CHRONIQUE DU SAMEDI - 143
La France, mais surtout la République
José Fontaine samedi 28 mai 2005
Dimanche, les Français se prononcent par référendum sur la Constitution européenne. Il est probable que ce sera NON.
J’ai énormément lu sur la Constitution européenne. Ma religion s’est faite à partir d’un très long article que nous a donné Jean-Maurice Dehousse, le Wallon qui a le premier présidé un Gouvernement wallon autonome. Chez cet homme, comme chez beaucoup de militants wallons (car il en est un), la conviction européenne va de pair avec la conviction wallonne.
Longtemps en Wallonie, même si nous avons admiré beaucoup de Gaulle (dans toutes les couches sociales), on est resté partisan de l’Europe. Et cela reste. Mais on ne l’est plus aveuglément. Chez les autonomistes wallons aussi, non sans raisons d’ailleurs. Car l’existence de l’Union européenne a permis l’élargissement maximal de notre autonomie. En effet, à partir du moment où bien des compétences dévolues à la Wallonie l’étaient dans des domaines qui faisaient partie de politiques menées en commun par les Gouvernements européens (l’agriculture par exemple), il fallait aussi donner aux États fédérés la capacité d’agir sur le plan européen (et donc international), sinon, tout aurait été compliqué. L’Europe nous a apporté beaucoup. Elle a aussi beaucoup apporté à la France et la France (malgré ce que l’on dit parfois), lui a apporté beaucoup. On oublie que le général de Gaulle voulait que l’Europe (des six, celle de 1957 : avec l’Allemagne, l’Italie, la Hollande, le Luxembourg et l’État belge), devienne une confédération politique. Et il avait même proposé que ce projet confédéral soit ratifié par référendum. Le ministre belge des affaires étrangères Spaak, l’homme politique le plus détesté à Liège, la plus grande ville wallonne, avait fait échouer le projet avec son compère hollandais, Luns.
Le Plan Fouchet
Ce projet d’État confédéral européen est connu sous le nom de « Plan Fouchet » du nom d’un ministre du général. Je voudrais citer les deux premiers articles du Plan Fouchet, première version (1961), dont l’intégralité est ici: http://www.ellopos.net/politics/fouchet.htm
Article I. - Il est institué, par le présent traité, une Union d'Etats ci-après désignée par le terme: l'Union.
L'Union est fondée sur le respect de la personnalité des peuples et des États membres, l'égalité des droits et des obligations. Elle est indissoluble.
Article II. - L'Union a pour but
* de parvenir, dans les questions qui présentent un intérêt commun pour les États membres, à l'adoption d'une politique étrangère commune ;
* d'assurer, par une étroite coopération entre les États membres dans le domaine de la science et de la culture, l'épanouissement de leur patrimoine commun et la sauvegarde des valeurs qui donnent son prix à leur civilisation ;
* de contribuer ainsi, dans les États membres, à la défense des droits de l'homme, des libertés fondamentales et de la démocratie ;
* de renforcer, en coopération avec les autres nations libres, la sécurité des États membres contre toute agression grâce à l'adoption d'une politique commune de défense.
D’un côté c’est les peuples et de l’autre les banques
En lisant cela, on croit rêver. Comme on croit rêver en lisant aussi par ailleurs que le texte du traité est rédigé en allemand, français, italien et néerlandais. Comme on croit rêver en lisant que l’Union confédérale a pour but : d'assurer, par une étroite coopération entre les États membres dans le domaine de la science et de la culture, l'épanouissement de leur patrimoine commun et la sauvegarde des valeurs qui donnent son prix à leur civilisation. Alors que dans la Constitution européenne de Giscard d’Estaing, il n’est question que de banques, de circulations des capitaux et des biens, de concurrence (non faussée ! comme si cela existait !).
Évidemment, on sait que Marx prétendait que l’État bourgeois se donne de beaux principes par ruse idéologique pour dissimuler derrière la fraude idéologique son objectif véritable qui est de posséder et de prendre. Mais Paul Ricoeur a montré, parlant de Rousseau justement, que derrière l’hypocrisie ou malgré elle, l’énoncé des droits n’est pas qu’un pur bavardage. Après tout, le grand bourgeois qu’était de Gaulle avait pu aussi s’allier avec les ouvriers communistes pour défendre ces droits contre la barbarie nazie. En 1961, il y avait 16 ans seulement qu’elle était disparue et on en sentait encore le souffle obscène. Je ne parle pas de cette époque avec nostalgie. J’étais jeune, je n’étais pas conscient de ces choses.
Jean-Maurice Dehousse est allé même jusqu’à affirmer que la Constitution européenne était en retrait par rapport au droit romain. Il écrit: « chacun commence à savoir que l’Europe, comme le reste du monde, commence à manquer d’eau ; déjà on constate des effets importants dans certaines régions d’Espagne ou d’Italie : non seulement le projet ne contient pas un mot à ce sujet mais, en sacralisant la concurrence, il interdit tout système juridique de protection de cette matière inhérente à la vie ; j’ai entendu François HOLLANDE [Premier Secrétaire du PS français] affirmer sans rire que le projet ne contenait ”aucune régression par rapport aux traités antérieurs” : ici, ce n’est pas seulement par rapport aux traités antérieurs que l’on régresse mais par rapport au droit romain » (en effet le droit romain décrit l’eau comme « res nullius » c’est-à-dire quelque chose que personne ne peut s’approprier). On peut prendre connaissance de cette argumentation à cette adresse : http://forum.toudi.org/viewtopic.php?t=2625.
Les dirigeants européens méprisent leurs peuples
C’est peut-être en écrivant cette chronique et en me rappelant le fameux Plan Fouchet puis en me documentant à son propos que je me suis le plus profondément décidé à voter NON dans mon cœur (car dans l’État belge, la dualité des peuples empêche tout référendum « national » ou soi-disant). Le président du PS, le plus important homme politique en Wallonie (mais je ne le porte guère, lui, dans mon cœur) est allé jusqu’à affirmer ceci dans Le Monde du 25 avril : « Cette Constitution est un sujet complexe et qui n'a jamais fait l'objet d'une attention pédagogique, tant de la part des politiques que de la majorité des médias (…) Une majorité de nos concitoyens ne comprend pas de quoi on parle…» etc.
Cette attitude d’un Wallon important reflète assez bien le comportement des élites françaises. Serge Halimi avait écrit en 1997 un excellent petit livre Les nouveaux chiens de garde (Seuil, Liber), où il fustigeait la mentalité des élites médiatiques (reflets elles-mêmes des élites en général, cela a déjà été souvent démontré, notamment autour du concept de « connivence »). Dans ce livre, Halimi se contente de citer des extraits de presse ou des « verbatims » d’émissions télévisées. C’est une douche ! Ainsi par exemple il raconte comment un journaliste d’une chaîne télé est tellement acquis aux dogmes néolibéraux qu’il ose poser la question à un cheminot en grève (décembre 1995), alors qu’il gagne lui-même plus de 100.000 € par mois : « Vous gagnez 1100 € par mois. En tant qu’employé à la SNCF (chemins de fer français), vous avez un poste à vie. Ne vous considérez-vous pas comme un privilégié ? » Dans le dernier numéro du « Monde Diplomatique », le même Serge Halimi expose qu’un NON en France mettrait profondément en question la crédibilité de TOUS les médias français. Car ils prônent TOUS le OUI avec l’appui de tous les partis de gouvernement (sauf une partie du PS et le PCF). Il me semble qu’il a raison et que toute cette affaire montre bien que la confiance est rompue entre le peuple français et ses élites.
La France ? Oui la vraie ! le Peuple français, le Souverain !
Certes, la France n’est plus une super-puissance. Mais c’est un pays qui compte dans le monde, on ne peut pas le nier. Or, en plus, cette France est, en Europe, en raison de ses dimensions, en raison de son prestige, en raison des particularités de son histoire (voyez Dehousse sur ce point qui n’est pas un francolâtre même s’il est francophile), le pays-phare. Par conséquent le NON français aura une importance mondiale. Et il aura aussi une importance dans le rejet par les peuples du néolibéralisme parce que telle est la question vraiment posée. Je veux bien que l’extrême droite raciste, antisémite, fasciste de Le Pen est pour le NON. Mais il faut se demander comment, en France, autant de gens peuvent voter pour un tel parti. Comme tous les vrais démocrates, je hais Le Pen mais les électeurs de Le Pen, j’estime qu’il faut comprendre pourquoi ils en arrivent à ces extrémités.
En particulier dans l’État belge où règne une certaine francophobie traditionnelle à côté (tout est paradoxe), d’une réelle et profonde francophilie, je ne vois pas de journaux qui auraient fait allusion au « chauvinisme » des Français en raison de cette montée du NON. Pour moi, c’est très révélateur. C’est même ce qui l’est le plus.
D’une certaine façon, la France – celle de la philosophe Simone Weil – ce n’est pas celle des conquêtes et de la gloire, mais celle d’un peuple qui, le premier sur la terre, avec cette force formidable s’est dit un Souverain. Les Hollandais vont voter NON aussi, plus que probablement. Or, ils sont avec les Français l’un des six peuples fondateurs de l’Europe (celle de 1957 et du Traité de Rome).
Les partisans du OUI disent que le NON français va isoler la France. Je crois qu’ils se trompent. Elle isolera peut-être (et encore momentanément), les élites françaises des autres élites. Mais elle n’isolera pas le peuple français des autres peuples européens, en particulier le peuple allemand, le peuple italien, le peuple espagnol, le peuple wallon et bien d’autres.
Le NON français va être le NON du peuple français, c’est-à-dire le NON d’un peuple qui n’est pas n’importe qui dans l’Histoire. C’est ce peuple dont Robespierre disait à la Convention « Ce n’est pas seulement pour un peuple que nous combattons mais pour l’Univers, non pour les hommes d’aujourd’hui, mais pour tous ceux qui existeront. »
Voilà ce qui s’oppose au néolibéralisme. Et la France, malgré sa faiblesse (par rapport au temps où elle était la Grande Nation), a sans doute encore une Grandeur à apporter au monde, à travers l’Europe. Elle va – je le crois, je l’espère de toutes mes forces ! – s’opposer au néolibéralisme et à la Pensée unique qui nous viennent des idées barbares des boutiquiers à la tête des USA.
Par ce NON, en effet, aux couleurs du 18-juin et du « Vive le Québec libre ! », la France va se réconcilier et, par là même, nous réconcilier, avec ce qui n’aurait jamais dû cesser de représenter le vrai avenir des hommes, ce que les Français appellent parfois religieusement et presque à voix basse: la République.
José Fontaine jose.fontaine@skynet.be
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