Chronique du vendredi - 120

Nouvelle-France, vieille farce plate

Sylvain Deschênes
vendredi 26 novembre 2004

Jean Beaudin s’est d’abord fait connaître par J.-A. Martin photographe, un film ayant pour cadre l’apparition du métier de photographe ambulant à la fin du XIXe siècle. Un film un brin passéiste avec de belles images d’époque et de grandes interprétations. Un prix à Cannes en 1977 pour Monique Mercure. Dans l’ensemble, un film un peu ennuyeux, poussif, avec de belles qualités par catégories de palmarès. La recette pépère.

Une dizaine d’années plus tard, c’est Jean Beaudin qui a enrobé, avec le scénariste Fernand Dansereau, l’histoire des Filles de Caleb d’Arlette Cousture. Grand succès populaire. Le récit ravive des archétypes de notre histoire en les ancrant dans la fin du XIXe siècle. Une comédienne populaire sans grand métier réussit à y incarner sincèrement un beau personnage. Son homme, le bel homme des bois, y retourne pour de bon à la fin. Bien documentée par le récit initial, la série révélait parfois très justement les rapports de l’homme à l’Anglais, au contremaître, à l’économie qui se construisait à ses dépens. L’éducation donnait un peu d’espoir. Malgré le drame romantique de son dénouement, la série stimulait.

Beaudin a voulu se reprendre tout de suite après, avec le scénariste Dansereau, pour nous donner une œuvre vraiment crépusculaire. Une œuvre d’avortement a posteriori, afin d’assurer la négation actuelle de la nation. Dans Shehaweh, minisérie de trois heures, le duo-cuisinier cherche la recette pour détourner le capital de sympathie de la comédienne populaire des Filles de Caleb vers un nouvel objectif en la déguisant en invraisemblable indienne. Emmenée en France pour être francisée puis retournée en Nouvelle-France, son mariage avec un habitant simple et sans envergure ne donnera pas de descendance. Le tout est plein de simagrées puant le paternalisme envers les autochtones. On n’a pas pris la peine, par exemple, de chercher une indienne pour le rôle titre. On a misé sur le succès populaire d'une comédienne sans grande formation. Comme Benneton avec le racisme, comme Jean Charest avec le développement durable, une recette de marchands d’images en carton.

Dans la circulaire Voir, Beaudin s’est agité pour faire comme s’il avait quelque chose d’intelligent à dire pour expliquer le cadre historique de son gros navet Nouvelle-France :

« Pour Jean Beaudin, plus important encore était de remettre les pendules à l'heure: "Dans nos cours d'histoire, se rappelle le fougueux réalisateur, nous avons appris que c'était les "maudits Anglais" qui nous avaient attaqués; en fait, ils n'étaient pas méchants, ils faisaient ce qu'ils avaient à faire en prenant possession de territoires partout dans le monde. En fait, les écœurants, c'était les Français! Ce sont eux qui n'ont rien fait, qui n'ont envoyé ni argent ni armée, qui n'ont pas suivi le dossier. Quand on pense que Louis XV dépensait 10 fois plus d'argent par année pour les fêtes de Versailles que pour la Nouvelle-France! Cela m'apparaissait important de le dire à travers cette histoire d'amour." »

Tant de fougue pour dire des conneries de cette dimension doit être libérateur! Comme si on pouvait dire n’importe quoi, se laisser aller incontinent avec le réservoir d’argent fédéral pour vous remplir à mesure. Imaginez des Anglais qui ne font que leur travail comme des gens disciplinés que nous ne sommes pas...; évidemment, on sait comment les Québécois font de la politique au fédéral, c’est dans leurs gênes. La réplique cinglante sur le vif et sans trop de majuscule d’un lecteur vaut la peine d’être lue à la même adresse :

« Mettons Jean Beaudin dans le rouge!!!

Jean Beaudin dit: '' les français ont été cons parce que Louis XV dépensait pour les fêtes 10 fois plus d'argent qu'il n'en aurait fallu à la Nouvelle-France pour survivre''.

Moi je dis: '' Les bonzes de téléfilm canada ont été cons parce que Jean Beaudin a dépensé pour son minable navet 10 fois plus d'argent qu'il n'en aurait fallu au cinéma Québécois pour conserver son ascension vers le cinéma de qualité.''

Le film est pourri mais malheureusement il va rapporter beaucoup c'est sûr. J'entendais les producteurs s'inquiéter du succès à la radio... Si star académie a un tel succès ici au Québec, un film qui est comme une toune de marie-Guylaine Thibert de 2 heures et quart va pogner aussi à mon grand désespoir! Public de grâce ne va pas te faire avoir! Mettons-les dans le rouge et ainsi, il n'y aura plus de tels navets.

nulnulnulnulnulnulnulnulnulnulsaufnoémieetencorenulnulnunlnulnulnulnulnunul!!!!!

Charles-Olivier Laplante
19 novembre 2004 »

Le scénario de Nouvelle-France est de Pierre Billon, haut fonctionnaire fédéral trudesque et citélibriste, particulièrement versé dans la rhétorique coloniale du Canada. Christian Desmeules, dans le Devoir, résume ainsi :

« Récit d'une double trahison, Nouvelle-France «défend» une vision singulière et plutôt controversée de la Conquête anglaise. C'est-à-dire que le peuple «canadien» aurait en quelque sorte été libéré des méchants Français dégénérés et corrompus par les «Lumières» de la démocratie britannique. Une vision de la Conquête anglaise déjà défendue par Laurier Lapierre, dans 1759 : The Battle for Canada (McClelland & Stewart, 1990), et par Jacques Godbout, avec son documentaire Le Sort de l'Amérique. «J'ai longtemps cru que les Anglais étaient les principaux ennemis des Canadiens. Ils sont les plus visibles, certes -- et en conséquence les moins dangereux», fait dire l'auteur à François Le Gardeur. »

Pour faire passer ce plum pudding infect, Billon arrose le tout de sentiments sirupeux. Pas avec du sirop d’érable, bien entendu, mais avec un sirop de poteau aromatisé.

« Sur papier, il ne reste plus qu'une histoire d'amour efficace et bien écrite, tentative parfaitement manucurée de rendre vivante et humaine l'histoire «avec sa grande hache» (Perec). Une histoire où on regrettera seulement certains télescopages historiques, des personnages peu nuancés répondant à quelques archétypes hollywoodiens, un manque évident de chair autour des mots. Un produit dérivé, certes, mais un produit dérivé de qualité. »

Une sorte de « 150 minutes du Patrimoine » pour trente-trois millions.

La propagation de cette vision du Canada ne date pas d’hier. Il y a une quarantaine d’années, la série Le Major Plum Pudding (1969-1972), écrite par le fédéraliste Jacques Létourneau, qui en tenait le rôle titre en même temps que la pipe de Claude Morin munie d’une antenne d’agent secret, mettait en scène une enfant qui habitait chez le bon major sous la tutelle d’une gouvernante. Le méchant était un vilain espion français nommé Cassoulet ! Le hic, c’est que le comédien Gaétan Labrèche le jouait tellement fou et délicieux qu’il était rapidement devenu le préféré de l’émission, ses grimaces l’emportant sur la plate autorité britannique. C’est ainsi qu’il a transmis à son fils le secret de la grimace subversive de la grenouille Yolande !

En cherchant, vous la trouverez peut-être, insolente, au milieu cette grande fresque empesée de Patrimoine Canada.

Sylvain Deschênes
sdcom@sympatico.ca

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