«« CHRONIQUE DU MERCREDI - Crapeau Sonneur - 58
La chanson engagée : quelque chose se passe VRAIMENT
Frédéric Labrie
7 avril 2004
J’ai suivi avec grand intérêt les récents articles sur le renouveau de la chanson engagée au Québec parus récemment dans LeDevoir. Le traitement de la forme et du fond me laisse cependant sur ma faim, puisque les analyses présentées ne situent pas le phénomène dans son contexte socio-historique. Certains applaudissent l’émergence d’une relève artistique ayant le souci de réactualiser un folklore, trop souvent ignoré, en y incorporant un contenu social et politique; d’autres critiquent sévèrement les incohérences des messages qu’elle diffuse.
L’émergence d’un tel courant ne peut cependant pas être comprise sans analyse des besoins à l’origine d’une demande pour ce type de produit. Dans un autre ordre d’idées, il ne faut pas traiter du contenu d’une chanson comme étant sa principale valeur idéologique : son existence même et sa diffusion ont un effet beaucoup plus large que la simple interprétation des paroles qu’elle contient.
Dans un premier temps, je me permettrai de souligner que si l’on constate une remontée des manifestations artistiques engagées, c’est qu’une demande existe bel et bien pour un produit culturel de cette sorte. J’avancerai donc une hypothèse pour expliquer l’existence et l’augmentation de celle-ci. J’en avancerai une seconde sur l’effet de telles manifestations sur le public visé. N’en ayons pas seulement que pour Daniel Boucher et les CowBoys Fringants… Nous n’avons qu’à penser aux Vulgaires Machins, Starbuck et les impuissants, LocoLocass, Tryo, Chango Family, et plusieurs autres qui se frayent, mine de rien, une place grandissante dans l’espace radiophonique québécois.
Ma première hypothèse est que cette demande témoigne d’un sentiment de perte de contrôle sur notre devenir collectif et naît d’un besoin identitaire causé par la disparition des repères traditionnels de notre société. Les références fréquentes aux formes folkloriques en seraient la manifestation la plus évidente, en ce sens qu’elles font appel à une identité collective historiquement démontrable. Les gens chercheraient donc à se reconnaître dans un discours collectiviste qui s’inscrit en rupture avec l’individualisme fade, inodore et sans saveur qui sévissait dans la chanson québécoise depuis le milieu des années 80. ( On a qu’à penser aux BB, à Kathleen, Mitsou et autres chanteurs de l’époque…)
En somme, contrairement à ce que prétend Mme Corneillier dans sa lettre au Devoir du 7 avril, la chanson engagée est intrinsèquement révolutionnaire en se voulant davantage l’expression d’un cri d’alarme qu’une analyse profonde et consistante des travers de notre société. En ce sens, les 100 000 personnes qui chantaient « EnBerne » des Cowboys Fringants, aux Francopholies de l’été derniers, n’étaient pas tous des « anti-syndicalistes primaires », mais bien des citoyens inquiets de voir une société individualiste se contre-foutre des enjeux sociaux, environnementaux et politiques auxquels elle est pourtant confrontée.
Ceci m’amène à ma deuxième hypothèse, qui porte cette fois, sur la valeur à accorder à la chanson engagée. Il est irréaliste d’exiger d’un chansonnier qu’il soit le meilleur des intellectuels et qu’il soit en mesure de pointer précisément ce qui ne va pas. Ce n’est pas sa première mission, c’est la musique qui l’intéresse. Son engagement pour une cause, l’expression d’un contenu social et politique, naissent de ce qu’il ressent et perçoit comme citoyen. En s’exprimant, même avec un contenu imparfait, il vient rompre l’isolement de ceux qui ressentent et perçoivent la même chose que lui.
Il ne faut pas sous-estimer l’impact d’une telle action, ni la signification de cet ultime don de soi que fait l’artiste en plaçant sa tête sur le billot pour exprimer ses opinions. Le risque est élevé de perdre une portion d’auditoire qui lui permet de mettre du pain sur la table… En même temps, sa contribution au débat et son influence sur la société ne sauraient se limiter au seul contenu de ses chansons.
On aura beau dénoncer le manque de profondeur de certains artistes, dont l’engagement semble être la marque de commerce, l’intérêt qu’ils suscitent chez les jeunes porte les germes d’une conscientisation plus durable. On pourrait donc prétendre que leurs discours seraient un point de départ en permettant à des jeunes de s’intéresser toute leur vie aux enjeux de leur société et donc, de se considérer comme de véritables acteurs de son évolution. En héritant de la soif de mieux comprendre comment agir, ces jeunes rechercheront chez d’autres artistes un produit similaire pour assouvir cette révolte et le désir d’action qui l’accompagne.
C’est ainsi que beaucoup d’amateurs de Daniel Boucher et des Cowboys Fringants en sont venus à apprécier d’autres artistes comme Raoul Dugay, Armand Vaillancourt, Paul Piché, et les Zappartistes en participant à des soirées de chansons et de poèmes engagés. Dans un même ordre d’idées, Félix Leclerc, Raymond Lévesque, les Colocs, Louise Forestier et les autres, se retrouveront sûrement dans leurs discothèques pour cette même raison.
Le chanteur populaire participant au renouveau de la chanson engagée, en plus de semer chez son public un intérêt durable pour le domaine social et politique, porte aussi aux oreilles de ce dernier la voix de ceux qui ont parlé avant lui. La sienne sera peut-être un jour portée par ceux et celles chez qui il aura fait naître le désir de parler…
En terminant, je me réjouis de voir de plus en plus d’élèves du secondaire se mettre à gratter la guitare pour refaire le monde, fredonnant au passage des airs de groupes populaires engagés. Chapeau! Et merci les CowBoys!
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