CHRONIQUE DU SAMEDI - 64
Grâce au Québec, nous ne sommes pas seuls
La Wallonie vient de remporter une victoire. Nous la devons au Québec.
José Fontaine
27.9.2003
J’ai déjà parlé ici de cette institution typique de l’État fédéral en Belgique que l’on appelle la « Communauté française de Belgique » ou encore la « Communauté Wallonie-Bruxelles ». En dépit de son appellation sympathique, cette institution est combattue depuis toujours par les militants wallons. Les trois États-régions en Belgique (Flandre, Wallonie, Bruxelles) ont acquis des compétences de plus en plus étendues. Mais pour la Wallonie et Bruxelles, en dehors de leurs États et gouvernement respectifs, il y a un troisième État (avec son gouvernement) qui gère les matières scolaires et culturelles pour la Wallonie et Bruxelles. Cela complique évidemment tout. Le Gouvernement wallon qui lance un plan de redressement de l’économie du pays wallon ne peut agir sur ces leviers essentiels de tout bon pouvoir politique que sont l’éducation, la recherche, les médias publics, la culture. Il faut donc supprimer ce Gouvernement de la Communauté française et cet État étrange comme il n’en existe nulle part au monde. Nulle part au monde n’existe en fait un État qui ne s’occuperait que d’éducation et de culture, en concurrence avec deux autres États sur son propre territoire, deux autres États s’occupant du reste. Il y a un espace Wallonie-Bruxelles mais deux gouvernements lui suffisent. Il n’y a pas besoin de trois gouvernements. Deux cela suffit.
Si la grogne est grande chez les militants wallons, c’est que, de plus, la Communauté française de Belgique est le dernier relent unitariste de la Belgique. Elle a des délégations à l’étranger et par exemple à Québec. Mais quand on demande le chemin de cette délégation à Québec, il vaut mieux demander où se trouve la délégation « belge » que la délégation de la Wallonie. C’est irritant, blessant, humiliant, néfaste sur le plan politique, économique et culturel. Cette institution est plus efficace que la propagande canadienne. Son existence même nie la Wallonie.
Déjà en 1983, les intellectuels wallons s’étaient élevés contre cette institution dans un « Manifeste pour la culture wallonne » qui avait eu un énorme retentissement. Vingt ans, jour pour jour, les intellectuels sont allés plus loin, reprenant leurs griefs de 1983 et allant même déposer un projet de loi au Parlement de la Wallonie à Namur visant à la suppression de cette Communauté. Je dois dire que j’avais proposé que ce texte soit présenté au Parlement wallon par la formule AU NOM DU PEUPLE WALLON. Mes amis m’ont dit qu’il fallait peut-être être plus prudent. Pourtant de nombreuses enquêtes, la familiarité que beaucoup d’entre nous ont avec ce sujet permettent de penser que, de fait, les Wallons ne veulent plus de cette Communauté mal foutue et nuisible.
Or le plus important journal francophone, « le Soir » a publié un sondage hier, 26 septembre, veille de la fête de la « Communauté française de Belgique » montrant que nous avions raison. Comme la classe politique wallonne et bruxelloise avait réussi à faire taire en son sein les adversaires de cette Communauté, notre démarche, les relais que nous trouvons (ou retrouvons) dans le monde politique, bouleverse véritablement les positions actuelles. Depuis près de trois semaines, le débat est à la une des quotidiens, des radios, des télés. Qui plus est – et ce n’est pas un hasard – la télévision RTBF qui est officiellement celle de la Communauté française de Belgique subit un grève de journalistes opposés quelque part à des réformes qui vont trop dans le sens de la Communauté et sous la conduite d’un syndicaliste qui a signé notre Manifeste.
Les intellectuels signataires du « Manifeste pour une Wallonie maîtresse de sa culture, de son éducation et de sa recherche » n’ont ni mandats, ni argent, ni électeurs, ni cotisants de syndicats, etc. Ils n’ont pour eux que la logique et le bon sens politique le plus élémentaire. Nous n’avons pas encore réussi, bien sûr, à faire en sorte que le pouvoir politique nous suive à 100%. Mais le débat est lancé. On a gagné ! On a gagné, mais il faudra continuer à se battre.
Je voudrais dire fortement que beaucoup de ceux qui en 1983 ont entamé ce débat, et moi-même de toute façon, nous l’avons entamé en regardant le Québec qui liait sa lutte pour l’autonomie à son affirmation culturelle par rapport au Canada anglais, mais même aussi par rapport à la France. C’est dire tout ce que cette victoire wallonne doit au Québec, et l’embarras dans lequel nous sommes de savoir comment nous pourrions un jour rembourser cette dette au Québec qui par le modèle qu’il est, nous a entraînés plus loin et plus vite sur le combat de notre propre libération. Une manière de le faire, c’est d'écrire ce que j’écris ici et de dire au Québec merci pour cette victoire qu’il nous a permis, même peut-être sans le savoir, de remporter. Sans le peuple français que sont les Québécois, la victoire présente du peuple wallon n’aurait pas eu lieu. Il nous importe, amis du Québec, que votre Pays demeure un vrai pays, qu’il devienne libre et souverain, que sa culture rayonne dans le monde. Car surtout à cause de vous, à cause de votre manière de voir et sentir les choses, de les dire, je vais reprendre les mots de Michèle Lalonde dans « Speak White », eh ! bien « we are not alone », et mieux :
« Nous savons que nous ne sommes pas seuls. »
José Fontaine
jose.fontaine@skynet.be
SPEAK WHITE
Michèle Lalonde
Speak white
il est si beau de vous entendre
parler de
Paradise Lost
ou du profil gracieux et anonyme qui tremble
dans les
sonnets de Shakespeare
nous sommes un peuple inculte et bègue
mais ne sommes pas
sourds au génie d'une langue
parlez avec l'accent de Milton et Byron et
Shelley et Keats
speak white
et pardonnez-nous de n'avoir pour
réponse
que les chants rauques de nos ancêtres
et le chagrin de
Nelligan
speak white
parlez de choses et d'autres
parlez-nous de
la Grande Charte
ou du monument à Lincoln
du charme gris de la
Tamise
de l'eau rose du Potomac
parlez-nous de vos traditions
nous
sommes un peuple peu brillant
mais fort capable d'apprécier
toute
l'importance des crumpets
ou du Boston Tea Party
mais quand vous really
speak white
quand vous get down to brass tacks
pour parler du gracious living
et parler du standard de
vie
et de la Grande Société
un peu plus fort alors speak white
haussez
vos voix de contremaîtres
nous sommes un peu durs d'oreille
nous vivons
trop près des machines
et n'entendons que notre souffle au-dessus des
outils
speak white and loud
qu'on vous entende
de Saint-Henri
à Saint-Domingue
oui quelle admirable langue
pour embaucher
donner des
ordres
fixer l'heure de la mort à l'ouvrage
et de la pause qui
rafraîchit
et ravigote le dollar
speak white
tell us that God is a great big shot
and
that we're paid to trust him
speak white
parlez-nous production profits et
pourcentages
speak white
c'est une langue riche
pour acheter
mais
pour se vendre
mais pour se vendre à perte d'âme
mais pour se vendre
ah!
speak white
big deal
mais pour vous
dire
l'éternité d'un jour de grève
pour raconter
une vie de
peuple-concierge
mais pour rentrer chez nous le soir
à l'heure où le
soleil s'en vient crever au-dessus des
ruelles
mais pour vous dire oui que
le soleil se couche oui
chaque jour de nos vies à l'est de vos
empires
rien ne vaut une langue à jurons
notre parlure pas très
propre
tachée de cambouis et d'huile
speak white
soyez à l'aise dans vos mots
nous sommes un
peuple rancunier
mais ne reprochons à personne
d'avoir le monopole
de
la correction de langage
dans la langue douce de Shakespeare
avec l'accent de
Longfellow
parlez un français pur et atrocement blanc
comme au Viet-Nam au
Congo
parlez un allemand impeccable
une étoile jaune entre les
dents
parlez russe parlez rappel à l'ordre parlez répression
speak
white
c'est une langue universelle
nous sommes nés pour la
comprendre
avec ses mots lacrymogènes
avec ses mots matraques
speak white
tell us again about Freedom and
Democracy
nous savons que liberté est un mot noir
comme la misère est
nègre
et comme le sang se mêle à la poussière des rues d'Alger
ou de Little Rock
speak white
de Westminster à Washington
relayez-vous
speak white comme à Wall Street
white comme à Watts
be
civilized
et comprenez notre parler de circonstance
quand vous nous
demandez poliment
how do you do
et nous entendez vous répondre
we're
doing all right
we're doing fine
we
are not alone
nous savons
que nous ne sommes pas seuls.
Michèle Lalonde
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