CHRONIQUE DU SAMEDI - 132
Un Thèse de doctorat sur les militants wallons et québécois
Ces nationalismes créeront peut-être des nations sans État ou encore post-étatiques
José Fontaine 12 mars 2005
Christophe Traisnel a défendu le 15 octobre 2004 une thèse intitulée Le nationalisme de contestation (*), une thèse préparée sous la direction des Professeurs Denis Monière et Hugues Portelli. Et cela en vue de l’obtention du doctorat tant à l’Université de Montréal qu’à celle de Paris II.
Je résume cette thèse encore trop rapidement lue.
J’ai été assez étonné non que Christophe Traisnel compare le Québec et la Wallonie mais qu’il compare les militants des deux pays car, à première vue, le mouvement militant au Québec me semble bien plus important qu’en Wallonie avec un parti québécois qui reprend les aspirations indépendantistes des militants souverainistes et qui est en phase avec la majorité des Québécois francophones. Mais C. Traisnel propose dans l’introduction de sa thèse une justification qui me semble assez forte de la pertinence de la comparaison.
L’argument de la thèse pour comparer Québec et Wallonie
L’argument de Christophe Traisnel se fonde sur un tableau très bien fait mais que je ne reproduirai pas ici dans l’espace limité de cette chronique.
Il fait se regarder dans l’examen du Cas 1 (Québec) et du Cas 2 (Wallonie), des variables indépendantes qui sont des données que nous appellerions le problème québécois et le problème wallon. Là, il n’y a que différences et la comparaison doit surtout insister sur les différences (je dirais par exemple que la langue française et sa défense jouent un grand rôle au Québec, un moindre rôle en Wallonie).
Il met en regard ensuite une autre variable indépendante : C (Québec) et [C] en Wallonie: il s’agit de “la gouverne locale”. Au Québec, elle est très ancienne puisque chacun sait que des formes d’autogouvernement ont existé depuis 1791 et en tout cas à partir de 1867. En Wallonie, elle est très récente: une forme d’autogouvernement aux pouvoirs limités en 1980, fort étendus en 1993 et devenus assez considérables à parti de 1999. Christophe Traisnel suggère, je pense, que l’on doit comparer deux dates : 1867 au Québec et 1990 (ou 1993) en Wallonie. S’il s’agit bien de données cette fois-ci plus comparables (les deux gouvernements), celles-ci sont quand même très différentes également.
Il y a finalement deux données que l’auteur nomme “concordantes” qu’il désigne par la lettre Y dans les deux cas et qu’il appelle “la présence dans les espaces politiques d’un mouvement nationaliste susceptible de produire une doctrine identitaire suffisamment cohérente pour entrer en contradiction avec celle de l’État.” (Le nationalisme de contestation, p. 19). La propriété finale (“expliquée”), c’est une identité collective de type nationale affirmée. Pour l’auteur, l’identité québécoise et wallonne sont chacune “une identité collective affirmée”, mais en Wallonie, l’appartenance identitaire est faible et au Québec, au contraire, elle est forte.
La thèse ne donne pas véritablement d’explications de cette différence. Il me semble aussi que son intérêt est ailleurs.
Une thèse sur le militantisme
S’appuyant sur de nombreuses références, l’auteur de la thèse montre que le militantisme aujourd’hui a profondément changé de nature. Alors qu’autrefois, une étude sur le militantisme supposait notamment l’utilisation d’enquêtes statistiques importantes, en vue de déterminer la nature et les buts des armées perses en quoi consistaient autrefois les syndicats, les partis (mais aussi bien d’autres mouvements sociaux), le militantisme aujourd’hui est plus le fait d’individus regroupés souvent en plusieurs organisations, individus et organisations formant un groupe très dense mais finalement “un nombre limité d’individus” (p. 14). De fait, je ne le cache pas, les militants wallons d’aujourd’hui s’estiment en général peu nombreux et cela quelle que soit la tendance à laquelle ils appartiennent.
Cependant, selon C. Traisnel, ces mouvements wallons animés par quelques centaines d’individus sont extrêmement actifs dans l’élaboration d’une doctrine identitaire. Et il est vrai (je parle surtout ici pour la Wallonie mais ce que je vois au Québec le confirme où c’est d’ailleurs encore plus important), que la production d’écrits tend à fonder un discours national wallon (bien que les Wallons n’aiment pas le mot “national” en raison de l’expérience des deux guerres mondiales dont on attribue l’horreur au “nationalisme”): il existe un Institut Destrée par exemple et une Fondation wallonne (dont j’ai déjà parlé) et que C. Traisnel désigne comme les principaux “laboratoires de l’identité”.
Ce que j’ai découvert en lisant sa thèse, c’est que l’influence de ces “laboratoires de l’identité” sur la “gouverne locale” en Wallonie est tout à fait déterminante. En fait – et j’avoue que je n’en étais pas conscient avant de le lire - la “gouverne locale” en Wallonie (et cela peut reprendre tant les partis au Gouvernement que dans l’opposition au parlement wallon à mon sens), reprend quasiment entièrement à son compte ce “discours national”. Le but de la thèse de C. Traisnel n’est pas de dire pourquoi, mais de définir d’un peu plus près le “nationalisme” de ces mouvements.
Le nationalisme de contestation
Pour l’auteur de la thèse, les nationalismes de contestation (tant au Québec qu’en Wallonie mais aussi en Catalogne, en Écosse, etc.), sont un nouveau type de nationalisme qui s’assimile aux mouvement sociaux en général, comme par exemple le féminisme, l’altermondialisme. Ils agissent certes dans un but national mais pour faire valoir des aspirations progressistes présentes dans les sociétés en cause. C’en est à un tel point que l’auteur suggère même que ces nationalismes créeront peut-être des nations sans État ou encore post-étatiques. Ce qui, en quelque mesure, est aussi le reflet de leur caractère post-moderne (ou hyper-moderne), avec cet élément de l’individualisme des militants.
Il constate que, tant au Québec qu’en Wallonie, ces nationalismes ont l’oreille des autorités locales.
Pour Le nationalisme de contestation, “le mouvement souverainiste n’a pas réussi à traduire en État souverain la reconnaissance de la nation québécoise ni à créer d’ailleurs de consensus autour de cette reconnaissance” (p. 534). Quant au mouvement wallon, “(il) a échoué à mobiliser durablement et à convaincre “les Wallons” de l’existence d’une communauté et même d’un peuple wallon qui se distinguerait d’un peuple belge” (p. 534) (chose cependant admise même par les réunionistes curieusement). La thèse de Traisnel propose ici une sortie de l’impasse qui décevra peut-être bien des militants mais qui me semble pertinente. Et je vais la citer longuement.
“Comment les communautés wallonne et québécoise peuvent-elles sortir de cette impasse? Les nationalistes ont apparemment conscience de ces impasses: les réflexions sur les stratégies au sein du mouvement souverainiste ou dans la société québécoise, les réflexions sur la promotion de la Wallonie et l’action nécessaire sur les références identitaires des Wallons et de la part du gouvernement wallon comme de la part du mouvement lui-même ou de ses laboratoires de l’identité montrent ce souci de dépasser les limites de l’affirmation nationale et des impasses identitaires vers lesquelles elle conduit. Comment? Il semble qu’une tendance se dessine. C’est l’investissement du terrain de cette tension insoluble entre une identité construite par l’État et l’identité concurrente, contestataire, construite par un mouvement? Entre un nationalisme étatique et un nationalisme de mouvement social. C’est l’investissement du terrain de la citoyenneté et de l’appartenance par le discours identitaire des mouvements nationalistes. Terrain originellement réservé par l’État par le fait que seul l’État est à même d’aménager, par le droit et la constitution d’un régime national de citoyenneté, les trois dimensions de la citoyenneté (les droits, la participation, l’appartenance), les mouvements nationalistes s‘en sont pourtant emparés pour l’investir et aussi l’occuper.
Plutôt que de chercher à affirmer et convaincre une communauté de toute façon divisée sur la question, les nationalistes cherchent par la citoyenneté à postuler plus qu’à démontrer une appartenance et à tirer les conséquences de cette appartenance distincte en terme de législation distincte, de droits distincts et d’un rapport distinct entre la gouverne et la communauté des citoyens intéressés à cette gouverne. Les mouvements réfléchissent sur cette citoyenneté distincte: comme on l’a vu, le thème occupe par exemple une place de choix dans le programme du Parti québécois, alors que le mouvement wallon n’hésite plus à parler de citoyenneté wallonne. Au-delà de la simple rhétorique citoyenniste, c’est toute une réflexion sur un aménagement local de la citoyenneté qui s’établit dans les espaces politiques québécois ou wallon, avec des conséquences au niveau des politiques publiques. À travers cet aménagement, on cherche à penser non plus seulement un projet, une “Wallonie au futur” mais l’ici et le maintenant en aménageant localement l’accès aux institutions par la définition de règles démocratiques, par un régime distinct de droits collectifs, et l’appartenance à une communauté imaginée, certes, mais cette fois à travers la citoyenneté. La communauté imaginée se mue en communauté de citoyens, alors même que l’État n’est pas (encore) là?” (pp. 534-535).
Qui suis-je? Qui sommes-nous?
Je voudrais bien préciser que le texte de ma chronique d’aujourd’hui ne consiste pas encore en un vrai compte rendu de la thèse Le nationalisme de contestation. Ce compte rendu, je le ferai de manière plus exhaustive dans la revue que je dirige. Car il y a toute une pensée à nouveaux frais dans ce travail du militantisme, des mouvements sociaux et du nationalisme que je n’ai pu qu’effleurer ici même.
Mais comme j’ai pu être mis en cause comme “minoritaire” ou comme ne représentant pas “la majorité du mouvement wallon”, j’ai voulu au fond utiliser ce texte pour me situer à nouveau face à mes lecteurs de VIGILE. Je ne reproduirai pas ici le jugement sommes toute assez sévère que porte l’auteur de la thèse sur la dimension rattachiste du mouvement wallon qui est effectivement le credo de bon nombre de militants mais qui n’a guère de chances de convaincre, pense-t-il, l’opinion publique de Wallonie. Lorsque, en septembre 1999, j’avais pris position directement, dans une cérémonie importante à la fois wallonne et belge en faveur de la République, je considérais le mouvement wallon comme dans une impasse (plus grave encore que celle décrite par C. Traisnel), et cette prise de position était une sorte de prise de position extrême, mais de type “résistant” sans s’illusionner sur la portée immédiate d’un tel cri (sauf le scandale ou la provocation et je n’avais pas imaginé que ce serait aussi important, du moins médiatiquement, et là non plus je n’ai pas d’illusions).
C. Traisnel présente les militants wallons autrement, d’une manière que je ne voyais pas bien, je l’avoue. Qu’il me pardonne d’avoir fait une lecture trop rapide de sa thèse (que j’approfondirai dans les jours qui viennent). Les circonstances ont peut-être voulu que je repère chez lui ce qui peut nous situer comme militants wallons et québécois. En fait, le mouvement wallon (surtout sans doute), est devenu d’abord et principalement ce que Traisnel appelle en une expression que je trouve juste un “laboratoire de l’identité”, un “réservoir à pensées”, comme on dit en anglais. Or ces laboratoires de l’identité sont fréquentés depuis plus longtemps que je ne l’imaginais par les Gouvernements wallons successifs (de même au Québec). Nous avons été reçus en novembre dernier par le Premier Ministre wallon et nous avons obtenu de lui qu’il change dans le sens que nous lui avons indiqué, ce que nous appelons chez nous “Contrat d’Avenir pour la Wallonie”, et qui est un texte qui va plus loin qu’un simple programme gouvernemental. Sur certains détails de ce Contrat, il y a, en Wallonie, un consensus que je dirais “absolu” des grandes forces sociales organisées (syndicats de travailleurs, organisations patronales et agricoles, PME). Tout en étant bien conscient que, comme militant wallon, je suis très minoritaire (et nous en général), je sais aussi que nous avons, même peut-être plus que ne l’indique C. Traisnel, l’oreille du peuple wallon. En tout cas, le 26 septembre 2003, après une démarche d’intellectuels au parlement wallon qui avait fait grand bruit, le journal “Le Soir” publiait un sondage au terme duquel il s’avérait que nous avions le soutien d’une large majorité des Wallons.
Ce sondage (ou bien d’autres sondages opérés depuis vingt-cinq ans, même parfois par des milieux soutenus par la monarchie! et surtout des enquêtes plus approfondies), montrait en quelque sorte que C. Traisnel aurait tort de considérer que le peuple wallon n’a pas une forte appartenance. Car la conclusion de ces enquêtes, c’est que les Wallons ont au contraire un fort sentiment d’appartenance mais qui, il est vrai, se considère comme compatible avec le sentiment belge, ce qui n’est pas mon sentiment, du moins, cela ne me semble pas tenable à long terme.
Mais C. Traisnel, en négligeant méthodiquement ces sondages et enquêtes, a-t-il nécessairement tort? Je ne le pense pas tout à fait. Cela mériterait une discussion. Je pense surtout qu’il a découvert au Québec et en Wallonie une manière vraiment autre de se positionner par rapport à la nation, un nationalisme des temps nouveaux.
En le lisant, j’ai découvert aussi, un peu avec gêne, que quelque part, je ne dois pas être décrit comme minoritaire, mais comme un “conseiller du pouvoir” et donc en tout cas, comme tous les amis qui défendent l’idée d’une nation wallonne, tout sauf quelque chose de marginal. À la limite, je deviendrais un conformiste?
Je m’en rends compte terriblement dans mon école où, quand j’y suis entré il y a trente ans, j’apparaissais comme un militant wallon extrémiste et où maintenant (mais depuis peu), ayant en charge le cours sur “les institutions de l’État belge”, j’ai le plaisir de décrire ce à quoi j’aspirais en 1975 et qui me rendait “suspect” de “séparatisme” en ces années-là. Car c’est une chose sur laquelle insiste fort C. Trasinel, l’étendue tout à fait unique des pouvoirs étatiques wallons.
Mais par rapport à la nation, nous devons poursuivre le travail que les Québécois doivent poursuivre, eux, seulement, pour obtenir l’État qui convienne. C’est pour cela que l’idée d’une rencontre des militants québécois et wallons dans les “laboratoires de l’identité”, de part et d’autre de l’Atlantique, devrait être sérieusement étudiée. Parce qu’elle nous permettrait d’être plus performants politiquement, je crois.
Quant à la thèse de Christophe Traisnel, elle ne peut pas demeurer dans les archives de Paris et Montréal. Et il me semble que l’idéal c’est qu’elle puisse être publiée à Québec, à Namur et à Paris. J’ajoute à ce sujet que Christophe Traisnel est le premier Français qui m’ait donné le sentiment d’avoir compris à fond la Wallonie et, pour ce qui est du Québec, s’il n’est pas le premier, je crois que, chez vous aussi, il est bien plus qu’un visiteur intelligent mais lointain.
José Fontaine jose.fontaine@skynet.be
* lecture rapide plus que compte rendu.
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