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Le spectre de Duplessis
André Pratte
La Presse Le samedi 23 mars 2002
Éditorial -
Affaires Gagliano, affaire Bréard, affaire Baril; favoritisme à Montréal, favoritisme à Longueuil; un rapport perdu, trois rapports inutiles; arrogance, mensonges, abus de pouvoir. En quelle langue faut-il l'écrire pour que les élus finissent par comprendre: les citoyens en ont assez!
Depuis plus de 20 ans, on nous jure que les moeurs politiques ont été assainies et que le patronage appartient à une époque révolue. Or, que découvre-t-on, depuis quelques mois? Que partout, sans vergogne, les amis du régime sont choyés. Duplessis serait-il toujours parmi nous?
Bien sûr, la situation actuelle n'a rien à voir avec la corruption généralisée des années 1950. Des lois et des règles servent désormais de garde-fous. Mais la mentalité dans les milieux politiques a peut-être moins changé qu'on voudrait nous le faire croire.
Relisons ce qu'écrivait l'éditorialiste André Laurendeau, en 1958, au sujet du régime de l'Union nationale: «M. Duplessis considère le pouvoir comme une propriété personnelle. Il en dispose à son gré. Ses amis obtiennent des faveurs. Les comtés amis reçoivent un traitement particulier.» Est-on si loin de cela aujourd'hui?
À Montréal, l'administration Tremblay s'est empressée de distribuer emplois et contrats à l'entourage. À Longueuil, le maire Jacques Olivier vient d'accorder un important contrat au Groupe Everest, dirigé comme par hasard par un ami, et dont un vice-président a joué un rôle de premier plan dans sa campagne électorale.
À Ottawa, on continue de découvrir des restes malodorants du passage d'Alfonso Gagliano au ministère des Travaux publics. À Québec, on espère avoir mis le couvercle sur la marmite en promettant l'adoption d'une loi sur le lobbying. Mais cela n'est venu qu'après que les médias eurent déterré le scandale.
Car voilà le pire: les gouvernants ne voient rien de mal à ces pratiques... à moins qu'elles soient mises au jour et deviennent sources d'embarras politique. Il semble donc qu'il faille leur rappeler - c'est quand même inouï! - quelques principes fondamentaux de la démocratie. Par exemple, qu'ils n'ont pas été élus pour servir leurs amis, mais pour servir la population. Et que le service à la population devrait être le critère suprême de toutes les décisions.
En quoi la population de Longueuil profitera-t-elle du fait qu'une firme de communications obtienne un contrat de plus d'un million? Et soit payée 100 000 $ pour donner à la ville un nouveau look? Était-il vraiment utile pour les contribuables que le gouvernement canadien fasse dresser à grands frais une liste de toutes les activités commanditables au Québec? Les Montréalais allaient-ils gagner quelque chose de ce que l'organisation du Sommet de Montréal soit confiée à des amis du maire? Dans tous ces cas, l'intérêt public commandait d'autres moyens, d'autres priorités.
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Une définition utile:
Probité - Vertu qui consiste à observer scrupuleusement les devoirs imposés par l'honnêteté et la justice (Le Petit Robert).
S'il ne croit plus à la probité de ceux qu'il a élus, le citoyen perd confiance en eux. À cet égard, les sondages le montrent, le mal est fait. Le risque, c'est que les gens finissent par rejeter la démocratie elle-même. Nous n'en sommes pas là. Mais quand on voit à quel point les politiciens méprisent cette démocratie, on se dit que ça ne saurait tarder.
Car il y a bel et bien mépris. Comment le gouvernement Chrétien peut-il justifier qu'il empêche les députés de l'opposition de questionner M. Gagliano aux Communes? Comment peut-il expliquer qu'il ne commande pas d'enquête complète sur les allégations qui se sont accumulées au cours des derniers mois au ministère des Travaux publics? Comment le maire de Longueuil - la troisième ville du Québec!- peut-il priver le chef de l'opposition d'installations convenables, et l'empêcher de parler au conseil municipal? Comment M. Olivier peut-il refuser de répondre aux questions des journalistes, comme si ces questions n'étaient pas d'intérêt public?
Revenons à André Laurendeau, au sujet de Duplessis: «Les députés de l'opposition n'ont en Chambre que des moitiés de droit: il les traite comme s'ils n'avaient pas été élus aussi légitimement que les majoritaires.»
Encore là, les choses ont changé depuis 1958. Mais l'état d'esprit qui règne à Longueuil, à Ottawa, à Québec est-il si différent? «Cet arbitraire, rappelait Laurendeau, va contre la démocratie et les coutumes d'un régime parlementaire.»
Démocratie - Doctrine politique d'après laquelle la souveraineté doit appartenir à l'ensemble des citoyens.
À l'ensemble des citoyens, pas aux cliques.
C'est pourquoi les médias doivent continuer d'être vigilants. Cette vigilance est non seulement légitime, elle est essentielle au fonctionnement de la démocratie. Il s'agit d'informer les gens, de sorte qu'ils puissent jouer leur rôle de citoyens en toute connaissance de cause.
Il s'agit aussi d'inciter nos gouvernants à prendre toutes les mesures possibles pour protéger l'intégrité de l'État. Au niveau fédéral, les règles de financement des partis politiques doivent absolument être revues.
Cela a été dit et redit. Encore récemment, le Directeur général des élections a fait plusieurs recommandations en ce sens.
Pour ce qui est de l'attribution des contrats pour services professionnels, où le favoritisme est patent, le Vérificateur général du Canada a déjà dénoncé le laxisme du système actuel. Dans son dernier rapport, il déplore que «les mesures prises par le gouvernement ne répondent pas adéquatement à nos préoccupations».
À Ottawa comme à Québec, le régime parlementaire doit être renforcé. Notamment, les gouvernements doivent cesser de confier à des organismes parallèles la gestion de centaines de millions, ainsi soustraits à l'examen public. C'est vrai, l'opposition et les médias sont des emmerdeurs. Mais celui qui veut gouverner sans être embêté ne comprend pas la démocratie. Il rêve d'être «le Chef».
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Les lois et le contrôle parlementaire sont essentiels, mais ne suffisent pas. Au-delà des règles, il faut des hommes et des femmes qui croient profondément en l'éthique et au service public.
La démocratie canadienne est en manque d'intégrité telle que la définissait Theodore Roosevelt: «Pas seulement une honnêteté qui garde ses jupes propres techniquement, mais une honnêteté qui se préoccupe de l'esprit autant que de la lettre de la loi; une honnêteté agressive, une honnêteté qui ne se contente pas de déplorer la corruption - il est assez facile de déplorer la corruption - mais qui lui fait la guerre et l'écrase sous ses pieds.»
Y a-t-il encore, parmi les politiciens, des gens qui ont vraiment à coeur la démocratie? Il leur revient de mettre leur poing sur la table et dire: ça suffit!
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