LA CHRONIQUE À PAPOU - 18

La prochaine fois sera la bonne!

André Vincent
6.1.2004

En rejoignant l'équipe des chroniqueurs de Vigile, mon premier titre a été : «Bonjour voisins, lecteurs et amis de Vigile», et comme il y avait déjà une chronique le mercredi, mon sentiment de gêne, doublé du désir d'occuper cette tribune m'ont fait débuter par ces mots: Désolé voisins chroniqueurs! Je sais qu'il n'y avait plus de place, que la semaine des deux mercredis n'existe pas, et je suis conscient de bousculer la mise en page du site. Mais puisqu'on parle tous de liberté, je me suis dit qu'un de plus un de moins... ça peut juste faire du bon. Ma maman disait que « quand y' en a pour six, y'en a pour douze... » alors, en appliquant cette sage philosophie au calendrier de la semaine, on pourrait dire que si y'en avait pour sept, doit bien y'en avoir pour huit. Et tant pis pour ceux qui coupent les mois en quatre!

Depuis un an, j'ai écrit quelque vingt-cinq lettres en « tribune libre » et dix-huit chroniques. Ce n'est pas énorme, j'en conviens, mais quand même largement suffisant pour me rendre compte que le sujet est aussi inépuisable que la gamme pour un musicien; et plus on creuse, plus on acquiert la conviction que le principal problème du Québec est dans sa dépendance politique, que la souveraineté du pays appartient à ses habitants, et non pas à ses prétendues élites qui n'aspirent souvent qu'à se frayer un chemin jusqu'au ratelier. Et s'y maintenir.

Après tant de survivances quotidiennes, d'espoirs en dent de scie, d'élans par en haut et de «beau risque» par en bas, accepter aujourd'hui de passer à autre chose serait une lâcheté innommable. Je ne suis pas fier d'être Québécois, et comment le serais-je? À deux occasions, le peuple auquel j'appartiens a accepté sa dépendance. Je sais les dommages du colonialisme et tous, tant que nous sommes, en portons encore les stigmates; mais il n'y a désormais plus de place sous le tapis pour balayer nos hontes, plus de garde-robe pour cacher nos cadavres, et plus de miroirs aux alouettes pour se raconter des menteries: Il nous faut désormais exister pleinement, ou alors accepter l'assimilation barbare.

Et si on continue à branler dans l'manche, cela ne devrait pas être trop long; encore quelques années de magasinage chez Wall Mart, d'insignifiance qui écoute la cote, du roi Dumarché qui cote l'écoute, de sodomisation systématique des cultures et le travail de sape sera terminé. Déjà que Charest et sa horde se sont octroyés le mandat de démolir ce qui nous reste d'espace politique, et ils le font avec le zèle du sous-fifre qui veut plaire au patron. Dans les années qui viennent, va falloir que les souverainistes se battent d'arrache-pied pour limiter les dégâts.

Chaque pouce carré compte, on est dans une guerre de tranchée; les libéraux ont l'avantage de la glace et contrôlent la ligne rouge. Ils ne s'arrêteront pas. La droite est gourmande, insensible à la culture du pays et à la majorité des gens qui l'habitent. Contrainte à l'antichambre pendant huit ans, son impatience était palpable dès sa mainmise sur le pouvoir et l'a fait se déchaîner en début de mandat avec la vulgarité du parvenu. Dans un désir frénétique de remettre le Québec à sa place provinciale, et d'en finir une fois pour toutes avec les crisses de séparatissses, ils en ont même perdu toute convenance.

On n'avait pas vu tant d'arrogance depuis Trudeau. Et pourtant, malgré ce sombre tableau, je demeure optimiste. Mais il ne faudrait surtout pas s'imaginer que le mécontentement actuel va nous permettre de reprendre facilement le pouvoir dans quelques années. «On mangera le mouton à Pâques», comme me le soulignait pertinemment mon collègue du jeudi; il faut d'abord passer à travers l'hiver et profiter de l'opposition pour remettre nos pendules à l'heure. Le PQ doit absolument recentrer l'objectif et cette fois, il n'a plus droit à l'erreur; les stratégies tordues doivent être jetées à la poubelle et si ce parti a encore le courage de ses convictions, il faut qu'il mette au clair ce qu'il a lui-même rendu flou, et refuse désormais le piège du bon gouvernement. Une conjoncture favorable, ça se crée; la peur de perdre doit être remplacée par la conviction de gagner et le courage qui va avec. Gagner à tout prix! Non pas une bataille, mais la guerre, ce qui veut dire frapper le plus fort qu'on peut avec toutes les armes qu'on a, et être prêt à payer la facture.

Dans les mois qui viennent, je vais laisser les designers faire leur travail en espérant que « la saison des idées » débouche sur un plan lisible. Le métier d'artisan-ébéniste m'a appris que parfois, la commode ou l'armoire dessinée avec génie par le concepteur est compliquée pour rien, ou alors que s'il ne remplace pas les tenons-mortaises par des gougeons, de façon à ce que les panneaux soient amovibles, beau dommage mais l'oeuvre du monsieur « passera pas dans' porte ». De même, certaines grandes idées peuvent être inapplicables en pratique et si cela s'avérait, les militants de la base devront mettre le poing sur la table et gueuler à plein s'il le faut. En arrière de la salle, faut toujours crier fort pour se faire entendre.

Dans presque toutes mes chroniques, j'ai dû écrire le mot liberté. Pas d'ma faute! j'ai beau en chercher un autre, mais y'en a pas. Ce beau mot a été violé par les gigolos de la réclame, puis recyclé par les fabricants de saucisses et les marchands de cul. On nage ici en pleine convergence, dans les eaux polluées du consumérisme. À ce sujet, lu ce matin dans Le Devoir: «... Il se fait déjà très tard. L'indifférence et l'individualisme que nous cultivons depuis seulement quelques décennies sont déjà ancrés profondément dans nos moeurs. Appuyés par les médias qui confortent la pensée néo-libérale, vautrés dans notre confort, obnubulés par la consommation et convaincus qu'on ne peut rien faire ni changer quoi que ce soit, c'est notre paresse qui nous condamne... »

Mais au-delà des tendances et du clinquant des vitrines, je ne crois pas au triomphe du matérialisme. Même dans des émissions produites et commanditées par les plus grands mangeux d'mort, percent l'espoir et la beauté, comme l'herbe à travers le ciment des villes. On ne peut tuer ni le bon, ni le méchant, malgré ce qu'en pensent tous les ti-Georges Bush de tous les Texas. Y'a qu'à voir la lumière éclater dans les yeux des enfants pour s'en convaincre; la veille du Jour de l'An, mon ti-coeur a bondi en entendant des kids d'une douzaine d'années chanter cette chanson de Desjardins:

Nous aurons des corbeilles pleines
de roses noires pour tuer la haine
des territoires coulés dans nos veines
et des amours qui valent la peine

Nous aurons tout ce qui nous manque
des feux d'argent aux portes des banques
des abattoirs de millionnaires
des réservoirs d'années-lumière...
et s'il n'y a pas de lune... nous en ferons une.

Alléluia! Dans mes chroniques, j'ai utilisé souvent des bouts de chansons; possible que cet excès tape sur les nerfs de certains, mais cet art dit mineur a le grand avantage de résumer en images simples l'idée la plus compliquée, de prendre une bonne lippée d'espace et desserrer du coup les fesses de l'écriture. Pis ça m'amuse, ça me donne le goût de me lever, de sortir dehors et taper allègrement sur le clavier de la vie; on peut aussi s'assécher face à l'écran, se prendre pour Michel Tremblay avec une médaille de la Gouverneure Générale, et même puer des pieds sur le divan de la littérature.

Comme l'auront déjà compris les brillants lecteurs de Vigile, c'était ma dernière chronique. Je vous quitte pour un temps, sais pas combien long. Le Papou, il a un livre à finir et chaque fois qu'il ouvre le dossier « bibi », il se fait narguer par l'un des fichiers :

— Que c'est qu'y a Papou? T'es con ou quoi? T'as peur de te planter? T'as le trac? Tu trouves tous les prétextes pour ne pas m'ouvrir... ? T'es ben chieux! Ça fait plus de six mois que j'attends...
— Euh...

Désolé, mais faut que j'y aille. À l'occasion, je ne pourrai faire autrement que d'écrire en «tribune libre» quand Charest va me faire trop chier, ou lorsque Landry va m'asperger de citations latines. Je quitte avec peine; j'aimais beaucoup cette tribune, peu importe le nombre de lecteurs ou le prestige. J'aurais carrément refusé de chroniquer chez Gesca, et même au Devoir; chez ce dernier, beaucoup trop de mots empesés, un brin prétentieux, et Gil Courtemanche, en lettre ouverte à la Ministre de la Culture, qui crache du haut de la tour sur « les poètes de gouttière ». Crotte à trempettes! mais c'est d'la marde pareil et je l'avais sur le coeur.

Et puisque je vous ai parlé souvent de mes deux petits-princes, Mimi et Fafa, je me dois de vous dire en quittant qu'ils sont contents-contents du frérot qui va atterrir au printemps, et que même si Papou aurait bien aimé une princesse cette fois, il est heureux comme un roi; surtout que le papa m'a dit hier qu'il a l'intention de se reprendre dans deux ans, et de ne pas me décourager vu que... la prochaine fois sera la bonne! J'ai pensé: «Cout' donc, y m' parlait-tu de faire une fille ou un pays? Ouais... c'est vrai qu'au fond, c'est la même chose!...»

Moi aussi je suis enceinte, depuis quarante ans. C'est long longtemps. Je vous laisse sur cet extrait d'une chronique intitulée Je radote... qui résume assez bien mon état (d'âme):

Le Papou radote parce que la job est pas finie; alors il le dit, de toutes les manières, des fois en gueulant, des fois gentiment, et des fois en pleurant de rage. Il dit qu'il y a un barrage sur le fleuve, à hauteur du Québec, et qu'il faut le faire sauter; il dit que quand bien même on ferait semblant, on est jammé ben raide, et que ça prend une grande corvée, un tintamarre général, un dernier coup de rein; il dit qu'au-dessus du tourbillon quotidien, il existe une sorte de pont, et que sur le tablier de ce pont, les rêves des grands-pères et de leurs petits-fils se rejoignent; il dit qu'il faut avoir le courage de regarder devant et derrière, lucidement, et se prendre pour ce que l'on est, des Français d'Amérique; il dit que c'est bien de s'inclure, que le métissage détricote ce pays de laine trop longtemps serré, mais qu'il faut refuser net de s'exclure; il dit que si l'indépendance est bonne pour les autres, elle est aussi bonne pour nous; il dit qu'il faut faire un grand ménage du printemps, sortir les vieux meubles au chemin, dépoussiérer la cabane du PQ et foutre dehors les carriéristes avec leur fauteuil sur le dos; et il répète aussi, ad nauseam, que le partenariat est un leurre, que c'est mettre la charrue devant les boeufs, et qu'avant de vouloir partager, négocier ou libre-échanger, il faut avoir une place à la table des nations, et la souveraineté politique dans sa poche en arrière...

Allez! Salut voisins, lecteurs et amis de Vigile, et bon courage: Le pays n'est jamais plus loin que le bout de nos bras!

André Vincent
lepapou@cam.org

P.S. Merci à B. Frappier de m'avoir offert cette chaise (et pour son appréciation); à Laurent Laplante de dire tant en si peu de mots, à Sylvain Deschênes de m'avoir souhaité la bienvenue (aussi pour ses généreux courriels), à Bruno Dehaies de m'avoir fait connaître Maurice Séguin (pas d'farce! et sans rancune j'espère...), ainsi qu'à tous ceux qui écrivent sur Vigile. Un merci particulier aux vigililants Vigiliens qui ont pris la peine de m'écrire.

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