«« CHRONIQUE DU MERCREDI - Crapeau Sonneur - 74

Entrevue avec le Patriote de l'année Luck Mervil

Martin Lamontagne
mercredi 10 novembre 2004

Vous le savez maintenant, le chanteur Luck Mervil a été nommé Patriote de l'année 2004-2005 par la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal. Quand j'ai su la nouvelle, j'étais personnellement très fier d'être membre de cette organisation vieille de plus de 170 ans.

En le nommant Patriote de l'année 2004-2005, la Société Saint-Jean-Baptiste a fait un très bon coup. Elle confirme une tendance qui veut un rapprochement inévitable entre les Québécois dits de souche et ceux nés ailleurs. Elle reconnaît par l'occasion l'engagement exceptionnel de Luck Mervil, cet artiste si bien impliqué. Né en 1967, à Port-au-Prince en Haïti, Luck Mervil a suivi sa famille à Montréal dès l'âge de quatre ans, puis à New York, à l'âge de douze ans. À 17 ans, il est de retour au Québec qu'il considère comme son vrai pays. Le chanteur s'est rapidement imposé sur la scène musicale québécoise sous le duo Rude Luck avec qui il gagnait le concours l'Empire des futurs stars. Puis il a connu la gloire en solo au Québec mais aussi à Paris grâce au rôle de chef des sans-papiers dans la comédie musicale Notre-Dame de Paris. On a entendu parler de lui récemment pour son engagement envers le sort des plus démunis de son pays d'origine, Haïti, dont il s'est fait le porteur du message de solidarité de tout le Québec.

Très engagé, il est profondément humain, il sait bien s'exprimer. En plus, il est la preuve vivante qu'on peut être un immigrant et s'intégrer au Québec au point d'aspirer au même rêve d'indépendance que les autres. Je le connaissais pour avoir milité à ses côtés auprès de Maka Kotto mais aussi à travers plusieurs causes humanitaires dont le spectacle « Tous Contre la Peine de Mort » en septembre passé. Je me suis donc permis le luxe de faire une entrevue avec lui. Et je vais être franc, j'ai été impressionné par ce que j'ai entendu de sa bouche.

Crapeau sonneur: Mon cher Luck, que penses-tu de cet honneur que te remet la SSJB, qui parfois porte le chapeau d'organisation de purs et durs ?

Luck Mervil: Je ne fais rien de spécial pour le mériter. En fait j'ai jamais imaginé une seule seconde que je pouvais le mériter un jour. Ça vient montrer l'ouverture d'esprit qu'il y a au Québec, particulièrement à Montréal. Le Québec a tellement changé depuis 30 ans. Les Québécois sont plus instruits que jamais. Ils sont éduqués. Ils n'ont plus peur de la différence. Et puis les Québécois, ils voyagent partout dans le monde. Je me suis promené de Montréal à Natashquan. J'ai vu le peuple québécois partout où il était. Alors le titre que la SSJB me remet, me surprend mais je crois que d'autres le méritent davantage que moi. Et concernant ce dont tu me parles, je suis même très honoré qu'une organisation de passionnés du Québec reconnaisse mon implication, car je suis aussi amoureux qu'eux du Québec. La démocratie exige des responsabilités. Il faut s'impliquer. C'est son prix. Je suis très fier d'être Québécois.

Crapeau sonneur : Mais qu'est ce qui a changé chez les Québécois depuis le référendum de 1995 ?

Luck Mervil: Les paroles controversées de Parizeau ont changé bien des choses. Elles n'auraient jamais dû être dites par une personne comme lui, avec sa grandeur et son statut, c'était une vérité cachée mais réelle. Ce fut un réveil pour les Québécois de souche qui a entraîné un changement d'attitude à l'égard du vote ethnique. Un détonateur.

Crapeau sonneur: Et les Québécois nés ailleurs ?

Luck Mervil: Il faut souligner le progrès du gouvernement du Québec surtout pendant les deux mandats du PQ pour accueillir les immigrants. Quand je suis arrivé au Canada, moi et mes parents avons été accueillis par le gouvernement fédéral sous Pierre Elliott Trudeau. C'était donc naturel pour eux d'être fédéralistes, donc par défaut. Moi j'ai grandi avec les petits Québécois, je me suis rendu compte naturellement que mon vrai pays était plutôt celui du Québec. Le rapprochement est significatif: les Québécois d'ici et d'ailleurs se parlent plus que jamais ! Le grand mérite de la communauté haïtienne dont je fais partie est d'avoir évité la ghettoïsation. Si autrefois on parlait des Haïtiens qui étaient dans certains quartiers de Montréal, maintenant ils sont partout: Laval, Longueuil, Québec, Drummondville. La ghettoïsation est un grand danger pour les nouveaux arrivants. Ils se privent de se connecter plus rapidement avec la réalité d'ici.

Crapeau sonneur: Selon toi le Québec est un état riche ou pauvre ?

Luck Mervil: Bien qu'il reste beaucoup à faire, le Québec est un pays étonnamment plus riche qu'on veut nous le laisser croire. Ici même quand tu es dans la merde ou que tu arrives d'ailleurs dans des conditions pitoyables, tu as ta chance de t'en sortir. L'État canadien tente de nous laisser croire que nous sommes pauvres et dépendants mais c'est archi-faux, le Québec a déjà tout ce qui faut pour être une nation riche, prospère et très stable économiquement. C'est à leur avantage qu'on croit l'inverse, man ! Le Québec c'est pas loin de 30 % de la richesse du Canada. Ils sont pas cons, sans nous ils auront plus de difficultés à survivre !

Crapeau sonneur: Que penses-tu de nos voisins les Américains ?

Luck Mervil: Eux man, ils vont avoir des gros problèmes très durs à surmonter d'ici peu. Ils courent vers la catastrophe. Ça sera la révolte partout. Pourquoi ? La richesse très mal distribuée ! C'est digne d'un pays du tiers monde. J'y suis allé aux USA, j'ai vu ça moi des barricades qui divisent des villes des quartiers riches des quartiers pauvres, parles-en à Céline (Dion) à Las Vegas, elle m'a fait le même constat. Elle vit constamment sous la présence de sécurité. Elle n'aime pas nécessairement ce qu'elle voit. Voilà quelques années j'ai participé à une marche contre la pauvreté dans le monde, c'était la marche pour le tiers monde appelée La Marche 2/3. Je te le jure, si les choses continuent de cette façon on va devoir parler de la marche 3/5 (référence à la proportions de pays pauvres versus les riches). La révolte gronde partout. Cela ne peut pas durer.

Crapeau sonneur: Quand as-tu su que tu étais souverainiste ?

Luck Mervil: Je ne me suis tellement pas posé cette question souvent, cela s'imposait tout seul. Je vis ici, je le vois, le Québec est différent du reste du monde par sa langue, sa culture mais aussi son territoire. J'ai été à plusieurs reprises à Toronto et je vais te dire, je me sens vraiment dans un pays étranger. Quand j'ai été en Haïti pour aider les gens là-bas je me suis rendu compte à quel point je me sentais fier d'être Québécois, mais surtout fier d'être un humain capable d'en aider d'autres humains. C'est peut-être pour ça que je m'implique autant. Je sais que si on y croit vraiment on peut changer les choses.

Crapeau sonneur: Que penses-tu du nombre d'artistes québécois qui performent lors de la fête du Canada ?

Luck Merville: On va éclaIrcir une chose: Les Canadiens ont droit à leur fête, même au Québec, comme les Français et les Américains. Je n'ai rien contre les Canadiens. Sauf que moi, je suis Québécois et la fête du Québec c'est le 24 juin. J'ai autant droit de célébrer ma fierté d'être Québécois, moi, que mon voisin d'être Canadien.

Crapeau sonneur: Ressens-tu une certaine fierté d'être noir ?

Luck Mervil: Fier d'être noir, évidemment, fier d'être né en Haiti et de vivre au Québec aussi. Mais surtout fier d'être d'abord un humain. Tu sais ce qui est drôle? C'est correct de s'afficher fier d'être noir, mais se dire fier d'être blanc, ça ne se fait pas, c'est un terrain glissant !

Crapeau sonneur: Te considères-tu comme un souverainiste pressé comme les Loco Locass ou un souverainiste qui a d'autres priorités comme Richard Desjardins, qui lui croit que la souveraineté, cela peut attendre 20 ans encore.

Luck Mervil: Ah! vraiment, je crois que je suis un pressé comme tu dis. La souveraineté c'est au plus tôt qu'on doit la faire. En fait le Québec est tout comme s'il était déjà souverain, il agit presque comme un état indépendant. Il manque juste que cela soit ratifié par sa population ce qui devrait être facultatif. J'ai le sentiment que de plus en plus de gens sont souverainistes. Beaucoup plus que voilà 10 ou 15 ans. Certains le sont mais ils l'ignorent car on ne l'explique pas assez. On ne l'expliquera jamais assez.

Crapeau sonneur: Que penses-tu du débat concernant la méthode d'accession à l'indépendance, en as-tu déjà entendu parler ?

Luck Mervil: Pour te dire en vérité, je crois que avant de penser à changer la façon de faire la souveraineté il faut s'assurer que les règles soient respectées là où l'avenir du peuple québécois se joue, il faut d'abord accorder une grande importance à ce que les règles démocratiques soient respectées par le clan adverse. Je trouve invraisemblable qu'on n'a pas pensé à ça avant. Il y a des choses qui se passent ici qui seraient impensable ailleurs, en Amérique du sud par exemple. Les gens ici, bien que très instruits, ne sont pas vraiment très politisés. C'est extrêmement dommage. Il faut conscientiser les gens. C'est notre devoir.

***

La conversation s'est terminée avec une chaleureuse poignée de mains. Luck Merville sera en entrevue toute la journée, donc je ne pouvais profiter davantage de sa présence. Mais j'ai compris que je me suis adressé à un homme comblé et sincère.

Luck Merville sera présent au cocktail-bénéfice de la SSJB le 12 novembre à 17h30, à la Maison Ludger Duvernay.

Info 514-843-8851

De plus notre Patriote de l'année sera honoré et prendra la parole le dimanche 21 novembre vers 11h30 à Saint-Jean-sur-Richelieu lors de la cérémonie commémorant la victoire des patriotes du 23 novembre 1837. Gageons un gros 10 qu'il risque d'être la vedette du spectacle de la fête des patriotes le 24 mai prochain !

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