|
«« Gagliano
La poutre et la paille
Claude Boulay
VIGILE 19.2.2002
Lettre adressée aujourd'hui à La Presse:
Les allégations
Affaire Gagliano
Le ministre Gagliano aurait facilité l'immigration au Canada d'un homme d'affaires italien accusé de fraude dans son pays. Cet homme d'affaires aurait obtenu des contrats d'agences gouvernementales relevant de M. Gagliano.
M. Gagliano aurait demandé au président de la Société immobilière du Canada (la SIC) d'embaucher un de ses organisateurs, M. Tony Mignacca, au salaire de $70 000.
M. Jean-Marc Bard, chef de cabinet de M. Gagliano, aurait exigé d'être directement impliqué dans la SIC. Il aurait dit aux dirigeants de cette agence: "Le reste du Canada est à vous, le Québec est à nous".
M. Gagliano aurait demandé à la SIC d'embaucher une amie, Mme Michèle Tremblay, à $5 000 par mois. La firme de communications de Mme Tremblay aurait obtenu des contrats totalisant 10 millions de dollars de diverses agences gouvernementales depuis 1995. De plus, elle aurait obtenu un contrat d'un million de dollars de sociétés de la couronne sous la responsabilité de M. Gagliano.
M. Robert Charest aurait obtenu des honoraires de $3 000 par mois, plus des frais de dépenses, un total de $187 000, entre 1996 et 1998, apparemment sans avoir travaillé pour cet argent. En 1998, MM. Gagliano et Bard auraient fortement insisté pour que le contrat de M. Charest avec la SIC soit prolongé, étant donné que son frère allait oeuvrer sur la scène provinciale et que les libéraux fédéraux voulaient l'aider.
Le ministère de M. Gagliano aurait accordé un contrat de 150 millions de dollars à Media IDA Vision, une firme ayant des liens étroits avec le Parti libéral.
Une entreprise contribuant au Parti libéral aurait acheté de la SIC l'ancien quartier général de l'armée au Québec à un prix équivalent à la moitié de son évaluation.
M. Gagliano aurait recommandé à la SIC l'embauche de M. Clément Joly, un des responsables du financement du Parti libéral.
Pour la construction du projet Benny Farms, sous la supervision de la SIC, M.Gagliano aurait demandé que le processus d'appel d'offres soit contourné, pour que l'entreprise de M. Manuel Triassi obtienne le contrat. La SIC ayant refusé, M. Triassi a été nommé président du conseil d'administration de la Monnaie royale du Canada. Sur ce même projet, on aurait demandé que les travaux mécaniques et électriques soient confiés à la firme d'ingénierie Pageau Morel. Le gendre de M. Gagliano travaille pour cette firme.
M Gagliano aurait demandé que les dossiers juridiques confiés à la firme Martineau Walker soient transférés à celle de M. Tomasso Nanci.
Autres personnes ou firmes que M. Gagliano aurait fortement suggérées: la firme d'ingénierie Soprin ADS, la société de démolition Fortini, M. Michel Hébert.
(Je me limite ici aux allégations récentes contre M. Gagliano.)
Affaire Baril
Le ministre Baril aurait pris des vacances avec un lobbyiste qui obtient des subventions du ministère de M. Baril pour ses clients.
Un militant péquiste aurait obtenu une subvention du ministère de M. Baril pour un organisme sans but lucratif. Ce militant louerait, pour $880 par mois, des locaux à cet organisme. (La valeur normale de ce loyer pourrait aller jusqu'à $1 200, mais il y a plusieurs bureaux vacants dans cette ville.)
Le directeur général actuel du PQ, après avoir quitté ce même poste il y a quelques années, aurait dirigé la même firme de lobbying. Quittant cette firme, il aurait obtenu une somme de $210 000.
Le ministre de l'Éducation, M. Sylvain Simard, aurait recommandé cette firme de lobbyistes à une personne à la recherche d'une subvention.
Les conséquences
|
Affaire Gagliano
M. Gagliano a été nommé ambassadeur au Danemark.
|
Affaire Baril
Le ministre Baril a démissionné.
Le directeur général du PQ a démissionné.
Le militant péquiste qui avait perçu un loyer payé à même une subvention s'est engagé à rembourser ce loyer.
Le gouvernement du PQ s'est engagé à nommer un conseiller à l'éthique nommé par l'Assemblée nationale et à présenter un projet de loi d'encadrement du lobbying.
|
Les manchettes à La Presse
Affaire Gagliano
"Alfonso Gagliano se défend d'allégations de conflit d'intérêts"
"Chrétien maintient sa confiance en Gagliano"
Au sujet du remaniement ministériel par lequel M. Gagliano a été nommé ambassadeur: "Recentrage stratégique - Un habile coup de balai"
"Missive embarrassante pour Gagliano"
|
Affaire Baril
"Un lobbyiste monnaie grassement ses accès auprès du ministre Baril"
"Le ministre des régions de nouveau dans le pétrin"
"Pagaille au PQ" |
Constatation
Les titres sont beaucoup plus négatifs dans le cas de l'affaire Baril. Ils constituent toujours la manchette principale du journal. Dans le cas Gagliano, aucun des titres (sauf celui, plein d'admiration, relié au remaniement) ne constitue la première manchette du journal. Certains articles ne sont même pas en première page.
Traitement éditorial par M. André Pratte
Affaire Gagliano
M. Pratte demande une enquête indépendante, exige la démission de M. Gagliano le temps de cette enquête. Cependant, il prend beaucoup de précautions pour atténuer l'affaire:
"Mais les nominations partisanes de ce genre sont chose fréquente en politique."
"On ne parle pas ici d'actes illégaux. On parle de manquements possibles à l'éthique."
"L'enquête publique réclamée par les partis de l'opposition est un outil démesuré."
Au sujet du remaniement ministériel, même pointe d'admiration que dans la manchette de la première page: "M. Chrétien vient de nous servir une fracassante leçon de "vraie vie" politique... le chef libéral a rappelé que, quoiqu'on dise dans son dos, c'est lui le patron."
"Les Canadiens ne demandent qu'à être rassurés."
Dans son mini-éditorial où il réitère sa demande pour une enquête indépendante: "Ces accusations sont graves. Rien ne prouve qu'elles soient vraies."
|
Affaire Baril
"Une de ces limites, c'est que le démarchage ne doit pas donner lieu à des comportements criminels." (L'expression "comportements criminels" est-elle utilisée à dessein?)
"En matière d'éthique, les apparences sont déterminantes." (Tiens, tiens, il ne dit rien de si catégorique dans le cas de Gagliano!)
Citation complaisante de M. Mario Dumont: "L'allocation de l'aide gouvernementale sera dorénavant dépendante des amitiés et des montants d'argent accordés au PQ". (Dans les allégations, il n'a pas été question de montants d'argent accordés au PQ.)
"Bernard Landry doit dire publiquement, clairement, fermement, que le comportement de certains de ses collaborateurs n'étaient pas acceptables". (Voilà une exigence que M. Pratte ne formule pas à l'endroit de M. Chrétien.)
"On frémit à entendre le président du PQ s'en remettre en matière d'éthique gouvernementale à l'Union nationale". (M. Landry avait fait référence, non seulement à l'Union nationale, mais aussi au PLQ et au PQ, c'est-à-dire à tous les partis qui ont formé le gouvernement. Cette utilisation tronquée d'une citation, pour faire de l'effet, M. Pratte l'a répétée sur les ondes de Radio-Canada le lendemain.)
|
Constatation
Même si M. Pratte demande une enquête indépendante dans les deux cas, les mots, les commentaires sont beaucoup plus durs envers le Parti québécois.
Traitement éditorial par Mme Lysiane Gagnon
Affaire Gagliano
"On ne congédie pas un ministre pour avoir donné quelques coups de pouce à des amis politiques. Si c'était le cas, la fonction publique et les agences gouvernementales se videraient du jour au lendemain."
"Rien ne prouve que M. Mignacca était incapable d'effectuer le travail... Mme Tremblay était parfaitement qualifiée".
Au sujet de l'homme d'affaires accusé de fraude: "On ignore si M. Gagliano était au courant... À supposer qu'il l'ait été, ce n'est pas bien grave."
"En fait, c'est plutôt M. Grant qu'il faudrait questionner." (M. Grant est l'ex-fonctionnaire qui a fait les premières révélations sur la récente affaire Gagliano.) |
Affaire Baril
Les titres des chroniques:
"Une odeur de fin de régime"
"Problème de leadership"
"La république des copains" |
Certains des commentaires:
"À l'instar de Duplessis..."
"Le pire, dans cette affaire, est le doute qu'elle fait planer sur le jugement et les capacités de leadership du premier ministre Landry."
"Tous les chemins, dans cette lamentable histoire de lobbying, mènent effectivement à Bernard Landry."
"Ce projet de loi fabriquée en catastrophe ne répond aucunement aux inquiétudes suscitées par les magouilles subventionnaires du gouvernement Landry."
Mme Gagnon cite une inquiétude du vérificateur général, qui n'a rien à voir avec l'affaire Baril, au sujet des organismes sans but lucratif par lesquels transitent les subventions. (Au fédéral, le vérificateur général a révélé qu'il y avait des sommes totalisant 20 milliards de dollars qui étaient dépensées à la discrétion du parti au pouvoir.)
"Oxygène 9, la désormais fameuse firme péquiste dont la principale utilité semble avoir été d'enrichir les copains du régime... (Commentaire gratuit: il n'a pas été démontré, ni même suggéré, que cette firme de lobbyistes fonctionnait dans ce but.)
La nouvelle loi serait comme "un aspirateur fou".
Constatation
Alors que Mme Gagnon fait tout pour atténuer l'affaire Gagliano, elle s'évertue, dans le cas de l'affaire Baril, à l'étendre le plus possible. Bien sûr elle pourrait alléguer qu'elle ne ménage pas M. Chrétien et son implication dans l'affaire du Club de golf de Grand-Mère, disant que c'était pire que l'affaire Gagliano. Mais c'est là une réaction tardive, alors que M. Chrétien a réussi depuis longtemps à étouffer l'affaire. Quand c'était encore d'actualité, Mme Gagnon ne s'est pas montrée d'une bien grande sévérité envers M. Chrétien.
Lettres de lecteurs dans La Presse
Il y a eu 14 lettres de lecteurs blâmant le gouvernement Landry dans l'affaire Baril, cinq cherchant à rétablir l'équilibre. (Mais la dernière a eu droit à une réplique de M. Pratte.)
Sur l'affaire Gagliano, il n'y a pas eu une seule lettre publiée dans le courrier des lecteurs de La Presse.
Les lettres de lecteurs sont utilisées pour renforcer les politiques éditoriales d'un journal:
Les lecteurs réagissent aux manchettes et ces dernières, comme on l'a vu, sont un reflet des politiques éditoriales.
Les lettres à être publiées sont sélectionnées par les éditeurs, qui favorisent en majorité celles qui vont dans le même sens qu'eux.
Les lecteurs qui n'appuient pas les politiques éditoriales hésitent à écrire, sachant que leurs lettres ont peu de chances d'être publiées.
Conclusion
Il me semble que l'analyse qui précède montre bien, qu'à La Presse, les scandales sont traités différemment selon qu'ils ont leur origine à Ottawa ou à Québec. Je pourrais être dans l'erreur. M. Pratte, dans sa réplique à un lecteur ce matin (02-02-18), jure sur ses grands dieux que son journal ne fait pas de partisanerie. Il acceptera sans doute que la question soit soumise à un jury impartial. N'y a-t-il pas justement un groupe de journalistes étrangers en visite au Québec ces jours-ci? Posons-leur la question. Compte tenu des allégations, des montants d'argent en cause, des actions qui ont été prises de part et d'autre, le traitement de l'information dans ces deux cas à La Presse a-t-il été équitable, ou le titre qui coiffe cet article est-il justifié?
Claude Boulay
|