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«« Affaire Morin
L'histoire s'écrit lentement...
Pierre Duchesne
Le Devoir Le samedi 04 mai 2002
Opinion - Plusieurs journalistes ont déjà travaillé avec brio sur
l'affaire Morin, devenue une véritable intrigue nationale. Mon collègue Normand
Lester est celui qui, en mai 1992, a rendu publiques les activités rémunérées de
Claude Morin avec la GRC. D'autres ont mené enquête: Richard Cléroux, Pierre
Godin, Michel Gratton, Michel Lacombe, Jean Larin, Gilles Paquin, etc. Par leurs
travaux, ils ont permis à la population d'y voir plus clair. Pour ma part, c'est
dans le cadre de mes recherches pour la biographie non autorisée de Jacques
Parizeau que j'ai rencontré des sources qui ont accepté de me livrer de nouveaux
témoignages à ce sujet. J'ai donc décidé d'y consacrer un chapitre. Les pages
sur l'affaire Morin constituent donc un complément d'enquête qui n'est que la
suite d'un vaste travail collectif qui reste encore à
compléter.
L'histoire officielle
L'histoire officielle veut
que René Lévesque n'ait appris l'existence des liens qui unissaient Claude Morin
à la GRC qu'en novembre 1981, soit après la nuit des longs couteaux. Claude
Morin, quant à lui, a toujours affirmé qu'il en avait parlé à René Lévesque dès
1975 tout en restant excessivement flou sur le contenu de la
discussion.
L'histoire s'écrit lentement. Avec le temps qui passe, des
langues se délient et plusieurs documents deviennent accessibles. Voici, en
résumé, les éléments nouveaux et les précisions que je porte à la connaissance
du public, d'ailleurs présentés avec plus de détails dans mon ouvrage.
[...]
- Loraine Lagacé, responsable du bureau du Québec à Ottawa, est
formelle: elle soutient qu'elle a informé le premier ministre en octobre 1981,
soit avant la conférence constitutionnelle d'Ottawa. Ce témoignage est retenu
par moi et par le journaliste Normand Lester alors que les souvenirs de
Jean-Roch Boivin et Michel Carpentier demeurent fort imprécis à ce
sujet.
- Quand, en octobre 1981, Loraine Lagacé parle à René Lévesque,
Jean-Roch Boivin, son chef de cabinet, est déjà au courant des agissements de
Claude Morin. Il sait que ce dernier rencontre la GRC et qu'il est rémunéré pour
ses services. Il l'a appris un an plus tôt. Jean-Roch Boivin me l'a confirmé à
deux reprises. J'ai enregistré sa version et l'ai minutieusement classée. Fait
intéressant, Pierre Godin nous apprend, dans son texte du 14 avril dernier, que
le chef de cabinet adjoint de René Lévesque, Michel Carpentier, avait été
informé par Loraine Lagacé des activités de Claude Morin dès octobre 1981. Les
deux plus proches conseillers du premier ministre savaient donc, avant la nuit
des longs couteaux, que Claude Morin était payé pour parler à la GRC. Ajoutons
que le ministre de la Justice, Marc-André Bédard, confident de René Lévesque, a
lui-même reconnu que Claude Morin l'avait mis au courant dès
1977.
Denis Vaugeois savait
- En avril 1981, soit six mois
avant que Loraine Lagacé ne parle de l'affaire Morin au bureau du premier
ministre, RenéLévesque confie au ministre Denis Vaugeois qu'il sait depuis 1975
que Claude Morin collabore avec la GRC. Denis Vaugeois est un proche de Claude
Morin. Le premier ministre s'est donc senti autorisé à lui parler de cette
affaire dans le cadre d'une discussion générale qui, par ailleurs, portait sur
bien d'autres sujets. Denis Vaugeois a accepté de m'en parler.
- Louis
Bernard, qui fut secrétaire général du gouvernement, s'exprime pour la première
fois au sujet de cette affaire. Ayant été informé par moi que mon enquête me
permettait d'affirmer que René Lévesque savait depuis 1975, il m'a déclaré, en
entrevue: «[...] Morin, c'est vrai, a fait des allusions [aux rencontres de la
GRC], puis il l'a répété [...]. Mais d'après moi, Lévesque n'a pas attaché
d'importance à ça. René Lévesque disait: "Morin s'amuse."»
- En 1979,
Claude Morin présente à René Lévesque des documents secrets qui proviennent du
gouvernement fédéral. René Lévesque lui demande alors s'il a obtenu ces
documents grâce à ses contacts privilégiés avec la GRC. Il fait alors mention de
la courte discussion de 1975: «Est-ce l'affaire dont vous m'avez déjà parlé?»,
lui demande-t-il. Claude Morin répond que cela n'a rien à voir avec ses
rencontres avec la GRC. Nous sommes en 1979, quatre ans après que Claude Morin
se fut entretenu avec René Lévesque de ses activités avec les services secrets
canadiens. René Lévesque se souvient. Claude Morin a fait cet aveu lors d'une
entrevue accordée à Simon Durivage le 7 mai 1992 à l'émission Le Point de
Radio-Canada.
- Plus clairement que jamais, Yves Michaud raconte qu'il se
souvient même du moment où, en 1975, Claude Morin a rencontré René Lévesque pour
lui parler de ses activités secrètes. Morin va ensuite en parler à Michaud,
étonné de l'attitude de René Lévesque.
- Alors que Claude Morin a
toujours soutenu que le gouvernement fédéral de Pierre Elliott Trudeau ne savait
pas qu'il était sur la liste des informateurs de la GRC, Marc Lalonde, alors
ministre d'État aux Relations fédérales-provinciales puis ministre de la
Justice, reconnaît pour la première fois publiquement qu'il l'a appris en 1978
de Francis Fox, solliciteur général, soit le ministre fédéral responsable de la
GRC.
- Bien que René Lévesque ait exigé la démission de Claude Morin en
novembre 1981, son attitude à l'égard de celui qui collaborait avec la GRC n'est
pas celle de quelqu'un qui s'est senti trahi. Pour permettre à Claude Morin de
recevoir les sommes maximales de son régime de retraite, René Lévesque retarde
son départ jusqu'en janvier 1982. Il propose ensuite à son ministre
démissionnaire la délégation générale du Québec à Paris, ce que refuse Claude
Morin. Malgré ces incidents, René Lévesque et Claude Morin continuent de se
fréquenter. Ils prennent des vacances ensemble avec leurs épouses. En 1984, René
Lévesque nomme Claude Morin administrateur de la Société générale de
financement. En 1986, quand le chef fondateur du PQ publie son autobiographie,
les lecteurs constatent que René Lévesque ne critique Claude Morin à aucun
moment. Au contraire, les passages portant sur son ministre des Affaires
intergouvernementales sont flatteurs. René Lévesque est incapable de condamner
Claude Morin, qui l'a - en partie - tenu au courant de ses activités avec la
GRC.
Démarches complémentaires
Dans un texte étonnamment
brutal publié dans le journal Le Devoir, Pierre Godin, biographe de René
Lévesque, ne semble retenir aucun de ces nouveaux éléments. Par la même
occasion, il donne l'impression de vouloir opposer son ouvrage au mien.
Pourtant, il apparaît que nos deux démarches sont beaucoup plus complémentaires
que concurrentes. Nous couvrons la même époque historique. Pierre Godin a choisi
René Lévesque comme personnage central tandis que j'ai opté pour Jacques
Parizeau. Le croisement de ces deux ouvrages offre à la population une
perspective encore plus vaste et complète sur cette période excitante de
l'histoire du Québec. Je suis de ceux qui croient que le savoir historique
s'enrichit grâce à la succession d'ouvrages et de recherches portant sur une
même période. Les travaux s'additionnent et viennent préciser ce qui devient,
avec le temps, une certaine réalité historique.
Ce qui est regrettable
dans le texte de Pierre Godin, c'est la façon par laquelle il tente de
discréditer un des acteurs politiques de l'époque qui se décide enfin à parler.
En tant que journaliste, je demeure persuadé que notre rôle consiste entre
autres à favoriser la tenue de débats publics. Un professionnel de l'information
doit absolument éviter d'assommer, par des jugements péremptoires, tout nouvel
acteur ou témoin qui se décide enfin à se mettre à table, sinon, quel message
donne-t-on aux autres sources qui seraient tentées de parler un
jour?
Pierre Godin noircit la réputation de l'historien Denis Vaugeois en
le qualifiant de «p'tit Joe connaissant, peu crédible», qui n'était à l'époque
que «du menu fretin politique» et «un simple député d'arrière-banc». Pourquoi
agir ainsi? Denis Vaugeois fut nommé, par René Lévesque, adjoint du ministre des
Affaires intergouvernementale, Claude Morin, de 1976 à 1978, puis ministre des
Affaires culturelles de 1978 à 1981. Les relations entre René Lévesque et Denis
Vaugeois furent si bonnes [...] que le premier ministre du Québec accepta de le
nommer membre du Conseil du trésor, fait exceptionnel pour un ministre des
Affaires culturelles. En outre, à partir du mois de septembre 1979, Denis
Vaugeois cumulait la fonction de ministre des Communications. L'une de ses
tâches consista alors à permettre la publication du livre blanc du gouvernement
sur la souveraineté-association et de gérer le plan de communication de la
campagne référendaire. En 1981, Denis Vaugeois n'est pas reconduit au conseil
des ministres, tout comme Denis de Belleval. Il devient toutefois adjoint
parlementaire de Claude Charron.
Crédibles
En ma qualité de
biographe, je considère que les déclarations de Denis Vaugeois, historien de
carrière, sont crédibles et pertinentes dans la mesure où elles sont aussi
appuyées par les propos de Louis Bernard et d'Yves Michaud, ainsi que par
certains aveux de Claude Morin. Les agissements de René Lévesque à l'endroit de
Claude Morin après 1984 sont également assez révélateurs. Les propos de Denis
Vaugeois étaient suffisamment importants pour être présentés au public. Il
n'était pas question pour moi d'ignorer ce témoignage: je me devais de le rendre
public. Il est pertinent de souligner que Denis Vaugeois avait fait les mêmes
confidences à Pierre Godin, qui n'en a fait aucunement mention dansson
ouvrage.
Quant à savoir si les résultats de cette enquête peuvent
entacher la mémoire de René Lévesque, cette question ne me semble pas pertinente
pour un journaliste. Le rôle de celui-ci, comme celui de l'historien, n'est pas
de noircir ou de blanchir la réputation de qui que ce soit: il s'agit avant tout
d'informer la population parce que le dernier juge, toujours, demeure le grand
public. Plus informé il sera, meilleur juge il deviendra.
***
Pierre Duchesne est l'auteur de la biographie non autorisée
de Jacques Parizeau dont le deuxième tome, Jacques Parizeau - Le Baron, vient
d'être publié chez Québec Amérique, Pierre Duchesne répond ici à Pierre Godin,
biographe, qui continue de soutenir que ce n'est qu'en novembre 1981 que René
Lévesque a appris que Claude Morin collaborait avec la GRC.
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