«« Affaire Morin

Monsieur le Baron

Le journaliste Pierre Duchesne rend justice à un homme admiré partout au pays

Michel David
Le Devoir Le mardi 09 avril 2002


Jacques Parizeau photographié le jour de la lecture du budget de l'année 1979-1980, dans l'ancien bureau de Maurice Duplessis qu'il occupait alors à Québec. (Jacques Nadeau)

Dans la longue carrière de Jacques Parizeau, son séjour au ministère des Finances a incontestablement été l'épisode le plus brillant. Le jeune mandarin de la Révolution tranquille impressionnait déjà les initiés, mais c'est seulement après 1976 que le Québec tout entier a pris la mesure de cet éblouissant personnage, dont les discours du budget, qu'il écrivait lui-même, rivalisaient avec les téléromans les plus populaires.

Intitulé Le Baron, le deuxième tome de la biographie que lui consacre le journaliste Pierre Duchesne rend justice à l'homme dans lequel ses collègues du Canada anglais avaient immédiatement reconnu un maître. Manifestement, son biographe partage leur admiration pour celui qu'il qualifie tantôt de «véritable destructeur de fatalité», tantôt de «roc de Gibraltar», sans toutefois verser dans la complaisance.

Il le décrit comme il était: un homme d'une intelligence et d'une culture hors du commun, adulé de ses proches collaborateurs, malgré son penchant pour l'alcool et ses sautes d'humeur, mais détesté de certains de ses collègues, qu'il écrasait de sa supériorité et traitait «comme ses valets». Cet homme, qui prétendait faire entrer le Québec dans la modernité, exigeait aussi que le personnel féminin de son bureau porte la jupe.

Parizeau a fait de très grandes choses dans sa vie, mais il a une propension à se donner le beau rôle, dont il faut parfois se méfier. Dans un texte que Le Devoir publie aujourd'hui dans la page Idées, un ancien capitaine de l'armée canadienne, Joseph René Marcel Sauvé, aujourd'hui à la retraite, affirme que, contrairement à ce que laisse croire l'extrait du livre publié dans L'actualité, Parizeau n'a jamais «créé» de réseau d'information au sein de l'armée au début des années 70.

«Ce sont les militaires eux-mêmes qui ont communiqué avec monsieur Parizeau pour l'avertir de l'imminence d'une intervention armée majeure contre le Québec et ce n'est pas du tout la même chose», souligne-t-il. La nuance est en effet de taille.

En revanche, l'ancien ministre admet volontiers qu'un de ses plus beaux fleurons, le régime d'épargne-actions (REA), lui a été inspiré par la lettre d'une contribuable, qui lui suggérait de détaxer les souscriptions des actions québécoises en Bourse.

Il faut aussi lui reconnaître d'avoir accepté à plusieurs reprises, par loyauté envers René Lévesque, de défendre des positions auxquelles ils ne croyait pas. C'est notamment le cas du budget de l'an 1, dont la présentation a été un véritable désastre durant la campagne de 1973. Imaginé par Louis Bernard et Lévesque lui-même, il avait été concocté en son absence. «J'étais absolument contre», affirme aujourd'hui Parizeau. En «bon soldat», il l'a défendu de son mieux et accepté tout le blâme. Avec son père et François-Albert Angers, son chef était le seul supérieur qu'il se reconnaissait.

Dans son fameux bras de fer avec Jean Chrétien au sujet de la taxe de vente, en 1978, Lévesque l'a abord forcé à revenir sur la parole qu'il avait donnée à son homologue fédéral, puis à battre en retraite alors qu'il avait l'autre dans les câbles. Comme il lui est arrivé si souvent, il a menacé de démissionner et a fini par s'incliner.

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L'étapisme est évidemment la plus grosse couleuvre qu'il a dû avaler. Les «viraillages de Claude Morin» le mettaient hors de lui. À cet égard, on ne peut pas lui reprocher de manquer de suite dans les idées. Dès le départ, il était férocement opposé à l'idée de tenir référendum. Durant la campagne de 1976, le thème du «bon gouvernement» l'exaspérait presque autant.

Plusieurs ont raconté comment le ministre des Finances a joué le rôle du dindon de la farce, la nuit où le libellé de la question référendaire a été adopté au conseil des ministres. Tout lui déplaisait dans cette interminable question: le trait d'union entre la souveraineté et l'association aussi bien que le deuxième référendum pour faire approuver tout changement de statut politique.

«Vous n'avez pas d'autre choix que de démissionner», lui lance alors son chef de cabinet. Il reste. À son épouse, qui ne comprend pas l'écrasante victoire du NON, il déclare: «Mais Alice! Voyons! Comment penses-tu... On ne peut pas se fier à cette bande d'ignares.»

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Au début des années 1970, Loraine Lagacé avait été une informatrice et, soutient-elle, une maîtresse de Parizeau. Quand, dix ans plus tard, elle a informé René Lévesque que Claude Morin collaborait avec la GRC, il lui a dit: «Je vous en prie, n'en parlez à personne et surtout pas à monsieur Parizeau.» En 1992, il sera en effet dévasté de l'apprendre.

Dans son livre, Pierre Duchesne cite Denis Vaugeois, selon lequel Lévesque était au courant depuis longtemps des activités de son ministre. D'ailleurs, ce n'est pas le premier témoignage en ce sens. Dès le soir où Normand Lester a révélé toute l'affaire, le 7 mai 1992, Yves Michaud a déclaré au Soleil «être convaincu à 100 %» qu'il le savait. «Dans l'entourage immédiat, tout le monde savait ça», assurait-il. Ce qui est plus nouveau, c'est que le bras droit de Trudeau, Marc Lalonde, le savait aussi.

Pour la petite histoire, la rivalité Parizeau-Bouchard ne date pas d'hier. Dans ses propres mémoires, Lucien Bouchard raconte qu'après avoir été nommé négociateur en chef du gouvernement, en 1979, il avait progressivement réussi à établir des rapports convenables avec le ministre des Finances. Parizeau a plutôt confié à son biographe que, s'il n'en avait tenu qu'à lui, il l'aurait congédié. Une fois nommé ambassadeur à Paris, Bouchard a d'ailleurs refusé de dîner avec son ancien patron. Il a aussi refusé de coopérer à sa biographie.

À preuve que l'avenir se prépare de longue date: en 1976, Lizette Lapointe aurait bien voulu devenir attachée de presse de Monsieur le baron, mais sa première épouse la trouvait un peu trop entreprenante.

Jacques Parizeau, biographie 1970-1985
Tome II Le Baron
Pierre Duchesne
Québec Amérique
2002, 535 pages