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La fin de l'innocence
Alain Dubuc
Le Soleil 19.1.2002
Éditorial - La Presse révélait cette semaine qu'André Desroches, un grand ami du ministre de l'Industrie Gilles Baril, et de surcroît son organisateur politique, jouait le rôle de consultant auprès d'entreprises pour les aider à décrocher des subventions du même ministère de l'Industrie.
Cet incident ouvre la porte à deux réflexions. Tout d'abord, cette forme d'intervention, sans être illégale, entre dans des zones grises qui nous montrent que le Québec est mûr pour un débat sur l'éthique gouvernementale et sur un balisage de ses pratiques.
Ce débat n'a pas pour but d'accabler le gouvernement du Parti québécois, qui n'est certainement pas différent des autres. Mais justement, et c'est la seconde réflexion. Le PQ, arrivé à maturité, est loin de ses origines et ne jouit pas d'une pureté originelle qui le mettrait à l'abri des risques de favoritisme.
La ministre des Finances, Mme Pauline Marois, a bien réagi dans ce dossier en affirmant que l'appel à des consultants ne facilitait pas l'obtention de subventions et que toutes les entreprises étaient traitées de la même façon. Elle n'a d'ailleurs pas écarté la nécessité d'une réflexion à ce sujet.
Mais il faut se poser des questions. Comment se fait-il que des entreprises privées, qui en principe ne dilapident pas leur argent, estiment utiles de dépenser des sommes importantes pour faire appel à un intermédiaire proche du pouvoir ? Qu'une PME, mal équipée, fasse appel à des professionnels, passe encore. Mais que des sociétés du domaine public, comme la Société du parc des îles, à Montréal, ou la STCUM, se sentent obligées de payer un lobbyiste indique qu'ils ne croient pas que les principes énoncés par Mme Marois sont scrupuleusement respectés. Et n'oublions pas que, dans le domaine de l'éthique, les apparences sont aussi importantes que la réalité.
D'autant plus que la pratique est plus répandue qu'on le croit. Par exemple, Sylvain Vaugeois, qui avait l'oreille de Bernard Landry, alors ministre, concepteur du programme de subventions qui a mené à la création de la Cité du multimédia, servait aussi de consultant pour aider les entreprises à décrocher ces mêmes subventions. Ou encore, le fait que plusieurs ex-ministres péquistes sont devenus lobbyistes.
Cela illustre le fait que le Parti québécois, arrivé à maturité, est devenu un parti comme les autres. Autrefois, on associait spontanément le favoritisme et la corruption au Parti libéral, et pas au PQ, ce qui s'expliquait bien davantage par des raisons sociologiques qu'idéologiques. Un parti de profs de cégeps était moins soumis à la tentation que le parti où se retrouvaient les développeurs et les constructeurs de routes. Le favoritisme, au PQ, passait plus par la création d'organismes qui fournissaient des emplois aux amis du régime que par les contrats d'asphalte.
Mais l'évolution de la société québécoise, et donc aussi du Parti québécois, fait que le monde des affaires, les consultants, les professionnels se retrouvent des deux côtés de la barrière. On assiste donc à un parallélisme qui fait que, par exemple, avocats, conseillers, consultants en communication s'arrangent pour avoir des associés libéraux et péquistes, pour être bien sûrs de ne pas couper les ponts.
Tout cela n'est pas horrible. Les intermédiaires peuvent jouer un rôle utile parce que les rapports personnels créent un lien de confiance, facilitent le dialogue et permettent de mieux évaluer les dossiers. C'est vrai. Mais, d'autre part, il est évident que ces réseaux font en sorte que les affiliations partisanes, ou les liens d'amitié deviennent des critères de sélection. La ligne est ténue entre la recherche d'efficacité et le favoritisme. Et ce qui est normal dans le secteur privé devient inacceptable quand les fonds publics et le bien collectif sont en jeu.
Un autre pas a été franchi lorsque le premier ministre Bernard Landry a nommé son homme de confiance Gilles Baril au ministère de l'Industrie et Commerce, un domaine auquel il ne connaît rien, comme l'ont si bien montré ses bafouillages lorsqu'il dut décrire ce qu'était une récession.
En mettant M. Baril, un politicien d'abord organisateur politique, à la tête d'un ministère qui est une distributrice à subventions, Bernard Landry a répondu exactement à la même logique que Jean Chrétien qui a nommé Alfonso Gagliano, son organisateur, à la tête d'une autre machine à chèques, les Travaux publics. La stratégie est la même, et l'éthique est la même. L'insouciance semble aussi la même, comme le fait que le ministre Baril ne semble pas voir qu'il puisse y avoir problème à ce que son organisateur et ami puisse toucher des honoraires à même les subventions versées par son ministère.
Le Québec s'est naïvement cru à l'abri des dérapages avec sa loi sur le financement des partis politiques qui, hélas, ne le protège pas contre toutes les tentations. Voilà pourquoi il devient urgent que le Québec aille plus loin, qu'il resserre ses principes d'éthique et qu'il se dote d'outils de contrôle, à commencer par une loi, comme au fédéral, pour encadrer, identifier et suivre de près les activités des lobbyistes.
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