«« Gagliano

Le patronage et nos moeurs

Jean-Guy Dubuc
La Tribune Le lundi 21 janvier 2002


Éditorial - «Il n’y a pas d’affaire Gagliano », disait le Premier ministre Jean Chrétien le lendemain du changement ministériel. Ah oui ? Demandez à Alfonso Gagliano ce qu’il en pense, lui, pendant qu’il se prépare à partir pour Oslo… Ce n’est pas vrai qu’on peut faire semblant que rien n’est arrivé.

On ne peut se fermer les yeux devant un problème d’éthique qu’il faut aborder sérieusement si on veut conserver un minimum de confiance et de respect envers les élus.

Il faut se rappeler, pour simple mémoire, les paroles de M. Chrétien, au printemps 1993 : « Donner des emplois à mon barbier, à la femme de mon barbier, à celui qui s’occupait des enfants quand on était parti de la maison et puis à mon hôtelier favori à la dernière minute, ça n’arrivera pas ! » En fait, si ça n’avait été que cela, il n’y aurait pas eu de scandale ! Et ce ne sont ni les Conservateurs ni même les Péquistes qui peuvent faire des reproches libéraux dans ce domaine : la pratique du patronage est si répandue qu’on n’y fait même plus attention, dans ces partis, à moins qu’un « dénonciateur », à l’occasion, sonne une cloche d’alarme.

Les Conservateurs devraient se taire : leur règne de huit ans à Ottawa a été tellement truffé de patronage qu’ils n’ont même pas pu (aucun d’entre eux) répondre aux multiples accusations graves publiées dans le succulent livre « On The Take » d’une journaliste torontoise, où l’on pouvait lire les pires manigances que des élus peuvent se permettre pour se remplir les poches. Le Bloc et l’Alliance demeurent vierges tout simplement parce qu’ils n’ont jamais eu le pouvoir et ne l’auront jamais !

À Québec, pas mieux : quand on apprend les profits que font les lobbyists amis du pouvoir péquiste en retour de faveurs reçues ou attendues ; quand on voit qu’un candidat défait est gratifié d’un emploi gouvernemental plus rémunérateur que celui de député qu’il n’a pas su se mériter ; quand on offre des emplois à des membres du gouvernement pour qu’ils se retirent en douceur, on ne devrait pas y voir du patronage ? On ne parle pas, ici, de job à la femme du barbier…

Car personne ne va s’offusquer qu’un député cherche des emplois pour les gens de son comté ; et, à compétence égale, il n’a pas à exclure son barbier de la liste des candidats pour la simple raison qu’il le connaît. Le patronage (selon le sens qu’on lui donne au Québec) doit se définir comme une pression faite au nom de son pouvoir de député, de ministre ou de Premier ministre, auprès d’organismes gouvernementaux ou d’entreprises liées au gouvernement, pour solliciter une faveur avec un retour d’ascenseur. Tous ceux qui ont détenu le pouvoir savent que cela existe abondamment et que le scandale est beaucoup plus grand que ce que l’on en sait. Vous n’avez, par exemple, qu’à analyser tous les contrats sans appel d’offres : en 1995, à Ottawa, on en a relevé 49 % du tout, pour une valeur de 3,7 milliards $ !

Vous direz : il y a, à Ottawa, un conseiller en éthique qui doit surveiller ces situations ou ces possibilités de scandales… Foutaise ! Un conseiller qui se rapporte directement au premier Ministre ne sert à rien ! Et un Vérificateur général sans pouvoir autre que de dire à haute voix ce que chacun se chuchote en privé ne sert à rien pour éradiquer le mal.

Ce qu’il faut, à Québec comme à Ottawa, c’est un Vérificateur autonome, avec autorité reconnue et pouvoir véritable auprès du Parlement, au service de la transparence et de la vérité. Peut-on rêver ?