«« CHRONIQUE DU MERCREDI - Crapeau Sonneur - 49
Curriculum vitae du manifestant professionnel
Frédéric Labrie
1.10.2003
C'est quelque chose de merveilleux et de grandiose que de croire en un
idéal et d'oeuvrer chaque jour à sa réalisation. Pour certaines personnes
dont moi-même, le militantisme est devenu un principe de vie, une
raison. Ainsi, je n'ai pas honte de le dire, je suis devenu avec le
temps, un manifestant «professionnel».
Une chose me choque cependant, c'est que dans le discours des médias, ce
dernier terme est utilisé à la sauce péjorative. Dans la bouche de nos
journalistes, il connote davantage le dénigrement que la froide
description de la réalité objective. Comme si croire en quelque chose,
s'afficher et sortir dans la rue était quelque chose d'inacceptable, les
médias se plaisent sans remords à insulter les gens avec ce terme. Le
manifestant professionnel, quelle que soit sa cause, demeure dans l'esprit
du message médiatique, quelqu'un qui n'a rien d'autre à faire, un
perdant et un hurluberlu!
Loin de me sentir honteux qu'un pareil titre me soit accordé, je
rajouterai par bravade (voire masochisme) le non moins habituellement
honteux de « purédur». Comme si l'idéalisme était une tare génétique,
une anomalie honteuse, une maladie vénérienne galopante, les
journalistes se plaisent souvent à dénigrer l'engagement personnel dans
une cause afin de marginaliser la résistance dans l'esprit des
téléspectateurs.
Je n'ai pas l'impression pourtant, d'être né pour contester et
revendiquer. Je ne suis pas un chialeur sportif qui s'amuse à chialer
pour chialer avec du style et de l'élégance. Je suis un citoyen qui
s'approprie l'espace qui lui revient pour promouvoir une option qu'il
estime louable, défendre les droits humains d'ici et d'ailleurs,
combattre la pauvreté et l'exclusion sociale, revendiquer des conditions
de travail acceptables et à la mesure des profits de son patron, sauver
une rivière qu'un gouvernement s'apprête à abandonner au plus offrant.
Si je chiale, c'est parce que quelque chose ne va pas! Je chiale avec
les mots que je connais, les mots qui me viennent spontanément, je
m'emporte, je rage et avec le temps, c'est cette révolte qui me donne la
certitude d'être en vie.
Bon d'accord, je fais partie d'une infime minorité. Une minorité qui
s'impose des sacrifices immenses allant de la vie conjugale à la vie
professionnelle. (Je suis étudiant, enseignant, médecin, postier,
chauffeur d'autobus.) Ces sacrifices, je les accepte, j'en suis fier,
mais je comprends que la plupart des gens ne sont pas prêts à les faire
et je ne les en blâme pas. J'ai souvent le goût de tout lâcher mais je
n'y parviens pas. Je me sens coupable de ne rien faire! C'est à travers
ces sacrifices que je me réalise pleinement.
Est-ce le travail d'un journaliste que de ridiculiser cet engagement en
nous taxant de «professionnels»? Mes compagnons ne sont ni riches, ni
pauvres, ils exercent des métiers divers, sont de croyances diverses et
d'appartenances diverses. Ce sont des gens humbles et sincères, avec des
valeurs d'entraide, de compassion et de démocratie; des gens honorables!
Des gens qui suivent l'actualité et qui n'hésitent pas à manquer un
épisode de Virginie pour défendre un idéal social et politique. Ils
n'ont malheureusement pas tout le respect qu'ils méritent en tant
qu'humains et citoyens dans la couverture médiatique de leurs activités.
Les journalistes se contentent de ce qu'ils voient et ne cherchent pas à
voir que derrière une manifestation d'une cinquantaine de personnes, le
travail d'organisation en réunit souvent le double. Ils ne cherchent pas
à comprendre que des gens qui travaillent et qui ont des enfants
s'imposent des tâches de récupération de pancartes après une élection,
se réunissent spontanément jusqu'à 4h du matin en réaction à quelque
chose, produisent du matériel comme des dépliants, des pancartes, des
communiqués de presse et que pour une heure de manifestation, la somme
des heures de travail est 40 fois plus grande pour des dizaines de
personnes. C'est un travail à plein temps pour des gens qui travaillent
déjà à temps plein pour gagner leur vie, élever des familles et mettre
du pain sur la table.
Ces gens sont prêts à endurer le pire pour aller au bout de leurs
convictions, ce sont des citoyens plus zélés que les autres, animés par
le sens du devoir. Ils ne s'attendent pas aux honneurs et à la gloire,
mais en tirent le sentiment de ne pas être complices d'une injustice en
rompant le silence VÉRITABLEMENT HONTEUX de la majorité, d'être les
artisans d'une société juste, éclairée et indépendante!
Ce ne sont pas des gens qui aspirent au pouvoir mais bien qui prennent
la part qui leur revient. Si c'est leur droit de s'exprimer, c'est le
devoir de le faire qui les intéresse. Il n'ont pas à être ridiculisés et
traînés dans la boue en se faisant taxer d'extrémistes, de purzédurs, de
«professionnels». Ce sont des gens qui accomplissent de grandes choses
sans le soutien d'aucun organisme, qui investissent de leur temps et de
leur argent dans une prise de parole publique qu'ils doivent prendre
parce que personne ne la leur donnerait.
Ce sont des héros!
Frédéric Labrie
Manifestant professionnel, extrémiste, purédur, empêcheur de tourner en
rond, altermondialiste, antipollueur, social démocrate, et con à ses
heures!
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