Chronique du vendredi - 74

L'éthique capitaliste en information et la souveraineté

Sylvain Deschênes
vendredi 26 septembre 2003

Les réactions au documentaire de Jean-Claude Labrecque "À hauteur d'homme" m'ont fait réaliser à quel point certaines idées reçues - particulièrement celles qui sont basées sur d'anciennes observations et qui confortent le citoyen sur la pérennité des institutions - sont difficiles à déloger. Plusieurs péquistes, par exemple, croyaient encore que la télévision de Radio-Canada était la référence en matière d'information et que les élucubrations d'un Michel Morin n'étaient qu'épisodiques. Pourtant, pour l'observateur averti comme pour celui qui regarde la chose politique de loin, la fabrication des nouvelles à la télé de Radio-Canada est tout aussi grossière que celle du "canal 10" ou de TQS. Elle ne répond peut-être pas exactement aux mêmes critères, mais le rejet de l'indépendance du Québec rassemble toutes les sections "information" des stations approuvées par le Conseil de la radio et de la télévision canadienne.

Paul Cauchon, chroniqueur média du Devoir, dit avoir remarqué dans le film de Labrecque une déclaration de Landry à propos de Radio-Canada :

«[.] bizarrement, personne ne semble avoir relevé le commentaire de Bernard Landry qui, dans le film, laisse entendre que, dans un Québec souverain, Radio-Canada serait mis à sa place»

Je ne remarque pas exactement la même chose que lui dans cette déclaration. Je vois un chef indépendantiste tellement peu convaincu qu'il envisage, même dans un Québec souverain, que Radio-Canada ait une place! Qu'il se battrait encore avec ce corps étranger selon son idée de la souveraineté. Il existait pourtant, durant son mandat de chef, une façon très claire de disputer, sur le terrain télévisuel, les joutes nécessaires à notre émancipation nationale. Télé-Québec est très capable d'assumer la transmission d'informations nationales et régionales quotidiennes selon son mandat éducatif. Il suffisait que le gouvernement lui en indique la volonté et lui en donne les moyens.

Mais Bernard préfère se mettre dans le trouble et se demander après "c'est à qui donc la faute". Il fait parfois penser à un Houdini qui manquerait son numéro en se laissant menotter, bander les yeux, ligoter de toutes parts, puis en essayant sans succès de se sortir d'un aquarium verrouillé à double tour. Lamentable. Aurait-il réussi que n'aurions pas été plus avancés. À quoi servent ces numéros de passe-passe, ces exercices d'art oratoire désuets, cette comédie politique? Landry est-il l'otage de son cabinet, de son caucus ou de son miroir?

Et comment voyait-il réellement cette "non-intervention" de l'État lors de l'achat d'Unimédia de Conrad Black par Gesca de Paul Desmarais?

«"Les temps ont changé", a dit le vice-premier ministre Bernard Landry, qui réagissait hier au nom du gouvernement à la transaction qui fait passer la chaîne Unimédia à Gesca, une filiale de Power Corp. Révolue cette époque où un premier ministre pouvait empêcher, comme Robert Bourassa en 1973, qu'un seul propriétaire puisse détenir à la fois La Presse et Le Soleil
(Dutrisac, Robert; Cornellier, Manon; Cauchon, Paul, Le Devoir samedi 11 novembre 2000)

Pourtant, un article du Devoir du 13 novembre 1993 montre que Robert Bourassa, vingt ans plus tard, continuait de s'opposer à la fusion des deux groupes fédéralistes alors que le duo Bouchard-Landry n'a pas bougé en 2000 :

«Le premier ministre Robert Bourassa avait refusé en 1987 que Gesca, le holding de M. Desmarais, fasse l'acquisition du Soleil, de Québec, par crainte d'une trop forte concentration. Interrogé s'il craignait voir M. Bourassa s'opposer à une fusion de Gesca et d'UniMédia, et, possiblement aussi du quotidien The Gazette, [Conrad Black] a aussi dit en souriant que M. Bourassa avait annoncé sa démission, insinuant du même coup et à toutes fins utiles qu'un autre premier ministre ne réagirait peut-être pas comme M. Bourassa. Or, à moins d'une très grande surprise, le prochain premier ministre sera M. Daniel Johnson qui, avant son entrée en politique, occupait une fonction de cadre supérieur chez Power Corporation.»
(Claude Turcotte, Le Devoir, 13 novembre 1993)

Apparemment, l'affaire n'a pu être conclue trop rapidement. Il restait à bien l'attacher, comme on dit. Il est arrivé de nombreuses choses dans le domaine médiatique en 2000 et 2001. Quebecor cherchait à concrétiser son emprise sur Vidéotron alors que Gesca voulait, après les élections fédérales de l'automne 2000, procéder à l'acquisition d'Unimédia. On a d'ailleurs entendu beaucoup parler de la concentration de Quebecor alors que le groupe de presse libéral négociait, pour régler son problème de système d'impression vieillissant, l'implication du groupe Transcontinental, un des grands imprimeurs sur le continent nord-américain. Gesca réalisait ainsi, avec Radio-Canada, une réunion de voix aussi puissantes que Quebecor sur les ondes et sur le papier.

L'article du Devoir le 11 novembre 2000 sur l'acquisition d'Unimedia rapporte aussi :

«Le vice-premier ministre est revenu sur les propos du bras droit de Conrad Black, le président du conseil d'administration d'Unimédia, Dan Colson. La semaine dernière, M. Colson affirmait que l'acheteur de la chaîne devra être un groupe qui assurera que "le ton fédéraliste va continuer". Pour M. Landry , cette déclaration s'écarte des strictes considérations capitalistes et se retrouve sur le terrain idéologique.»

Il faut dire que même si les "strictes considérations capitalistes" étaient en jeu, un certain droit à l'information pourrait souffrir du peu de sens démocratique d'une entreprise d'information privée comme l'illustre un article de l'Aut'journal de mars 2003:

«Les presses venaient de se mettre en marche dans la nuit du 14 au 15 juillet lorsque, subitement, l'ordre est venu de stopper les machines. Un article de l'édition ne plaisait pas à la direction. La page fut modifiée, l'article remplacé et les presses se remirent à tourner. Plus de 6000 copies prirent le chemin de la poubelle à recyclage.»

.

Comme disait Bernard Landry après l'acquisition d'Unimedia par Gesca: «Le nouvel acquéreur a maintenant "une obligation d'éthique capitaliste et d'éthique civique beaucoup plus élevée qu'avant» [sic]

Le mois suivant la transaction, en décembre, l'Assemblée nationale adoptait une motion de blâme à l'endroit d'Yves Michaud, puis Lucien Bouchard démissionnait en janvier 2001. Trancontiental obtenait les imprimeries des journaux vendus et lançait, en mars 2001, le quotidien gratuit Métro grâce un contrat d'exclusivité avec la STCUM. Gesca est dans l'affaire. En septembre, Lucien Bouchard joignait les rangs de Transcontinental et commentait ainsi son travail, dans la revue Commerce de son groupe :

«Dans une négociation d'affaires, personne n'a vraiment intérêt à gagner. [...] Il faut que tout le monde perçoive l'intérêt de l'autre et trouve le point d'équilibre pour que la transaction se fasse. Et dans cette mesure, tout le monde gagne si on fait la transaction, et personne ne gagne si on ne la fait pas.» (Mario Cloutier, Le Devoir, vendredi 28 septembre 2001.

Cette façon de voir permet à Bouchard d'être appelé à négocier également dans le cas des employés de Vidéotron! Si "tout le monde gagne", il y en a qui gagnent plus que d'autres!. Voyons comment l'article de l'Aut'journal résume l'implication de certains hommes politiques dans le monde des médias.

«Les barons de la presse ont toujours été très actifs dans les coulisses de la politique. Les accointances de Paul Desmarais avec le Parti libéral sont bien connues. La campagne électorale de P. E. Trudeau en 1968, menée sous le signe de la "trudeaumanie", a été organisée à partir des bureaux de Power Corporation sur la rue Saint-Jacques à Montréal. Écarté du pouvoir dans le PLC sous le court règne de John Turner, Paul Desmarais est revenu au sommet avec Jean Chrétien, dont la fille a épousé un des héritiers de la famille Desmarais. Conrad Black a orchestré de A à Z la marche triomphale de Brian Mulroney vers le pouvoir. Mulroney était le p.-d. g, de la compagnie Iron Ore de Sept-Iles, propriété de Black. Lucien Bouchard, qui rédigeait à cette époque les discours de Mulroney, avait inventé la formule du retour du Québec dans la Confédération "dans l'honneur et l'enthousiasme". Curieusement, Mulroney et Bouchard sont aujourd'hui liés à des groupes de presse. Mulroney est président du conseil d'administration de Quebecor World de Péladeau et Lucien Bouchard se retrouve dans le conseil d'administration du Groupe Transcontinental de Rémi Marcoux, ami des Desmarais.»

Nous voilà donc devant deux énormes machines fédéralistes et capitalistes "éthiques", une bleue et une rouge, et j'imagine que Bernard Landry soutient encore, comme en 2000,

«Qu'un gouvernement intervienne de façon législative dans un cas de concentration de la presse aujourd'hui serait en dehors des normes occidentales", a-t-il dit. "Ça ne se ferait pas [...]. C'est notre verdict.»

Et l'objectif de l'indépendance, est-ce qu'il concorde avec "les normes occidentales de l'éthique capitaliste"?

PS - Et nous apprenons, aux dernières nouvelles, que les «dépenses spéciales lors de la couverture de la guerre en Irak et de la campagne électorale provinciale, qui ne font pas l'objet d'un budget spécial, contrairement à l'habitude» à Radio-Canada vont occasionner des coupures pour la prochaine année. Maintenant que la job est faite, on remet Radio-Cadenas à sa place.

Sylvain Deschênes
sdcom@sympatico.ca

Commentaires