CHRONIQUE DU SAMEDI - José Fontaine

VIVE LA RÉPUBLIQUE!

juillet 1950, c'est un peu notre octobre 70

5.10.2002



Le Québec a affaire également à une monarchie. Le Québec a traversé des événements tragiques en octobre 1970, événements dont est sorti le film Les Ordres, que j'ai vu et revu. La parution ce mois-ci dans Le Monde Diplomatique (au centre du numéro) d'un article intitulé Frémissements républicains en Belgique et d'un encadré important sur l'histoire du soulèvement de 1950 en Wallonie, m'amène à vous dire de lire le n° d'octobre du «Monde Diplo». Je trouve l'article de mon ami Serge Govaert bien fait, même si j'aurais plus insisté qu'il ne le fait sur la dimension wallonne de l'événement. Et même si je n'aurais pas dit que les Flamands sont devenus plus républicains que les Wallons. Mais je veux vous parler aujourd'hui de quelque chose qui pourrait paraître un détail mais que je relève parce qu'il me semble utile aux luttes que nous menons dans le domaine des idées, des souvenirs etc. En tout cas, juillet 1950, c'est un peu notre octobre 70, sachant que toutes les comparaisons doivent être nuancées...

Un bref rappel si nous n'avez pas encore lu le MD. En raison de son attitude attentiste/collaboratrice pendant la guerre contre les nazis, Léopold III fut maintenu éloigné de Belgique de 1945 à 1950. Un référendum en mars 50 lui fut favorable en Flandre mais défavorable en Wallonie (majorité « belge »: les Flamands étant plus nombreux que nous), Il revint au pays mais vit se dresser immédiatement une Wallonie décidée à tout, y compris la révolution et la sécession. Dix jours après le roi annonça qu'il abdiquerait (1er août). Ce qui ramena presque immédiatement le calme mais on était passé tout près de la révolution. Son fils le remplaça. Quand Baudouin Ier vint prêter le serment constitutionnel devant les chambres réunies, un cri jaillit des rangs communistes: VIVE LA RÉPUBLIQUE! C'était le 11 août.

Ce cri soulignait quelle avait été la violence de l'insurrection. Et alors que - l'avenir le montrerait - on s'efforçait déjà d'effacer ce soulèvement de notre histoire, voilà que le moment officiel le plus important dans le système belge (la succession royale), devait subir, comme une image subit une surimpression, le fameux cri qu'on attribua à Julien Lahaut, président communiste. Mais, récemment, des historiens ont montré que le cri dans les actualités de l'époque ne pouvait être de Lahaut.

Cela a permis que l'incident ne soit plus remontré de la même façon ni même plus montré. Les pouvoirs établis font flèche de tout bois. Certes, ce n'était pas la voix de Lahaut dans l'enregistrement de l'époque, mais d'un autre député communiste. On sait aussi que Lahaut cria la même chose mais une seconde plus tard. D'ailleurs quelques heures auparavant, Lahaut avait terminé l'un de ses discours au Parlement par le cri républicain en question. Il est vrai que Lahaut ne fut pas assassiné seulement pour cela. Il le fut parce que l'extrême-droite avait comme plan une stratégie de la provocation et qu'elle cherchait un communiste important à assassiner (n'importe lequel) pour déclencher une guerre civile. Le cri non pas poussé par Lahaut mais endossé par lui à l'époque et qui lui fut attribué par la presse d'alors, le désigna comme le communiste « idéal » à assassiner par les gens d'extrême-droite, ce qui fut fait le 18 août.

Certes, les communistes, même en Wallonie ne représentaient plus alors que 7 à 8% des voix. Certes le calcul provocateur de l'extrême-droite ne fut pas suivi d'effet. Alors pourquoi suis-je en train de vous entretenir de ces détails? Parce que le cri de Julien Lahaut parvenait à imposer à l'histoire belge la plus officielle et importante (une inauguration de roi) une surimpression parfaitement antithétique de ce système et impossible à effacer (coïncidant avec un moment officiel). Et avec efficacité. Mais les systèmes politiques conformistes sont forts. D'abord, on ne retrouva jamais l'assassin de Lahaut que des historiens ont identifié à coup sûr il y a une dizaine d'années tout en montrant que l'assassin aurait été facile à trouver en 1950 (sur les suspects interrogés alors à Liège, il fut le seul à ne pas être inquiété!). Ensuite il y eut ce VIVE LA RÉPUBLIQUE de Lahaut mais pas de Lahaut. Détail qui brouille et embrouille la mémoire collective, au point qu'on ne montre plus le film (sonore) des actualités de l'époque avec ce cri de lèse-majesté enraciné dans l'histoire de Wallonie.

En somme on voulait nous enlever quelque chose comme notre « VIVE LE QUÉBEC LIBRE! »

Ce n'est pas étonnant:. le conformisme est tel qu'il peut se servir du moindre détail pour effacer ce qui le dérange. Rationnellement en effet, historiquement aussi, qu'importe que ce cri ait été ou non poussé par Untel ou Untel. La République a été invoquée contre le roi en l'instant le plus solennel de sa carrière quand il inaugure son règne! Et c'est cela qui comptait et qui compte toujours. Malgré les embrouillaminis honnêtes ou non des historiens, je tiens pour assuré de dire que le député communiste wallon Julien Lahaut a été assassiné pour avoir crié VIVE LA RÉPUBLIQUE et avoir jeté ce cri à la face de la monarchie belge. Toutes les ruses, tous les mensonges, toutes les ratiocinations historiques n'empêcheront pas que la Wallonie redira un jour ce cri lorsqu'elle aura largué la monarchie.

Nous ne devons rien concéder à ceux qui voudraient que le passé ne soit pas ce qu'il a été pour nous empêcher de conquérir l'avenir. Et l'histoire du Québec est pleine de tentatives du même genre que celle qu'on essaye contre nous pour nous faire oublier un des moments de notre histoire où nous avons été, comme le dit alors le poète wallon Robert Vivier, « un grand peuple ».

PS: C'est un film québécois qui a obtenu le prix du Jury au festival du cinéma francophone de Namur. La Wallonie n'a pas encore assez la maîtrise culturelle de ce genre d'événements qui seront dits "belges" mais n'en croyez pas un mot, je suis honnête et sincère.
In memoriam Julien Lahaut - Julien Lahaut - l'Appel
Il y a cinquante ans, Julien Lahaut, Elu du Peuple, tombait sous les balles d’assassins aussi lâches qu’efficaces. Pour beaucoup de Belges aujourd’hui, Lahaut est « l’homme du cri », celui qui a osé, lors de la prestation de serment de Baudouin Ier, clamer ses convictions républicaines.

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