CHRONIQUE DU SAMEDI - 84
L’affaire Dutroux est-elle une affaire wallonne ?
José Fontaine 6.3.2004
En 1996, on découvrait les corps de deux petites filles de Wallonie, Julie et Mélissa, enterrés dans le jardin d’un pédophile wallon Marc Dutroux non loin de deux jeunes filles de Flandre, Ann et Eefje. L’horreur. Les quatre avaient disparu un an auparavant. On retrouvait également deux jeunes filles vivantes. Certains dérapages de l’enquête, les déclarations du Procureur du Roi de Neufchâteau (une petite ville d’Ardenne) amenaient l’opinion publique à envisager que ce terrible prédateur, Marc Dutroux, était peut-être au centre d’un vaste trafic pédophile où auraient été impliqués des hommes politiques importants, voire même de plus hautes autorités. En plus, quelques semaines plus tard, pour une faute légère le juge d’instruction du même Parquet de Neufchâteau était déchargé du dossier par l’autorité judiciaire.
Une vaste manifestation dite « La marche blanche » fut organisée en octobre à Bruxelles réunissant des centaines de milliers de personnes.
Il me semble qu’on a cru longtemps dans l’État belge que toute cette affaire impliquait de hautes autorités, permettait de penser que la police belge était mal organisée de même que la Justice.
Assez curieusement, il est même parfois des esprits qui mettent en cause la Wallonie elle-même puisque les policiers chargés de rechercher les fillettes enlevées en 1995 avaient échoué dans leurs enquêtes. Et qu’ils étaient des policiers wallons de même que le Parquet de Liège tout aussi défaillant.
Très récemment, sur un Forum, un membre flamand nous posait la question de savoir si cette affaire qui a amené des journalistes du monde entier à Arlon, lieu où se juge l’affaire, n’était pas une « affaire wallonne », reflétant une certaine incapacité de la Police et de la Justice en Wallonie.
J’avoue que j’ai mal réagi à cette question parce que dans cette affaire, c’est la Justice et la Police qui sont impliquées, mais dans l’État fédéral en progression que nous avons, la Justice et la Police demeurent des compétences exclusivement fédérales. Quelqu’un m’a alors rétorqué que, puisque nous étions séparatistes, il fallait que nous assumions cette affaire comme relevant de la responsabilité de la Wallonie.
Le problème est que dans bien des domaines, lorsqu’une championne ou un champion wallons conquièrent un belle place au palmarès mondial, lorsqu’un film de Wallonie se distingue – ce qui est arrivé plusieurs fois récemment - tout cela est présenté comme belge. Et que nous n’aimons pas que cela le soit. Il nous semble que la Wallonie devrait se réapproprier les honneurs en question. Mon interlocutrice sur le Forum me demandait d’en faire autant quand il s’agissait des déshonneurs, mais je lui répondis que, justement, pour les honneurs, elle avait elle-même fait remarquer il y a quelques mois que la nationalité d’un État fédéré est définie par l’État fédéral dont fait partie cet État fédéré.
Plus fondamentalement ce débat amène à poser une question essentielle. Je trouve effectivement que les peuples doivent assumer à la fois leurs hontes et leurs gloires. Mais s’il s’agit d’un peuple qui est encore peu reconnu – ce qui est le cas du peuple wallon – on lui fera aisément assumer dans l’État belge, les hontes, mais moins, ou même pas du tout, les gloires. Ce qui amène à penser que lorsqu’un peuple est assez avancé sur le chemin de la reconnaissance pour qu’on lui impute des torts graves, il faut alors être logique et l’admettre au même rang que les peuples des nations souveraines. Oui, l’affaire Dutroux est une affaire wallonne mais cela ne doit pas nous amener à en tirer les conclusions que cette Wallonie si déficiente en ce cas, devrait donc renoncer à l’autonomie et à l’indépendance, cela doit au contraire nous amener à les revendiquer plus que jamais. Peut-être n’ai-je pas besoin de beaucoup commenter ceci car je pense que les Québécois souverainistes sont souvent mis en face des mêmes interpellations que je l’ai été il y a quelques jours.
Ou bien un peuple est indépendant, mais alors il fait le considérer comme pleinement indépendant et il ne peut y avoir de demi-mesures, lui attribuant telle responsabilité mais pas telle autre. Ou bien ce peuple n’est pas indépendant et il doit disparaître de la liste des entités collectives que l’on peut mettre en cause. Ou bien on a l’indépendance ou bien on n'est rien.
José Fontaine
jose.fontaine@skynet.be
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