Chronique du vendredi

Invasion de bavards

Sylvain Deschênes
vendredi 30 mai 2003

(première partie)

Le babillage est une arme. L’employer, quand on a un projet politique en tête, témoigne d’une conception très conservatrice des rapports de pouvoir, axée essentiellement sur la compétition entre élites et l'alignement opportuniste de quelques verbeux. On voit, par exemple, que, limités à choisir entre un parrain, une marraine et un grand-papa gâteau, certains péquobloquistes tout azimut nous promettent une formidable orgie de superlatifs creux en guise de débats au cours des prochains mois. Sous la houlette intellectuelle de l’inventeur du moonwalking politique, Claude Morin, Q numéro un dans les dossiers du SCRS, ils cherchent encore à nous submerger de verbiage inutile, de stratégies sans objet, et à projeter sur le peuple leur propre vélléité d’indépendance politique. Comme si le peuple, contre tout entendement, était capable de suivre ceux qui reculent en avançant, imitant cette marche sur place inventée par l'ex-ministre des Affaires intergouvernementales et popularisée par Michael Jackson quelques années plus tard.

Prêter l’oreille au babilleur conduit au virage à droite perpétuel. Il suffit souvent de faire mine de réagir pour que ses cassettes de lieux communs se mettent à défiler les unes après les autres, parfois en concurrence les unes par rapport aux autres, le but étant de faire le plus de bruit possible pour empêcher que la délibération mène à l’action. Quand les oiseaux piaillent de cette façon, je sais que mon chat s’approche de leur nid. Une certaine basse-cour péquiste trouve douillette cette position privilégiée qu’elle a acquise dans le système d’alternance de notre régime. L’indépendance populaire menace peut-être les planques fédérales de certains de ces volatiles.

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Les critiques français du dernier film de Denys Arcand ont justement souligné ce travers bavard des Invasions barbares. Après quelques films canadians plates, dans lesquels des comédiens québécois jouaient en anglais et se doublaient en langue indigène, Arcand se penche comme un charognard sur les restes humains déjà autopsiés dans le Déclin de l'empire américain (1986), portrait déprimant d'une certaine caste collaboratrice vieillissante évoquant pesamment quelques adhésions anciennes et superficielles aux modes intellectuelles de son temps. Un internaute, dont j'oublie malheureusement le nom, soulignait les liens troublants qui unissent ce diptyque cinématographique à l'oeuvre d'Oswald Spengler, philosophe allemand de l'entre-deux-guerres. L'auteur du célèbre Déclin de l'Occident, portant sur la décadence des civilisations, a probablement inspiré le cinéaste durant la période de déliquescence des forces souverainistes des années quatre-vingts au Québec. Spengler a également publié un autre ouvrage, intitulé L'Homme et la Technique, dans lequel il traite des invasions barbares…

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La carrière d'Arcand a été lancée sur une note contestataire ostentatoire. On est au coton (1970), film dénonciateur des conditions de travail dans l'industrie du textile, s'est retrouvé censuré, en même temps que deux autres, dans la foulée de la répression de 1970 à l’ONF

.. Mais Arcand a pu continuer de réaliser des films. Aujourd'hui, Pierre Foglia commente le dernier sur l'air de "lalalèreux ce n'est pas un portrait de moi, c'est un portrait de vous des HEC". Remarquez qu'il ne parle pas des sciences de la gestion de l'UQAM ou des maîtres de la business de McGill. Il choisit sciemment l'institution nationale qui a assumé des préoccupations sociales en regard de l'économie.

L'alibi de Foglia me laisse d'ailleurs perplexe. Il allait, dit-il pour justifier son ascension dans la hiérarchie de la Société du Pouvoir, en autobus donner des cours de français aux cadres de la Britsh Titanium à Tracy (La Presse, 27 mai 2003). C'est curieux, je dois avoir l'esprit tordu, mais je fais le lien avec la période où il nous dit avoir distribué des tracts troskystes à la sortie de grandes usines. Quelle sorte de cours de langue indigène donnait-il à ces cadres, au juste? Celle qui correspondait à la culture syndicale locale? Des petites informations de l'intérieur? Serait-on en présence d'un autre nom de code du SCRS commençant par Q? Mais non, voyons, je ne suis qu'une mauvaise langue. Tout le monde sait que, Saint-Armand, c'est quand même à quelques heures de vélo des résidences secondaires du bord du lac Memphrémagog. Ce serait quand même juste ce qu’il faut pour refaire une ballade avec Line Beauchamp, nouvelle ministre libérale, dont il nous dit le plus grand bien depuis quelques années.

D'ailleurs, puisque nous parlons de bavardage, permettez un aparté potineur de bon aloi. Nul ne peut maintenant ignorer que Claude Blanchet est le mari de Pauline Marois. La chose a été évoquée à chaque fois qu'on a abordé la question du limogeage du président de la SGF. Comme si la première affirmation justifiait la seconde. Pourtant, en 1994, le Parti québécois a décidé de laisser en place, à la direction de la Régie des installations olympiques, Pierre Bibeau, organisateur libéral. De son poste dans la tour croche de l'est de Montréal, ce monsieur a donc eu tout le loisir de recruter de nouvelles têtes pour le prochain gouvernement libéral. L'une d'elles, membre du conseil d'administration de la RIO entre 1996 et 1998, Line Beauchamp, est devenue sa compagne avant d'être nommée députée d'un comté sûr en 1998. Cette dame, ministre de la Culture du Québec depuis un mois, n'a pas cru bon d'accompagner le film d'Arcand à Cannes. Elle serait occupée à rouler ses cennes noires, paraît-il.

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Le deuxième commentaire politique important, dans la filmographie d'Arcand, reposait sur l'oeuvre de Machiavel appliquée à l'analyse du débat référendaire de 1980. Dans Le Confort et l'Indifférence, les stratèges souverainistes étaient peints en niaiseux (ce qui n'était pas totalement trompeur) et le prince Trudeau en grand génie. Le peuple, représenté dans ses postures les plus dévalorisantes, méritait son sort. À partir de ce constat navrant, il n'était plus raisonnablement possible d'envisager quelque libération que ce soit. La carrière de Denys Arcand allait par la suite prendre de l'expansion, sa voile gonflée par le vent du cynisme. Un cynisme qui, comme les oeuvres d'Oswald Spengler écrites dans une Allemagne en désarroi, conduit au fatalisme et au désespoir.

Arcand puise à une certaine conception de l'histoire qu'il me semble pertinent de questionner pour raffermir la démarche souverainiste et éliminer certains vains bavardages.

Suite la semaine prochaine.

Sylvain Deschênes
sdcom@sympatico.ca

Films québécois: cotes de Médiafilm révisées à la hausse pour On est au coton et Le Confort et l’Indifférence
http://www.officecom.qc.ca/cinema/cotequebec.html

Josée Legault à propos des Invasions barbares
http://www.vigile.net/ds-actu/docs3/03-5-16-1.html#mgjl

Sur la représentation des jeunes québécois dans les Invasions barbares

Quelle belle métaphore cannoise!

Richard Ouellet
Le Devoir jeudi 29 mai 2003

Lettres: Québec, le 26 mai 2003

Enfant de baby-boomers québécois, je me suis beaucoup inquiété de ce que Les Invasions barbares allaient infuser dans l'inconscient collectif de ma génération. Moi qui aspire à vivre au Québec, à y faire grandir mes enfants, à y être heureux et à y connaître un certain succès personnel et professionnel, je suis sorti en colère de la salle de cinéma et suis en désaccord avec ceux qui voient dans le film d'Arcand une juste satire. S'il est vrai qu'il faut lire les films d'Arcand à plusieurs niveaux, s'il est probablement vrai qu'Arcand peut peindre tout en nuances certains aspects de l'âme et des relations humaines, il me semble que sa caricature de ceux qui ont entre 20 et 35 ans est largement injuste et déprimante.

Ceux des personnages d'Arcand qui ont à peu près mon âge et qui s'accomplissent sur les plans personnel et professionnel le font ailleurs qu'au Québec. Ils le font à Londres ou à Baltimore. Celle qui est partie pour le Pacifique est épanouie, celle qui vit à Montréal est une junkie. La seule qui a des enfants est décrite comme une bonne andouille. Les étudiants de Rémy, sauf une, sont d'une indifférence et d'un cynisme écoeurants. À visionner ce film dont plusieurs disent qu'il est fait avec grande lucidité, on se demande ce que l'avenir réserve à ma génération. Et si le portrait fait par Arcand était juste ?

La réponse à cette inquiétude est venue de Cannes dimanche dernier. Et cette réponse en forme de métaphore est forte. Le cinéaste qui était resté à Cannes n'a pas reçu la Palme d'or qu'il espérait. C'est Marie-Josée Croze qui a agréablement surpris. Elle n'a pas la cinquantaine mais la trentaine. Elle commente sa victoire avec humilité, générosité et une magnifique maturité. Et, comme si la réponse en métaphore n'était pas assez forte, elle ne se trouvait pas à Cannes mais chez nous, à Montréal, quand elle a gagné.

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