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Les réactions au documentaire de Jean-Claude Labrecque "À hauteur
d'homme" m'ont fait réaliser à quel point certaines idées reçues -
particulièrement celles qui sont basées sur d'anciennes observations et
qui confortent le citoyen sur la pérennité des institutions - sont
difficiles à déloger. Plusieurs péquistes, par exemple, croyaient encore
que la télévision de Radio-Canada était la référence en matière
d'information et que les élucubrations d'un Michel Morin n'étaient
qu'épisodiques. Pourtant, pour l'observateur averti comme pour celui qui
regarde la chose politique de loin, la fabrication des nouvelles à la
télé de Radio-Canada est tout aussi grossière que celle du "canal 10"
ou de TQS. Elle ne répond peut-être pas exactement aux mêmes critères,
mais le rejet de l'indépendance du Québec rassemble toutes les sections
"information" des stations approuvées par le Conseil de la radio et de
la télévision canadienne.
«[.] bizarrement, personne ne semble avoir relevé le commentaire de
Bernard Landry qui, dans le film, laisse entendre que, dans un Québec
souverain, Radio-Canada serait mis à sa place»
Je ne remarque pas exactement la même chose que lui dans cette
déclaration. Je vois un chef indépendantiste tellement peu convaincu
qu'il envisage, même dans un Québec souverain, que Radio-Canada ait une
place! Qu'il se battrait encore avec ce corps étranger selon son idée
de la souveraineté. Il existait pourtant, durant son mandat de chef, une
façon très claire de disputer, sur le terrain télévisuel, les joutes
nécessaires à notre émancipation nationale. Télé-Québec est très capable
d'assumer la transmission d'informations nationales et régionales
quotidiennes selon son mandat éducatif. Il suffisait que le gouvernement
lui en indique la volonté et lui en donne les moyens.
«"Les temps ont changé", a dit le vice-premier ministre Bernard Landry,
qui réagissait hier au nom du gouvernement à la transaction qui fait
passer la chaîne Unimédia à Gesca, une filiale de Power Corp. Révolue
cette époque où un premier ministre pouvait empêcher, comme Robert
Bourassa en 1973, qu'un seul propriétaire puisse détenir à la fois La
Presse et Le Soleil.»
Pourtant, un article du Devoir du 13 novembre 1993 montre que Robert
Bourassa, vingt ans plus tard, continuait de s'opposer à la fusion des
deux groupes fédéralistes alors que le duo Bouchard-Landry n'a pas bougé
en 2000 :
«Le premier ministre Robert Bourassa avait refusé en 1987 que Gesca, le
holding de M. Desmarais, fasse l'acquisition du Soleil, de Québec, par
crainte d'une trop forte concentration. Interrogé s'il craignait voir M.
Bourassa s'opposer à une fusion de Gesca et d'UniMédia, et, possiblement
aussi du quotidien The Gazette, [Conrad Black] a aussi dit en souriant
que M. Bourassa avait annoncé sa démission, insinuant du même coup et à
toutes fins utiles qu'un autre premier ministre ne réagirait peut-être
pas comme M. Bourassa. Or, à moins d'une très grande surprise, le
prochain premier ministre sera M. Daniel Johnson qui, avant son entrée
en politique, occupait une fonction de cadre supérieur chez Power
Corporation.»
Apparemment, l'affaire n'a pu être conclue trop rapidement. Il restait à
bien l'attacher, comme on dit. Il est arrivé de nombreuses choses dans
le domaine médiatique en 2000 et 2001. Quebecor cherchait à concrétiser
son emprise sur Vidéotron alors que Gesca voulait, après les élections
fédérales de l'automne 2000, procéder à l'acquisition d'Unimédia. On a
d'ailleurs entendu beaucoup parler de la concentration de Quebecor alors
que le groupe de presse libéral négociait, pour régler son problème de
système d'impression vieillissant, l'implication du groupe
Transcontinental, un des grands imprimeurs sur le continent
nord-américain. Gesca réalisait ainsi, avec Radio-Canada, une réunion de
voix aussi puissantes que Quebecor sur les ondes et sur le papier.
«Le vice-premier ministre est revenu sur les propos du bras droit de
Conrad Black, le président du conseil d'administration d'Unimédia, Dan
Colson. La semaine dernière, M. Colson affirmait que l'acheteur de la
chaîne devra être un groupe qui assurera que "le ton fédéraliste va
continuer". Pour M. Landry , cette déclaration s'écarte des strictes
considérations capitalistes et se retrouve sur le terrain idéologique.»
Il faut dire que même si les "strictes considérations capitalistes"
étaient en jeu, un certain droit à l'information pourrait souffrir du
peu de sens démocratique d'une entreprise d'information privée comme
l'illustre un article de l'Aut'journal de mars 2003:
«Les presses venaient de se mettre en marche dans la nuit du 14 au 15
juillet lorsque, subitement, l'ordre est venu de stopper les machines.
Un article de l'édition ne plaisait pas à la direction. La page fut
modifiée, l'article remplacé et les presses se remirent à tourner. Plus
de 6000 copies prirent le chemin de la poubelle à recyclage.»
Comme disait Bernard Landry après l'acquisition d'Unimedia par Gesca:
«Le nouvel acquéreur a maintenant "une obligation d'éthique capitaliste
et d'éthique civique beaucoup plus élevée qu'avant» [sic]
«Dans une négociation d'affaires, personne n'a vraiment intérêt à
gagner. [...] Il faut que tout le monde perçoive l'intérêt de l'autre et
trouve le point d'équilibre pour que la transaction se fasse. Et dans
cette mesure, tout le monde gagne si on fait la transaction, et personne
ne gagne si on ne la fait pas.»
(Mario Cloutier, Le Devoir, vendredi 28 septembre 2001.
Cette façon de voir permet à Bouchard d'être appelé à négocier également
dans le cas des employés de Vidéotron! Si "tout le monde gagne", il y
en a qui gagnent plus que d'autres!. Voyons comment l'article de
l'Aut'journal résume l'implication de certains hommes politiques dans le
monde des médias.
«Les barons de la presse ont toujours été très actifs dans les coulisses
de la politique. Les accointances de Paul Desmarais avec le Parti
libéral sont bien connues. La campagne électorale de P. E. Trudeau en
1968, menée sous le signe de la "trudeaumanie", a été organisée à
partir des bureaux de Power Corporation sur la rue Saint-Jacques à
Montréal. Écarté du pouvoir dans le PLC sous le court règne de John
Turner, Paul Desmarais est revenu au sommet avec Jean Chrétien, dont la
fille a épousé un des héritiers de la famille Desmarais. Conrad Black a
orchestré de A à Z la marche triomphale de Brian Mulroney vers le
pouvoir. Mulroney était le p.-d. g, de la compagnie Iron Ore de
Sept-Iles, propriété de Black. Lucien Bouchard, qui rédigeait à cette
époque les discours de Mulroney, avait inventé la formule du retour du
Québec dans la Confédération "dans l'honneur et l'enthousiasme".
Curieusement, Mulroney et Bouchard sont aujourd'hui liés à des groupes
de presse. Mulroney est président du conseil d'administration de
Quebecor World de Péladeau et Lucien Bouchard se retrouve dans le
conseil d'administration du Groupe Transcontinental de Rémi Marcoux, ami
des Desmarais.»
Nous voilà donc devant deux énormes machines fédéralistes et
capitalistes "éthiques", une bleue et une rouge, et j'imagine que
Bernard Landry soutient encore, comme en 2000,
«Qu'un gouvernement intervienne de façon législative dans un cas de
concentration de la presse aujourd'hui serait en dehors des normes
occidentales", a-t-il dit. "Ça ne se ferait pas [...]. C'est notre
verdict.»
Et l'objectif de l'indépendance, est-ce qu'il concorde avec "les normes
occidentales de l'éthique capitaliste"?
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