Chronique du mardi - 11

Le pavé

Jean-Pierre Boutin
mardi 24 août 2004

Monsieur Parizeau mérite une médaille olympique. Une médaille d’or au lancer du pavé. En effet, nous n’avions pas vu pareil remous dans la mare depuis belle lurette. Une simple lettre parue dans la presse aura suffi à monopoliser tout ce qui se fait de plume éditoriale pendant une semaine. Monsieur, je m’incline bien bas devant un coup aussi magistral.

Même ce cher André s’est senti dans l’obligation de nous en « Pratter » une bonne dans l’édition du 20 août 2004 de cette même presse. Le plus fort là-dedans, c’est que même les adversaires les plus acharnés du projet indépendantiste se retrouvent malgré eux à argumenter sur la meilleure façon de faire l’Indépendance du Québec. Quelle mise en canne. Somptueux.

C’est bien là que se trouve la plus belle réussite de monsieur Parizeau. Susciter un débat de fond chez tous les Québécois, qu’ils soient pour ou contre l’idée même d’indépendance. Forcer tout le monde à avoir une discussion sur le sujet et ainsi le remettre à l’ordre du jour. Que Parizeau ait parlé d’élection référendaire ou pas, que les nuances de son discours aient été escamotées ou que le fond de sa pensée soit révélé ou non importe peu. L’important c’est que grâce à sa sortie publique, tout le monde parle de l’Indépendance du Québec pendant plus d’une semaine. Un coup publicitaire qui arrive en plein au moment où il peut avoir un effet maximum.

Nous savons que les médias déforment toujours le discours et les idées pour leur donner une tournure exploitable. Nous savons tous que Parizeau n’a pas parlé d’élection référendaire mais plutôt de l’élection d’un gouvernement indépendantiste du Parti Québécois. L’ergotage de supposés experts constitutionnels provenant de chaires d’études du Canada ou d’ailleurs sur la légitimité démocratique d’élections référendaires est tout simplement hors contexte. La proposition de M. Laplante appuyée par M. Parizeau explique qu’un référendum devra avoir lieu sur le projet de constitution et qu’il s’agira de l’acte de fondation du nouveau Pays. Ce référendum gagnant devra avoir lieu avant la proclamation d’Indépendance. Cela semble clair pour tout le monde excepté pour ceux qui ne veulent pas voir.

Naturellement, M. Parizeau savait probablement déjà qu’il n’y aurait pas de débat sans que les gens soient un peu déstabilisés et c’est sans doute pourquoi il a fait mention dans sa lettre des événements de 1974, de Claude Morin et du fait qu’aucun référendum n’avait eu lieu pour l’entrée du Québec dans la fédération canadienne. Il savait pertinemment que les médias allaient accrocher sur ces faits et qu’ils les monteraient en épingle. Quelle hérésie ! Oser parler d’élections référendaires ! Pas encore de la chicane sur des vieux débats ! Et la machine médiatique de se remettre à pomper, comme dirait Falardeau. Peut-être était-ce un geste calculé, peut-être pas. Toujours est-il que une semaine plus tard, le débat continue et qu’il a eu une couverture médiatique sans précédent.

Pendant que des fédéralistes convaincus tentent de nous apprendre quelle serait la meilleure façon pour le Québec d’accéder à l’Indépendance, ils ne sont pas en train de nous dire que de toute façon c’est impossible, l’Indépendance. D’ailleurs on se demande quel genre de crédibilité ils peuvent avoir à nous dire d’un côté que la rivière est infranchissable et de l’autre que nous sommes mieux de construire un pont plutôt qu’un bateau pour y arriver. Faudrait se brancher.

Parlant d’absence de crédibilité, y a-t-il quelqu’un dans cette salle qui pourrait m’expliquer comment certains médias ont pu avoir l’idée d’inviter M. Morin à nous donner son avis sur la question de l’étapisme ? Se trouve-t-il quelqu’un d’assez crédule au Québec pour donner un quelconque crédit aux paroles d’un homme qui a trahi la confiance de René Lévesque et de milliers de militants péquistes en devenant informateur pour la gendarmerie royale du canada ? J’ose espérer que non.

Nous savons très bien que nous ne voulons plus d’un bon gouvernement provincial péquiste. Nous savons également que la partie référendaire n’est plus jouable à l’intérieur des paramètres que nous nous sommes imposés. Nous voulons jouer franc jeu alors que nous savons que notre adversaire ne le fait pas et qu’il n’a pas l’intention de le faire. Ottawa ne respecte pas la loi électorale du Québec qui a été mise en place justement pour s’assurer que tout le monde jouerait franc jeu, pas juste nous. Cet adversaire a également mis en place des lois pour nous empêcher de mener à terme un processus référendaire.

Nous avons le choix entre utiliser les mêmes moyens que notre ennemi ou choisir une autre voie. Si nous décidons d’utiliser les mêmes moyens que notre ennemi, nous devrons le battre sur son propre terrain et bafouer nos propres lois. Nous devrons également nous battre contre un adversaire possédant plus de moyens que nous. Il nous faudra aussi défier ses lois et faire tout le processus référendaire selon les lois du Québec, sans tenir compte de la loi C-20, ce qui forcera Ottawa à déclarer notre référendum illégal. Naturellement, est illégal tout ce qui nuit aux intérêts fondamentaux d’un État, et cela inclut la sécession de l’une de ses parties.

Choisir une autre voie, peu importe laquelle, semble être la solution la plus logique. Vous n’allez pas attaquer votre ennemi là où il vous attend n’est ce pas ? Même si la loi C-20 n’a pas de base juridique en dehors du Canada, malgré ce que Stéphane Dion pourrait bien en dire, cela n’est pas une raison pour la prendre de front, ni pour s’y soumettre d’ailleurs. De plus, le fait de provoquer un débat sur une future constitution pendant plusieurs mois gagnera probablement bien des gens à la cause, d’autant plus qu’ils auront le sentiment que quelque chose se bâtit sous leurs yeux. La magie risque de s’opérer alors qu’on assistera à la grossesse puis finalement à l’accouchement d’une nouvelle constitution et en même temps d’un nouveau Pays. On se débarrassera enfin du problème de la peur du vide constitutionnel et juridique suivant un vote pour le oui au référendum. Nous partirons du Canada pour emménager au Québec, dans de nouvelles institutions que nous aurons choisies et qui nous ressembleront. La population n’aura plus cette peur du néant post-référendaire, cet épouvantail utilisé à maintes reprises par le camp du non. Nous ferons enfin un vote positif, nous dirons : je veux ce Pays et non je ne veux plus de ce Pays.

Jean-Pierre Boutin
alch@globetrotter.net

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