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Missive embarrassante pour Gagliano

André Noël
La Presse
Le mercredi 13 février 2002



L'ancien ministre Alfonso Gagliano se trouve à nouveau dans l'embarras avec le dépôt, en Cour supérieure, d'une lettre l'accusant d'avoir exercé des pressions sur une société d'État pour faire des embauches et accorder des contrats, a rapporté mardi Radio-Canada.

Dans une lettre manuscrite datée du 22 octobre 1998, l'ancien vice-président de la Société immobilière du Canada, Michel Couillard, donne les noms de professionnels et de consultants «suggérés par le ministre A. Gagliano et Jean-Marc Bard (chef de cabinet de M. Gagliano) pour que la SIC les embauche».

Trois mois après avoir écrit cette lettre, M. Couillard a été suspendu de ses fonctions à la SIC, une société qui dépendait de M. Gagliano, alors ministre des Travaux publics. Une vaste enquête policière a été déclenchée... qui s'est en partie retournée contre M. Couillard. En décembre dernier, il a plaidé coupable à une accusation d'abus de confiance pour une affaire mineure: il a accepté qu'une écurie de Bromont efface une partie de la facture pour la pension du cheval de sa fille.

Son avocat, Tom Walsh, a livré sa plaidoirie sur la sentence à imposer à son client, en Cour supérieure hier. Me Walsh demande que son client obtienne un pardon. Et, afin de bien faire comprendre le contexte au juge, il a déposé la lettre de son client, qui avait déclenché toute l'enquête.

M. Couillard avait adressé la lettre à son patron, le PDG de la SIC, Erhard Buccholz. Le premier nom de la liste de personnes recommandées par le chef de cabinet du ministre Alfonso Gagliano était celui de Tomasso Nanci, avocat de Montréal et ancien organisateur du ministre.

Michel Couillard explique qu'on lui a demandé de transférer tous les dossiers confiés à la firme Martineau Walker à Me Tomasso Nanci, de la firme Guy et Gilbert. «L'idée (qui m'était présentée) était que T.N. (Tomasso Nanci) devait devenir le principal conseiller juridique de la SIC (Québec), plutôt que Martineau Walker. Comme vous savez, j'ai donné un peu de travail à T.N., mais j'ai personnellement un problème à transférer du travail additionnel de M.W. (Martineau Walker) à T.N.»

Vient ensuite le nom d'Emmanuel Triassi à qui, explique Michel Couillard, le ministre voulait que soit confiée la construction ou la gérance du projet d'immeubles à logements Benny Farm à Montréal. Ces immeubles sont sous la supervision de la SIC.

«Il a été demandé que le processus d'appels d'offres ou de soumissions soit évité pour s'assurer que (...) l'entreprise de construction de Manuel Triassi obtienne le contrat, écrit M. Couillard. J'ai refusé de le faire!» Selon Radio-Canada, Emmanuel Triassi sera plus tard nommé président du conseil d'administration de la Monnaie royale du Canada par Alfonso Gagliano.

Michel Couillard ajoute que le ministre Gagliano voulait que la firme d'ingénieur Pageau Morel ait sa part du projet Benny Farm. «Le gendre du ministre, écrit-il, travaille pour cette entreprise». Le vice-président de la SIC affirme aussi qu'on lui a demandé de favoriser plusieurs sociétés autour du projet Betty Farm, dont la société d'architectes Bertomeu et Ruccolo.

Autre nom proposé: la firme d'ingénieurs Pageau Morel pour les travaux mécaniques et électriques de Benny Farm. «Le gendre du ministre travaille pour cette firme», note M. Couillard. «Par ailleurs, on m'a dit que le travail d'ingénierie de structure pour le projet Benny Farm devrait être donné à Soprin/ADS. (Dans ce cas), les appels d'offres devraient être évités.»

«Tous les travaux de démolition devraient être donnés à la firme de démolition Forlini sans délai. Le contrat devrait être accordé directement!» M. Couillard affirme aussi que le chef de cabinet de M. Gagliano a fait pression pour qu'il embauche le consultant Michel Hébert.

Vers le 2 juin 1998, le ministre Gagliano et son chef de cabinet, Jean-Marc Bard, ont «fortement suggéré que le contrat de consultation et de marketing de Robert Charest (de la firme Gestpro) soit prolongé, étant donné que son frère (Jean Charest) allait maintenant sur la scène provinciale et que les libéraux fédéraux voulaient l'aider», écrit M. Couillard.

M. Couillard affirme aussi qu'il a reçu plusieurs demandes pour donner du travail à Clément Joly, comptable de la firme RCMP, et, ajoute Radio-Canada, un des responsables des finances du Parti libéral du Canada au Québec. Enfin, le vice-président de la SIC confie qu'on lui a demandé de trouver un emploi permanent à Tony Mignacca, organisateur politique de M. Gagliano.

«Comme vous savez, Tony Mignacca est un ami personnel du ministre Gagliano et on m'a demandé de lui donner un emploi permanent au salaire annuel de 70000$ dès octobre ou novembre. Tony Mignacca a de l'expérience dans l'entretien d'édifices à la commission scolaire de Saint-Léonard... J'ai dit au ministre et à J.M. Bard que je ferais de mon mieux pour l'aider, mais que je ne peux pas lui offrir ce salaire pour une telle expérience (une personne d'entretien).

«La pression a été très intense pour trouver un job à Tony Mignacca. Dernièrement, j'ai dit à J. M. Bard, après avoir discuté avec vous de cette situation, de revoir cette affaire avec vous et M. (Jon) Grant (président du conseil d'administration de la SIC), s'il n'était content de ma réponse. Nous ne pouvons pas faire cela!»

Il y a quelques semaines, Jon Grant, actuellement président de la Banque Laurentienne, a personnellement fait état de certaines de ces pressions, notamment concernant Tony Mignacca. Après ces révélations, le premier ministre Jean Chrétien a décidé d'éliminer M. Gagliano de son cabinet et de le nommer au Danemark, comme ambassadeur. Depuis, les députés de l'opposition réclament en vain de pouvoir interroger M. Gagliano au parlement.