CHRONIQUE DU SAMEDI - 85

Barbarie en Espagne

Une comparaison Québec/Pays Basque
José Fontaine
13.3.2004

Il n’existe pas un seul argument, un seul ensemble de
faits significatifs qui prouvent que les individus
détachés de leur communauté nationale
sont plus universalistes ou plus réellement
cosmopolites que ceux qui se sentent
particulièrement liés à leurs compatriotes.

Pedro Irabara
(Les Temps Modernes, juin, juillet août 2001, p. 194)

[J’ai retravaillé quelque peu cet article paru (en 2001 : le titre était « Quelle violence au Pays Basque ? ») dans la revue que je dirige parce qu’il me semble exceptionnellement d’actualité. À cause des attentats de Madrid qui nous frappent de stupeur mais où nous ne devons pas éviter de voir aussi le parti qu’en tirent les unitaristes espagnols. Ainsi, selon El Païs, ce mot d’ordre donné par la ministre des Affaires étrangères espagnole aux ambassades d’Espagne à l’étranger d’accuser l’ETA. Troublant et pervers… Je tiens à dire que la violence de l’ETA me semble impossible à approuver mais elle n’est pas la seule à condamner en Espagne. On verra aussi une comparaison avec le Québec. Si des amis basques me lisent, je leur demande de me dire leurs critiques éventuelles.]

***

Il faut se défier de toute unanimité, y compris contre la violence et le crime. La violence et le crime au Pays Basque nous semblent parfaitement irrationnels car le Pays basque dispose manifestement d’une autonomie extrêmement élargie (…) La livraison de juillet-août (2001) des Temps Modernes examine de près la question basque. (…)

La violence comprise (comparaison avec le Québec)

(…) L’article le plus complet à notre sens, le plus clair se présente cependant apparemment comme complexe puisque Francisco Letamendia y tente une comparaison entre trois nationalismes, le basque, l’irlandais et le québécois. L’État auquel ont affaire les Québécois est un État « faible » , dans la tradition de Locke et la tradition libérale visant à un État protecteur d’une société avec des droits et des devoirs qui lui appartiennent. L’État auquel ont affaire les Basques est plutôt un État fort dans la tradition de Rousseau (France, Allemagne, Espagne), dont la tâche est de régénérer la société non de la protéger. (…)

L’État faible comme l’État anglais laisse subsister les institutions de la société civile en Écosse et Irlande ou Pays de Galles. Il laisse le Québec francophone demeurer lui-même (du moins jusqu’à aujourd’hui car l’État canadien a de fâcheuses tendances à devenir fort).

Le mouvement nationaliste basque est une formation très complexe, selon Letamendia, enracinée dans l’histoire de l’Espagne avec les guerres carlistes, soit les guerres d’une des branches des Bourbon en vue de récupérer le trône d’Espagne.

Les carlistes sont des légitimistes et des réactionnaires. Le nationalisme basque y plonge ses racines mais il en émerge transformé, d’abord en populisme nationaliste, celui de Sabino Arana, un mouvement qui est à la fois en opposition à la fois au «projet étatico-national de l’oligarchie basque, dépendante du marché national, et au mouvement ouvrier de Biscaye» (p.282). Ce mouvement bénéficie de l’autonomie accordée par la IIe République espagnole qui sera abattue par Franco et dont les nationalistes basques se feront les défenseurs. Ensuite, le nationalisme basque va voir naître en son sein un nationalisme basque sous la houlette de l’ETA. Cette organisation, d’abord démocrate-chrétienne, fédéraliste européenne et atlantiste va évoluer vers le marxisme et l’anti-impérialisme sous l’influence des luttes de libération coloniales. Elle est très divisée. Les « militaires », en tuant l’amiral Carrero Blanco (le successeur désigné de Franco) en 1973, l’emportent.

Puis après la mort de Franco, le mouvement se donne une légitimité politique à travers la coalition politique Herri Batasuna qui naît en 1978. Après le coup d’État militaire de 1981 (arrêté par le discours du roi d’Espagne ordonnant aux blindés de rentrer dans leurs casernes), l’ETA retourne à la violence pour imposer à l’Espagne l’indépendance du Pays Basque. À cette violence répondra - nouveau pourrait-on dire et même devrait-on dire - la violence espagnole. Les négociations menées à Alger entre le Ministère de l’intérieur espagnol et l’ETA pour parvenir à un accord (en 1989), échouent. Et finalement le gouvernement socialiste espagnol qui avait combattu le terrorisme par les méthodes du terrorisme est en crise du fait des révélations sur ces agissements. En 1996, il est remplacé par le Parti populaire moins compréhensif que le Parti socialiste à l’égard du nationalisme basque. Une série d’initiatives, comme on l’a dit plus haut ont mené au regroupement des nationalistes basques en 1998, rapprochement suivi d’une nouvelle rupture en 1999.

L’explication de Letamendia. Comparaison avec le Québec

La grande idée de Letamendia c’est que les nationalismes périphériques ou les autonomismes (et nous pensons que l’on pourrait en dire de même du nationalisme wallon), imitent la manière dont fonctionne l’État-nation qu’ils combattent. (…) Avant de lire Letamendia, nous aurions tendance à dire que le Canada fédéral, par sa propagande intensive contre le nationalisme québécois, reproduit à un niveau symbolique la violence physique de l’État espagnol : distributions de drapeaux, financement des médias nationaux avec une propagande constante via des drapeaux, des slogans, etc. En Belgique, cette forme de violence symbolique, contre la Wallonie et contre la Flandre, s’exerce via certains médias comme la RTBF et, dans une moindre mesure, via la Fondation Roi Baudouin. (…)

1) Définition et description du nationalisme périphérique violent

« Les nationalismes périphériques violents ont eux aussi une nature spéculaire. Mais leur mimétisme par rapport à l’État-nation est différent, en portée et en radicalité: quand les nationalismes non violents n’imitent que la communauté et la société nationales, les nationalismes violents, eux, qui contestent la légitimité de l’usage étatique de la force, imitent l’État en tant que centre monopolisateur de la violence. Dans sa phase de maturité, le nationalisme violent, par cette double mimésis, à l’égard de l’État, à l’égard de la Nation, construit une structure duelle, dominée par un groupe armé organisé comme contre-État et par une communauté civile de légitimation de ce qui groupe qui forme une contre-Nation.

Le nationalisme violent organise sa communauté de légitimation, et s’auto-organise en son ensemble, selon trois niveaux hiérarchiques: le groupe armé (ou groupe-État), avant-garde incontestable; les mouvements sociaux qu’il se subordonne, qu’il contrôle et radicalise: un ou des partis politiques.

2) Effets de la persistance de la violence nationaliste et conditions de son émergence

La longue persistance d’une violence politique organisée crée des contradictions toujours plus profondes entre la dimension identitaire et la dimension instrumentale du nationalisme violent, cette dernière se trouvant alors paralysée. Si le passage à l’instrumental exige de tout nationalisme périphérique qu’il surmonte ses limites ethniques pour gagner à sa cause la majorité de la population habitant le territoire, la violence prolongée par contre, induit une polarisation croissante des attitudes et des solidarités, durcit les frontières des groupes ethniques ou idéologiques, et même les frontières intra-ethniques. Là où coexistaient un nationalisme systémique et un nationalisme antisystème, ils ont tendance à devenir ennemis.

La violence qui entraîne des risques graves aussi pour ceux qui l’exercent, les accule à un point de non-retour. Son apparition, d’habitude, exige la conjonction de facteurs de déclenchement, à la fois externes et internes. Ces facteurs de déclenchement sont le plus souvent liés à des événements graves, changements de régime, décolonisations, partitions d’États, persécution de groupes ethniques. En Occident, l’influence des luttes de libération du tiers monde et quelques-unes des conséquences perverses des processus de modernisation - qui se traduisirent en colonialisme économique interne - se firent facteurs de déclenchement.

Il y a deux conditions d’émergence d’une violence nationaliste organisée. La première est l’existence d’une situation d’exclusion sociale ou politique ou les deux à la fois. Cette exclusion peut affecter le collectif ethnico-national dans son ensemble ou certains de ses secteurs, ou certaines revendications spécifiques (politiques, linguistiques, religieuses), assumées en profondeur et à contenu national. La seconde est l’existence d’un réseau serré de groupes qui protègent les valeurs des organisations violentes et les alimentent en hommes et autres ressources; des groupes dont les codes d’honneur interdisent en principe la délation.

3) La violence nationaliste d’État en réaction

En réaction aux nationalismes périphériques violents naît un nouveau type de centralisme, celui des nationalismes antiterroristes d’État. Ils mettent l’accent sur des valeurs de pluralisme, de pacifisme et d’humanisme, qu’ils opposent à celles du nationalisme violent; et ils soutiennent la rationalité des réponses antiterroristes du gouvernement dans les sphères médiatiques, politico-judiciaires et internationales.

Bien que le discours normatif de l’État insiste, en matière de lutte antiterroriste, sur la combinaison de l’efficacité et de la légalité, tout tend à séparer ces dernières. Les réponses corporatistes et la recherche d’une efficacité à court terme poussent la répression à oublier les limites de la légalité. la polarisation hostile du corps social de l’État-nation, harcelé par le terrorisme, fournit une légitimation au second degré qui se manifeste par une approbation tacite plus que par la défense explicite de ces actions éventuellement illégales. » (pp. 284-285)

Violence, Pays Basque et nation

On trouvera, outre cette explicitation de la question basque, énormément de réflexions utiles à la problématique nationale en général et notamment face à la mondialisation. L’un des acquis le plus fondamental de cette lecture, c’est l’idée mille fois prouvée mais rarement dite qu’il n’y a pas vraiment de lieu purement «a-nationaliste» si l’on peut ainsi s’exprimer. Certes, les nationalismes qui luttent pour un État autonome ou un État indépendant sont les plus visiblement nationalistes au sens péjoratif mais le cas du Pays basque montre que l’État-nation existant lui répond parfois par un nationalisme tout aussi dangereux. Ramon Zallo parle de la tendance actuelle à la fragilisation des États en raison d’un double mouvement de cette fragilisation, vers le haut avec les instances super-étatiques et vers le bas avec ce que l’on appelle les régions. Mais il montre aussi que tout ne s’explique pas comme cela et par cela. En outre, il entreprend de combattre une tendance très présente dans le champ intellectuel français qu’il situe chez E. Morin et I. Ramonet: «Parler de ces deux tendances comme vecteurs de logiques alternatives opposées) par exemple fusion versus fiction (Ramonet) ou association versus disjonction (Morin) -, c’est introduire dans la problématique une tournure inutilement dualiste qui alimente le traditionnel préjugé quant aux nationalismes minoritaires: tous devraient être qualifiés de “réveil des tribus”, tous seraient motivés par une irrationnelle quête de pureté ethnique face à la “rationalité” de l’État moderne.» (p.199).

Bien plus utile nous semble la réflexion de Paul Alliès dans la livraison de septembre-octobre-novembre 2000 des Temps modernes qui tente de renvoyer dos à dos la critique du souverainisme de la mondialisation et la critique libérale de l’État-nation. Nous ne ferons que résumer cette pensée qui insiste sur le fait que l’État-nation s’étant voulu un absolu et la fin de l’histoire humaine, ce qui lui succède adopte mimétiquement les mêmes prétentions, sans pour autant bénéficier de plus de légitimité. L’auteur renvoie à des propositions habermassiennes que nous formulons et reformulons sous la houlette de Jean-Marc Ferry très souvent dans ces colonnes. Elles ne mènent pas à un repli souverainiste sur l’État-nation comme chez les souverainistes français (par ailleurs souvent très opposés ou très méfiants à l’égard des nationalismes minoritaires dont le nationalisme wallon). Elles ne mènent pas non plus à accepter la mondialisation et la disparition pure et simple des États et des nations dans une Europe des régions mais dans un système d’association des souverainetés qui nous semble bien correspondre aux exigences actuelles (…)

José Fontaine
jose.fontaine@skynet.be




"La souveraineté, horizons et figures de la politique" in Les Temps modernes, septembre- octobre-novembre 2000 (n° 610), 442 pages et "La question basque, confins, violence, confinement", in Les Temps modernes, juin-juillet-août 2001 (n°614), 320 pages.

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