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GLISSEMENT PROGRESSIF VERS LA BOURGADE

Le Canada ne change que pour lui-même. Et le Québec n’y tient qu’un rôle de figurant pittoresque.

Robert Laplante
L'Action nationale 21.1.2002


Les médias en ont frissonné, les commentateurs n’ont pu s’empêcher de glousser. Quel beau spectacle il a donné Jean chrétien ! Encore un peu et quelqu’un finira bien par dire qu’il est un grand homme d’État. Pour l’heure, il n’en a cure, parions-le, tout heureux qu’il doit être de se rapprocher du titre de Great Canadian. Il l’a laissé entendre cette semaine, tout émoustillé par les réactions qu’il a suscitées, pourquoi ne ferait-il pas comme Laurier ? Pourquoi pas un quatrième mandat ? Pourquoi le Canada se priverait-il des bienfaits que lui apporte le p’tit gars de Shawinigan ?

Il y avait quelque chose de pathétique à lire et entendre les commentateurs accueillir le remaniement ministériel comme un grand geste politique. C’était vite oublier que ce gouvernement s’est réinstallé aux affaires comme on chausse de vieilles pantoufles au lendemain d’une élection qu’il avait considérée comme une agaçante formalité. C’était faire peu de cas d’une conduite électorale où le Parti libéral du Canada a déployé un plan de campagne qui a si bien fonctionné que le taux de participation au scrutin a été l’un des plus bas du siècle.

La politique du vide démocratique n’est cependant pas celle du vide politique. Et les libéraux sont au pouvoir. Et le Canada unitaire se construit comme l’entend bien un certain establishment qui est bel et bien résolu à ne plus jamais se laisser bâdrer par sa minorité geignarde. Les personnages à qui Jean Chrétien vient de donner le devant de la scène s’installent dans des rôles convenus. On peut bien ergoter sur les responsabilités de John Manley, on peut disserter sur les modifications que cela apportera au rôle de Premier ministre du Canada, tout cela reste et restera hors le fait d’une logique et d’une évolution qui laisse le Québec de plus en plus loin dans les marges. Le Canada ne change que pour lui-même. Et le Québec n’y tient qu’un rôle de figurant pittoresque.

Ceux-là qui voudraient se consoler avec les nominations de Martin Cauchon et Denis Coderre se paient de mots. La nomination d’un lieutenant québécois vient consacrer l’enfermement dans la bourgade. La politique de l’État canadian ne changera pas. Et c’est uniquement à cela qu’il doit sa nomination. Ne s’est-il pas empressé de dire qu’il maniera le tampon pour avaliser l’emprisonnement des enfants ? Le Québec peut bien s’étouffer avec ses états d’âme, les valeurs canadian vont primer. Martin Cauchon ne monte en grade que pour mieux jouer le petit caporal. On a beau chercher, le plus gros dossier qu’il a conduit dans les intérêts du Québec à Revenu Canada, c’est celui de la radiation du permis d’organisme de bienfaisance de la Ligue d’Action nationale…Quant aux coups de gueule de Denis Coderre, on veut bien les considérer pour ce qu’ils sont : l’expression d’une caricature qui doit bien plaire sur Bay Street…On les aime bien gras les smart guys.

Pour saluer les nouveaux jeunes coqs, les fédéralistes québécois ont retrouvé les airs anciens du même vieux registre des minoritaires contents de l’être. Nous avons eu droit à cette même vieille rhétorique qui cherche à faire passer pour de la reconnaissance le glissement progressif vers l’insignifiance et l’enfermement dans la bourgade. Toute la semaine les commentaires ont fusé pour tenter de mesurer le poids réel de l’influence du Québec au nombre de Canadiens français qui tiennent les rôles dans une politique qu’ils ne définissent pas mais qu’ils ont pour mandat de faire accepter ou à tout le moins d’inscrire dans un conflit de légitimité : eux aussi vont prétendre parler pour le Québec. Et ils vont être autorisés à le faire d’autant plus allègrement qu’ils serviront des politiques qui viseront explicitement à marginaliser notre Assemblée nationale.

Le vent outaouais qui a soufflé sur la scène médiatique ne visait qu’à chasser les odeurs nauséabondes qui émanaient du cabinet d’Alfonso Gagliano. Le hasard objectif (sic !) aura fait apparaître dans les pages du groupe Gesca l’étrange coïncidence d’une enquête sur les discutables fréquentations de Gilles Baril. Et du coup, la bourgade a tourné sur elle-même. Pourrait-il y avoir symétrie ? Peut-être même une "affaire Baril" ? Il n’en fallait pas davantage pour engluer l’analyse et nous mériter la savante prose du toujours suave Alain Dubuc. De la belle besogne. De quoi s’amuser à "faire" les élections provinciales en attendant de se donner un quatrième mandat.

Robert Laplante
Directeur