CHRONIQUE DU SAMEDI - 141

Les oeufs wallon et flamand, la coquille belge

José Fontaine
samedi 14 mai 2005

Le gouvernement fédéral belge a failli tomber sur la question d’un arrondissement électoral qui est à cheval sur le territoire de l’État fédéré de Bruxelles et l’État fédéré de Flandre (les arrondissements dans notre système à la proportionnelle élisent plusieurs députés et surtout celui-là, le plus important du pays). Bruxelles est de l’État fédéré de Bruxelles, Hal et Vilvorde sont en Flandre. Les Flamands veulent clarifier la situation en ne permettant plus que des habitants francophones en Flandre (de cet arrondissement « à cheval » sur les deux États), votent pour des candidats francophones (bruxellois ou pas), aux élections fédérales et européennes. Ils veulent fixer clairement la frontière entre Bruxelles et la Flandre.

Personnellement, je ne leur donne pas tort. Ils doivent défendre leur langue. Et donc ils veulent que cet arrondissement soit scindé: la partie bruxelloise (théoriquement bilingue mais en fait francophone) et la partie flamande (quoique avec beaucoup de Francophones).

On peut comprendre à partir des cartes éditées sur ce Forum, la deuxième indique la région bruxelloise en vert. Au sud de cette carte c’est la Wallonie qui est séparée de Bruxelles par Rhode-Saint-Genèse, commune théoriquement flamande, mais à majorité francophone : http://forum.aceboard.net/12811-2745-20600-0-impliquerait-scission-quot-quot.htm

Les Francophones dans la périphérie bruxelloise

Mais il est vrai aussi qu’il y a dans certaines communes autour de Bruxelles, mais situées en Flandre, un certain nombre de communes francophones (comme Rhode-Saint-Genèse) à qui on a reconnu un statut spécial (avec des écoles, des papiers administratifs en français). Il est vrai aussi que les Bruxellois qui sont entièrement en territoire flamand, séparés de la Wallonie par une seule de ces communes qui ont un statut spécial, fantasment sur la crainte d’être absorbés par la Flandre, croyant que le nationalisme flamand est pervers et veut à tout prix reconquérir Bruxelles. Il est vrai aussi que certains unitaristes belges veulent le maintien de cet arrondissement électoral, car ils y voient un lien entre Bruxelles et la Flandre. Ils ont même écrit que celui qui veut que cet arrondissement soit scindé veut la fin du pays. Car alors, Bruxelles, la Flandre et la Wallonie auraient des frontières claires et fixées. Comme les États fédérés en Belgique exercent des compétences correspondant déjà à plus de 50 % des ressources budgétaires des organes supérieurs de l’État (l’État fédéral + les États fédérés), et 90 % de leurs agents, on comprend ce raisonnement. Mais cette évolution va se poursuivre.

Le Gouvernement a failli aboutir à un accord. Mais n’y est finalement pas parvenu. On s’attendait à ce qu’il tombe. Mais il a demandé la confiance du Parlement (Wallons, Bruxellois francophones et Flamands des partis de la coalition gouvernementale, divisés sur l’arrondissement, mais soutenant quand même leur gouvernement), qui la lui ont accordée. Il n’y a donc pas eu de crise à proprement parler. Elle est seulement postposée ou refoulée (comme on le dit d’un désir refoulé). Il continue sans résoudre le problème qui l’a agité depuis un mois.

Une opinion flamande qui se croit vaincue

Le problème c’est que l’opinion flamande estime qu’elle a été « vaincue » (car l’arrondissement n’est pas scindé et les Flamands le demandent depuis longtemps), par les Wallons et notamment le flamboyant chef du parti socialiste, le Wallon Élio Di Rupo, unitariste et belgicain avéré, qui accepte la grande autonomie des États fédérés, mais sans enthousiasme. Au point de dire que, puisqu’il n’y a pas eu d’accord sur cette matière « communautaire » (on dirait « constitutionnelle » je pense au Canada), il faut s’occuper des seuls « vrais » problèmes qui intéressent (selon lui) « les gens » : les problèmes économiques et sociaux.

Élio Di Rupo n’est peut-être pas très sincère quand il s’exprime comme cela. Il surfe sur une certaine lassitude de ces questions en Wallonie où le discrédit de la classe politique amène une partie de l’opinion à penser que le fédéralisme est une invention « des politiciens ». D’où le discours de Di Rupo « je veux m’intéresser aux "vrais" problème ”des gens” », c’est-à-dire « les problèmes économiques et sociaux ». L’ennui c’est qu’il est peu pédagogique de s’exprimer comme cela et finalement pas très juste.

Les deux erreurs de Di Rupo

Premièrement parce que les problèmes économiques et sociaux sont très largement traités par l’Europe d’une part, et la Wallonie de l’autre, deux domaines où Di Rupo s’investit comme ceci. Pour l’Europe, il prétend que la Constitution européenne est trop compliquée pour qu’on la soumette aux « gens » (par référendum : chez nous c’est le Parlement qui ratifiera la Constitution). Et la Wallonie, il la juge trop secondaire pour s’en occuper vraiment, du moins directement. Évidemment, cela n’aide pas les Wallons à comprendre leur destin qui s’incarne pourtant désormais principalement (d’un point de vue politique) en Wallonie. Mais la monarchie belge peut encore donner l’illusion que la Belgique existe encore comme jadis. Et Di Rupo est aussi très monarchiste.

Deuxièmement, ce n’est pas pédagogique parce que c’est faux. Il y a eu, il y a une heure ou deux très exactement, une très intéressante discussion où s’exprimaient quatre des plus grands journalistes « belges » : dans l’émission de la RTBF Face à l’info. Tous sont tombés d’accord pour dire que les problèmes communautaires en Belgique ne sont pas seulement ceux qui agitent la classe politique, mais un problème fondamental. D’ailleurs lié aux « vrais » problèmes (ceux dont parle Di Rupo). Ils agitent la Belgique depuis un siècle. On ne peut pas dire non plus que seuls les Flamands seraient demandeurs de « nationalisme » (un mot qu’on n’aime pas en Europe) : les Wallons ont voulu aussi leur État.

Fidèle à une certaine tactique des dirigeants wallons et francophones, le président du PS fait semblant cependant de croire que la Belgique est encore possible parce que, notamment dans l’opinion bruxelloise, on veut encore y croire. Le Président de cette Région n’a-t-il pas dit lors de la fête bruxelloise (le 8 mai), que la spécificité de Bruxelles, c’était qu’elle était la capitale belge ? Mais s’il n’y a plus de Belgique ?

Le jeu de Di Rupo, jeu politique attaché aux seules apparences

Voilà le problème. C’est notamment à cause des Bruxellois francophones (une écrasante majorité dans la capitale belge), que Di Rupo joue un jeu qui n’est pas dans l’intérêt de la prise de conscience wallonne, la grande ville qu’est Bruxelles influençant fortement la Wallonie comme toute métropole. Seulement, l’influence de cette métropole de sentiment ultra belge a beau être ce qu’elle est pour la Wallonie, cela n’empêche que les réalités – on l’a encore redit dans Face à l’info – c’est que l’État belge va encore voir la dévolution de nombreuses compétences aux États fédérés. Comme on est déjà à 51%, si de nouvelles dévolutions sont effectuées, il ne restera bientôt plus rien à l’État fédéral belge (il faudra sans doute encore 10 à 20 ans).

J’ai la joie de dire que parmi mes élèves, il y a des Français à qui j’explique cette situation. Et ils la comprennent aussi bien et parfois même mieux que les Wallons. Certains ont même anticipé sur la suite du cours en faisant remarquer que la Belgique tend à n’être plus qu’une coquille vide, ou, si l’on veut, une coquille contenant non pas un oeuf, mais deux, la Flandre d’une part et, d’autre part, la Wallonie et Bruxelles.

La Belgique ne disparaîtra pas, mais elle sera gobée de l’intérieur par la Flandre et la Wallonie, Bruxelles devant bien un jour s’incliner devant la chose.

L’ennui c’est que Di Rupo – les politiciens sont attachés aux apparences – semble croire et surtout fait croire que c’est la coquille qui est l’important, alors que ce sont les oeufs. À quelque point de vue que l’on se place, et même du point de vue flamand que je comprends et même accepte jusqu’à un certain point comme je l’ai souvent dit. Je suis souvent invité en Flandre parce que sur l’essentiel nous nous entendons qui est de vivre en bonne entente mais plus tout à fait dans le même État : Met de Walen maar zonder België me dit un ami anversois, Avec les Wallons mais sans la Belgique.

José Fontaine
jose.fontaine@skynet.be

COMMENTAIRES