»

Parmi les hommes de confiance de René Lévesque, seul Michel Carpentier doute de la loyauté du ministre des Affaires intergouvernementales. Craignant que René Lévesque ne donne aucune suite à ces révélations, il demande à Loraine Lagacé de recueillir une preuve en enregistrant les aveux de Claude Morin à son insu. Loraine Lagacé accepte, mais elle doit auparavant se consacrer à la préparation de la conférence constitutionnelle de novembre 1981. «Je me souviens de cette conférence et du climat de désorganisation. Claude Morin suait à grosses gouttes, il se doutait bien que j'avais parlé à Lévesque.»

Quelques semaines après la pénible nuit des longs couteaux, Loraine Lagacé enregistre Claude Morin. Le 18 novembre 1981, ces propos sont captés dans la chambre 519 de l'hôtel Loews Le Concorde de Québec, dans l'ascenseur, ainsi qu'au restaurant l'Astral au sommet de l'hôtel. La cassette compromettante est remise à Michel Carpentier. René Lévesque en prend connaissance quelque temps après. Les jours de Claude Morin en politique active sont comptés.

Le 26 novembre, Claude Morin est convoqué au bureau du premier ministre. René Lévesque confronte son stratège constitutionnel aux informations qu'il possède. Claude Morin reconnaît ses torts. Le premier ministre exige alors sa démission, mais Jean-Roch Boivin lui demande auparavant de consigner ses aveux dans une lettre signée de sa main, afin de protéger René Lévesque.

En exigeant la démission de Claude Morin, René Lévesque cherche uniquement à protéger son gouvernement, car il accepte, par ailleurs, la version de Claude Morin selon laquelle ce dernier n'a pas trahi le Québec. Il faut dire que Marc-André Bédard et Jean-Roch Boivin encouragent fortement René Lévesque à penser ainsi. Les deux hommes, qui savaient depuis un certain temps que le ministre des Affaires intergouvernementales était rétribué par la GRC, pouvaient difficilement condamner Claude Morin sans se condamner eux-mêmes aux yeux du premier ministre.

Quand maître corbeau laisse tomber le fromage

Claude Morin soutient qu'il a rencontré la GRC afin de prévenir les coups contre le Parti québécois. Or, quand il amorce cette nouvelle série de rendez-vous avec les services secrets, en 1974, il ne réussit pas à apprendre que le SSGRC a subtilisé les listes du Parti québécois en janvier 1973 (l'opération HAM). Il semble qu'il n'ait rien découvert non plus sur les micros installés à la permanence du parti ou sur les autres informateurs de la GRC qui infiltrent le mouvement souverainiste. "On en a à peine parlé, résume Claude Morin. J'ai établi comme règle que nous ne parlions pas des affaires internes. Nous ne parlions que des relations internationales." Étrange procédé qui a pour effet de lui fermer la porte sur les agissements de la GRC envers son propre parti.

Pourtant, en 1974 et 1975, Léo Fontaine ne se gêne pas pour lui poser des questions sur le fonctionnement "interne" du Parti québécois. «Il m'interrompit à quelques reprises pour me parler de "l'aile gauche" du parti, rappelle Claude Morin. Je crois avoir remis les choses en place, en lui faisant littéralement un dessin du fonctionnement du parti et de son mode de financement.» Puis, Claude Morin se montre également généreux en renseignements auprès de l'agent de la GRC qui veut en savoir plus sur l'idée de l'étapisme référendaire qu'il tente de faire accepter à son parti: «Je lui fis donc encore un topo sur ce que j'avais expliqué la fois précédente, en lui exposant cette fois mon opinion sur le référendum», raconte-t-il, fièrement.

Morin révèle des choses et en apprend

Le père de l'étapisme révèle donc des choses, mais il en apprend aussi: «J'étais en train d'apprendre qui les services de sécurité de la RCMP (GRC) soupçonnaient», écrit-il dans un document notarié datant de mars 1975. L'agent Fontaine lui a dressé une liste des gens qui sont suivis par la GRC. Toutefois, Claude Morin ne prévient aucune des personnes concernées. Les amis du Parti québécois, les souverainistes qui sont sur écoute et qui sont filés par le SSGRC et, en particulier, les Français qui font de l'activisme politique pour promouvoir la cause du Québec sur la scène internationale, ne sont à aucun moment mis en garde par Claude Morin.

Il sait que Louise Beaudoin, qui travaille à ses côtés à l'École nationale d'administration publique et au sein du Parti québécois, est l'objet d'écoute électronique. «La seule chose que j'ai sue, c'est qu'ils avaient (le SSGRC) essayé de mettre des micros chez Louise Beaudoin (...) Mais de toute façon, les micros n'ont pas "fonctionné". Je ne l'ai pas dit à Louise Beaudoin. Je me suis dit: C'est un piège, et puis si je lui dis cela, je la connais, elle va colporter ça partout!»

Louise Beaudoin, la future chef de cabinet de Claude Morin, n'est pas seulement sous écoute. Elle est également la cible d'un vol par les services secrets de la GRC: "Ils ont volé le sac à main de Louise quand elle est allée au Nouveau-Brunswick (elle y accompagnait le Français Philippe Rossillon). Il y a quelqu'un là-bas qui a eu comme instruction d'aller (...) Elle se fait voler son sac à main dans lequel il est supposé y avoir des listes, mais il n'y avait rien." Décidément, Claude Morin était bien informé...

Si le ministre des Affaires intergouvernementales semble partager les confidences des services secrets de la GRC, il n'en fait rien avec son parti: «Il a fallu que "le SSGRC" m'explique certains des moyens qu'ils prenaient pour savoir, mais cela je n'en ai jamais parlé. Je l'ai promis et je ne le ferai pas», jure Claude Morin. Léo Fontaine lui donne des directives à propos des renseignements qu'il lui transmet: «Vous vous engagez, sur votre honneur, à ne jamais les divulguer. Il s'agit de la sécurité nationale où le secret s'impose.» Ce type d'engagement semble profiter beaucoup plus à la GRC qu'aux membres du Parti québécois.

Et qu'en est-il du réseau Parizeau? Les souvenirs de Claude Morin à ce sujet sont nébuleux: «Je me demande si son nom a été mentionné une fois... OUI! Il l'a été pour l'affaire du 300 000 $.» Il fait référence ici à la rumeur voulant que la France ait versé une importante somme d'argent au Parti québécois. Qui a abordé cette question? «Ça doit venir de moi, ça doit être moi qui ai posé le problème parce que... Ah! Il me parlait de Rossillon... Non, je m'en souviens pas, il faudrait que je regarde mes notes.»

L'analyse des notes de Claude Morin, celles qui ont été rendues publiques en 1992, permet de constater que la GRC a cherché à connaître l'identité de celui qui avait alimenté le journal Le Jour, en avril 1974, et rendu possible la publication du plan Neat Pitch. Fort inquiet, l'agent Léo Fontaine demande à son informateur comment, à son avis, le journal a obtenu le document: "Je lui répondis que je n'en savais rien et que même si je le savais, je ne lui dirais pas." Claude Morin ne le savait pas, parce que le réseau Parizeau n'entretenait aucun rapport avec le père de l'étapisme.

Tromperie et chantage

En rencontrant secrètement des agents de la GRC et en acceptant d'être rémunéré par eux, Claude Morin ne semble pas réaliser qu'il se place dans une situation d'extrême vulnérabilité. À tout moment, il peut faire l'objet de chantage. Élu député et nommé ministre en 1976, il devient une cible rêvée pour ses ennemis. Une simple révélation sur son comportement avec la GRC risque de précipiter René Lévesque et son gouvernement dans une crise majeure.

Au début de l'année 1975, quand il accepte de travailler pour la GRC, Claude Morin pose la question suivante à Léo Fontaine:

- Quelle garantie aurai-je qu'on ne me fera pas éventuellement chanter? - La GRC ne fait jamais chanter personne, répond l'agent Fontaine. Et de toute façon, comment faire chanter quelqu'un sur qui il n'existe aucune preuve?

«Je ne serais pas non plus photographié, puisque les rencontres auraient lieu dans une chambre d'hôtel», écrit Claude Morin. Or, Léo Fontaine ment car Donald Cobb, le grand patron de la Section G, responsable des actions contre les séparatistes et les terroristes, décide de filmer Claude Morin en action dans une chambre d'hôtel, au moment où il reçoit une enveloppe remplie de billets de banque. L'agent Gilbert Albert est chargé d'installer une caméra derrière le miroir de la chambre d'hôtel du Concorde et d'enregistrer ce qui devient un élément de preuve. Claude Morin a donc été filmé à son insu.

En résumé, les activités de renseignement menées par Claude Morin auprès de la GRC, et ce, contre rémunération, lui ont permis d'apprendre que certains souverainistes faisaient l'objet de filature de la police fédérale et que des micros avaient même été installés chez certains d'entre eux, mais il n'en a rien dit aux personnes concernées. Il participe à une opération de contre-espionnage pour la GRC, afin d'éviter que le Parti québécois ne soit infiltré par des éléments étrangers qualifiés de dangereux par la police fédérale, mais en contrepartie, il semble n'avoir recueilli aucun renseignement lui permettant de mettre fin aux activités des services secrets fédéraux qui infiltraient l'organisation péquiste.

Quand René Lévesque découvre la situation, il accuse le choc et exige la démission de Claude Morin. Le premier ministre du Québec pose alors un geste étonnant. Dans les semaines qui suivent la démission du ministre Morin, René Lévesque lui offre le poste de délégué général du Québec à Paris, «une fois qu'Yves Michaud aura terminé son mandat». Claude Morin refuse, mais comment expliquer que celui qui a été jugé inapte à occuper la fonction de ministre des Affaires intergouvernementales se voit offrir le poste diplomatique le plus prestigieux et le plus important de l'État québécois? Qu'est-ce qui a poussé René Lévesque à agir ainsi? Il semble bien que le premier ministre du Québec en savait plus sur les rapports qu'entretenait Claude Morin avec la GRC qu'il n'a voulu le laisser croire.

Protéger le premier ministre

Jean-Roch Boivin et Marc-André Bédard vouent une totale admiration à leur chef. Leur rôle consiste à protéger le premier ministre en toutes circonstances. Aussi, soutiennent-ils fermement que René Lévesque ne savait rien des rencontres que son stratège constitutionnel avait avec la GRC. Ils trouvent ridicules les déclarations répétées de Claude Morin selon lesquelles il aurait informé René Lévesque d'une partie de ses activités d'espionnage, dès la fin du mois d'avril 1975.

«J'ai voulu lui dire et il a ri de moi», raconte Claude Morin. Yves Michaud se souvient de l'épisode: «Claude m'a parlé de la réaction de Lévesque. Il se foutait de ce genre de choses. Pour Lévesque, c'était des vétilles.»Claude Morin soutient qu'il en a parlé à nouveau à René Lévesque en 1979.

«Monsieur Lévesque n'a pas perdu confiance en Claude Morin. La preuve, c'est qu'il a continué à avoir des relations sociales avec le couple Morin», rappelle Jean-Roch Boivin. Mais René Lévesque savait-il tout? Le premier ministre se doutait-il que son conseiller constitutionnel était payé par la GRC? René Lévesque n'a vraisemblablement pas voulu pénétrer davantage dans les marécages du renseignement politique, s'en moquant même à l'occasion. Il a laissé Claude Morin s'y dépêtrer, sans trop faire de suivi, au même titre qu'il avait permis à Jacques Parizeau de mener des activités semblables, quelques années avant l'accession au pouvoir du Parti québécois. Nombreux sont les renseignements qu'un chef de parti et futur premier ministre ne désire pas connaître...

Des mois avant que Claude Morin fasse ses aveux dans une lettre confidentielle et démissionne, René Lévesque rencontre Denis Vaugeois. Nous sommes en avril 1981. Le Parti québécois a repris le pouvoir à la suite de l'élection du 13 avril. Le chef du gouvernement a la pénible tâche d'annoncer à celui qui occupe le poste de ministre des Affaires culturelles qu'il perd son ministère. Denis Vaugeois, qui avait vu venir le coup, n'est pas très surpris de redevenir un simple député. «J'ai autre chose pour vous», lui dit toutefois René Lévesque. Il propose alors à Denis Vaugeois de devenir l'adjoint parlementaire de Claude Charron, leader du gouvernement et ministre délégué aux Affaires parlementaires, ce que l'historien de carrière s'empresse d'accepter. Puis, la discussion s'engage sur l'avenir du Parti québécois. C'est à ce moment-là que René Lévesque confie à Denis Vaugeois qu'il sait que son ministre des Affaires intergouvernementales entretient des rapports avec la GRC. «Monsieur Lévesque me l'a dit, révèle Denis Vaugeois. Il appelait ça les "folies à Morin". Cela faisait longtemps qu'il le savait.»

Par conséquent, à l'automne 1981, quand Loraine Lagacé révèle à René Lévesque que son ministre des Affaires intergouvernementales tient des rencontres avec les services secrets canadiens, «Lagacé lui a dit des choses qu'il savait déjà», nous révèle Denis Vaugeois. La surprise de René Lévesque, qui se transforme alors en profond malaise, tient vraisemblablement au fait que le premier ministre ignorait les détails de l'engagement liant Claude Morin à la GRC. Le fait d'apprendre qu'il était payé à titre d'informateur de la police fédérale a visiblement perturbé le premier ministre du Québec.

La naïveté condamnée

«Lévesque n'a pas cru que monsieur Morin ait desservi les intérêts du Québec, témoigne Jean-Roch Boivin. Cependant, il trouvait ça d'une naïveté incroyable de s'être confié à Loraine Lagacé "qui parle beaucoup". Deuxièmement, il "trouvait" d'une incorrection incroyable de faire une chose semblable, même s'il le "faisait" de bonne foi. Dès que tu as la preuve qu'un ministre parle "à la GRC", quand bien même il dirait des niaiseries, et qu'il accepte de l'argent, ne serait-ce que 100 $, bien c'est lui qui est pogné, ce n'est pas eux autres "à la GRC". C'est ça la grande naïveté.» Et c'est cette naïveté que René Lévesque a condamnée.

Denis Vaugeois ajoute que René Lévesque savait que son stratège constitutionnel rencontrait la GRC avant même qu'il ne devienne premier ministre du Québec. «Claude Morin en "a parlé" à René Lévesque lorsqu'il "a été" candidat en 1976. Il en a également parlé avec d'autres, soutient Denis Vaugeois. Il en a parlé à Louis Bernard, c'est sûr.» Rappelons qu'au milieu des années 60e, cet homme travaillait sous la direction de Claude Morin au ministère des Affaires fédérales-provinciales. Morin et Bernard se connaissaient donc très bien.

«Dans ces années-là, Louis Bernard était l'homme de confiance de Claude Morin, dit Denis Vaugeois. Louis Bernard est, par ailleurs, une vraie tombe lorsqu'il s'agit de garder des secrets d'État.» En 1976, il a assumé les fonctions de chef de cabinet de René Lévesque, puis de secrétaire général du conseil exécutif. Quand le biographe a présenté à Louis Bernard certains éléments qui permettent d'affirmer que René Lévesque était au courant des agissements de Claude Morin avant 1981, Louis Bernard a déclaré: «Est-ce qu'il le savait? Est-ce qu'il ne le savait pas? À mon sens, je ne le sais pas. Mais même s'il l'avait su de façon plus précise (...) je pense que ça ne l'aurait pas trop dérangé. Il aurait peut-être dit: "Faites attention...", mais je pense qu'il n'y aurait pas attaché une grande importance. Moi, je pense que Morin, c'est vrai, a fait des allusions "aux rencontres avec la GRC", puis il l'a répété (...), "mais" d'après moi, Lévesque n'a pas attaché d'importance à ça, "en se disant": "Morin s'amuse".»

Quant à l'attitude de Louis Bernard sur la question du contre-espionnage, l'anecdote suivante nous éclaire. Un jour, Jean-Claude Scraire, le chef de cabinet de Marc-André Bédard, va trouver Louis Bernard et il lui dit: "La GRC a un agent qui est un membre du cabinet ou très proche du cabinet." Dans ces conditions, Scraire aimerait bien savoir ce que le conseil exécutif fait pour contrer l'espionnage. Louis Bernard lui répond: "Moi, je n'essaie pas de me battre contre l'espionnage "fait" au nom du Canada. S'ils veulent en faire, on n'a pas les moyens, on n'est pas équipés. Moi, je veux rien savoir de ça. Je fais comme s'il n'y en avait pas ou je fais comme s'il y en avait. Pour moi, c'est la même chose. Alors, qu'il y ait quelqu'un au cabinet ou qu'il n'y en ait pas, ça ne m'intéresse pas.»

Denis Vaugeois croit que René Lévesque a laissé Claude Morin agir ainsi parce que «c'était correct ce qu'il faisait. Morin n'avait pas beaucoup le choix. Il fallait qu'il fasse quelque chose de ce genre pour avoir de l'information et pour en passer à Ottawa.»

Ces révélations permettent de mieux comprendre l'attitude de René Lévesque à l'égard de Claude Morin et d'expliquer pourquoi, au début du mois de janvier 1982, le premier ministre a proposé à son ministre démissionnaire la délégation générale du Québec à Paris. Denis Vaugeois était présent au moment où il en a été question pour la première fois. Jean-Roch Boivin et Corinne Côté-Lévesque n'en ont pas été informés. Par ailleurs, René Lévesque a retardé le départ de Claude Morin jusqu'en janvier 1982, afin de lui permettre de recevoir les sommes maximales de son régime de retraite. «Morin a démissionné, mais c'était un gentleman agreement, confirme Jean-Roch Boivin. Lévesque «a attendu» pour lui permettre d'avoir son fonds de pension en entier.»

La démission

Lorsque la démission de Claude Morin est rendue publique, personne ne se doute de la tragédie qui est à l'origine de son geste. L'opinion publique croit plutôt que c'est la nuit des longs couteaux qui a épuisé et détruit le maître des négociations constitutionnelles.

À la lettre de démission officielle de Claude Morin, René Lévesque répond: «Mon cher collègue (...) ai-je besoin de vous dire la peine très réelle que je ressens (...) L'on verra de plus en plus clairement à quel point vous aurez contribué à faire avancer notre cause de façon durable (...) Il n'est heureusement pas nécessaire d'être au gouvernement pour avoir l'occasion de se revoir (...)»

De son côté, Jean-Roch Boivin prend les mesures nécessaires pour protéger son chef. Il s'empresse de faire écrire une lettre à Claude Morin dans laquelle ce dernier reconnaît que c'est en novembre 1981 qu'il a parlé pour la première fois de ses agissements à René Lévesque. «Celui-ci tenait à ce que ma lettre mentionne les mots pour la première fois, parce que son souvenir de mes démarches antérieures était trop imprécis pour lui permettre de répondre correctement aux questions qu'on lui poserait si le tout atterrissait dans les médias", écrit Claude Morin, en novembre 2001.

À la suite de ces incidents, René Lévesque et Claude Morin continuent de se fréquenter. Ils prennent même des vacances ensemble avec leurs épouses. En 1984, René Lévesque nomme Claude Morin administrateur de la Société générale de financement. Malgré ses antécédents avec la GRC, le père de l'étapisme continue d'être consulté sur des questions de stratégie politique. À l'automne 1984, il participe à une réunion devant pousser le gouvernement de René Lévesque dans la voie du «beau risque», une stratégie élaborée l'été précédent.

En 1986, Claude Morin fait parvenir à René Lévesque le manuscrit de son livre, L'Art de l'impossible: la diplomatie québécoise depuis 1960. Avant que le livre ne soit publié, René Lévesque lui fait part de plusieurs commentaires et il lui suggère même le titre de l'ouvrage. Toujours en 1986, quand René Lévesque publie son autobiographie, les lecteurs constatent que le fondateur du Parti québécois ne critique Claude Morin à aucun moment. Au contraire, les passages concernant son ministre des Affaires intergouvernementales sont flatteurs. En septembre 1987, René Lévesque célèbre officiellement chez lui ses 65 ans, en compagnie d'Yves Michaud, de Claude Morin et de leurs épouses. La soeur de René Lévesque, Alice, assiste également à la fête avec son mari.

René Lévesque est donc incapable de condamner Claude Morin qui l'a, en partie, tenu au courant de ses activités avec les GRC. Il s'inquiète toutefois de la réaction de Jacques Parizeau. Il sait bien que celui-ci ne pourrait tolérer un tel comportement.