Chronique du vendredi - 79

Masques et déguisements d’octobre

Sylvain Deschênes
vendredi 31 octobre 2003

Quand j’ai entendu pour la première fois Daniel Boucher entonner Demain je pars pour la guerre / je m’en vais tuer sa majesté, j’ai senti un courant me traverser. Sur le coup, je me disais que le jeune frappait fort, que j’entendais là une salve politique audacieuse et inédite par le petit dernier de la chanson québécoise… Jusqu’à ce que je comprenne qu’il s’agissait d’une vieille chanson de Félix Leclerc. Un pareil choc m'avait touché quand les felquistes de 1970 avaient brandi la vieille illustration du patriote d’Henri Julien ; au début, je croyais que c’était eux, ou quelque copain de la revue Mainmise, qui avaient créé le paysan armé serrant entre ses dents son intrigante pipe.

Il est hasardeux d’expliquer avec autorité comment se fabriquent les mythes. Il y a bien des apprentis sorciers qui s’y collent, mais le résultat est rarement à la hauteur bien longtemps. Le charme ne dure pas. On observe un mythe, on ne le crée pas. Il n’est pas utile, non plus, de se battre pour préserver un mythe ou pour en finir avec. Le mythe continue d’agir tant que dure le contact entre la tradition et l’actualité. Sinon, il disparaît de notre vue — de nos radars si on se prend pour une chauve-souris — mais il serait présomptueux d’affirmer qu’il n’est plus là. Suffit que l’un d’entre nous le remarque et nous le révèle à nouveau dans une conjoncture particulière pour qu’il reprenne vie.

Prenons un exemple. Nous savons tous que Claude Morin est un adepte de la pipe. Imaginons-le maintenant avec une tuque, un fusil pointé vers le ciel et des étoffes de paysan. Voyons-nous un patriote ? Non. En fait, même si le bonhomme se proclamait indépendantiste et tirait en l’air, nous demeurerions persuadés d’une farce tournée pour la télévision ou d’un déguisement d’Halloween. Maintenant, si nous prenons un vieux felquiste, affublé d’une tête à la Lénine, et que nous lui faisons tenir des propos sibyllins sur d’éventuels actes violents contre les étrangers, c’est drôle, on dirait que le mythe marche. Faut croire que certains aiment se faire peur à cette époque de l’année.

Habitués à vilipender de simples démocrates indépendantistes en les traitant de purzédurs, de radicaux, d’extrémistes ou de fous à lier, les gros faiseurs d’opinion restent un peu pantois devant l’impudence du chef du MNLQ. Dans le Devoir, l’éditorialiste Jean-Robert Sansfaçon nous a pondu cette tautologique réflexion :

"Il ne faut donc ménager aucun effort pour rappeler à ceux qui seraient tentés par l'aventure "révolutionnaire" qu'aucune nation démocratique n'est jamais parvenue, en temps de paix, à faire avancer la cause des siens par la violence et dans la haine de l'autre."

Considérons d’abord le terme "nation démocratique". Au moment même où le débat parlementaire débouche sur la négation de la nation québécoise, on se demande de quelle nation parle Sansfaçon. Une nation qui n’est pas reconnue par le système démocratique dans lequel elle survit ne saurait être une "nation démocratique". Mais le plus comique de l’énoncé réside tout de même dans ce curieux oxymoron "n’est jamais parvenue, en temps de paix, à faire avancer la cause des siens par la violence". Difficile de nier qu’en temps de paix, il n’y a pas de violence ! Il est tout de même assez évident que la révolution ne survient pas dans un régime stable. Comme il est relativement normal d’être vivant avant de mourir !

Cela dit, je me demande si j’ai le droit de parler de cela. En entrevue avec l’animateur de l’émission du matin à la Première chaîne de Radio-Canada, l’éditorialiste du Devoir répondait à cette question : devrait-on taire ces informations au sujet des méfaits de groupes politiques? La question est intéressante. Cela suppose qu’il y aurait des informations qu’il serait préférable de taire. Particulièrement dans le cas de méfaits à caractère politique. À l’heure de la convergence orwellienne des médias, se demander s’il ne serait pas préférable de faire un peu de collusion pour que ces informations demeurent entre les mains exclusives des corps policiers donne froid dans le dos. Ne vient-on pas d’apprendre, par des journalistes torontois, qu’un agent source Hells de la RCMP faisait sauter des bombes à Montréal (et, dommage collatéral insignifiant, un enfant en même temps) pour assurer notre sécurité ?

Peut-être aussi qu’en cette journée d’Halloween, on devrait interdire aux enfants les déguisements de pirates qui rappellent trop l’agent Samson, du même corps policier, éborgné lors d’un "accident de travail" ?

Le ministre de la Sécurité publique Jacques Chagnon, député de Westmount où siège la RCMP au Québec, ne se contente pas de vouloir décider sur quoi porteront les enquêtes de la Sûreté du Québec en ce qui a trait à la sécurité d’État.

Il compte bien scruter les propos du chef du MNLQ pour essayer d’y trouver des propos séditieux. C’est là qu’on commence à comprendre ce que la question posée à Sansfaçon avait de pédagogique. Ne risque-t-on pas nous-mêmes, d’une manière ou d’une autre, de tenir des propos séditieux en commentant les méfaits en question? Heureusement que nous pouvons compter sur le député de Westmount pour surveiller le tout.

Pendant ce temps, "la Reine des Cantons de l’est", Sherbrooke, pied à terre du premier ministre Patapouf en instance de destitution, se prépare. Elle "sera bientôt le théâtre d'un déploiement des Forces armées canadiennes", nous apprend Radio-Canada. "La ville de Sherbrooke a été choisie pour sa ressemblance relative avec Kaboul, c'est-à-dire une ville située en terrain montagneux."

Pour les mascarades politiques, vraiment, cet automne s’annonce très fort!

Il faut croire que la chute inéluctable des feuilles d’érable rouges à l'automne en ce pays angoisse les fédéralistes. Dans cet état, il n’est pas difficile de raviver les vieux mythes issus d’un sentiment de culpabilité refoulé. Dans leur délire, ils voient des hordes de french bastards, flambeaux à la main, déterminés à venger des offenses anciennes qui n’ont pas été réparées. Certains incarnent cette peur avec plaisir. J’ai gardé en archive la formidable première page du Montreal Mirror du 30 octobre 1997 où le visage inquiétant et éclairé par-dessous de notre Lénine portait, sur fond orangé d’enfer, le titre : "How scary is Raymond Villeneuve?" Whou-ou-ou-ou!

Et ce n’est pas fini! Le Conseil de l’unité canadienne a rendu public un sondage qui montre que la souveraineté a fait un bond dans les intentions des Québécois.

Ils ne meurent donc jamais?

Pas facile de "faire son deuil" avec tous ces morts qui s’agitent!

Sylvain Deschênes
sdcom@sympatico.ca

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