Chronique du mercredi - 10

LE CHANT DE CYRENNE

Patrice Boileau
mercredi 11 mai 2005

Lors d’une émission critiquant le budget du gouvernement Charest présentée sur les ondes de RDI, le fiscaliste Yvon Cyrenne déplorait les difficultés financières du Québec. L’homme a imputé ces misères au traitement injuste que le gouvernement canadien réserve aux Québécois, contrairement aux populations d’autres provinces qui bénéficient d’ententes généreuses. L’exemple de Terre-Neuve fut soulevé, comme celui de la Nouvelle-Écosse.

Ce n’est sûrement pas l’accord électoraliste de samedi dernier entre Paul Martin et Dalton McGuinty qui va le faire changer d’avis. Le premier ministre de l’Ontario exigeait cinq milliards du gouvernement fédéral dès cette année pour équilibrer son budget qui souffre d’un déficit de l’ordre de six milliards de dollars. Queen’s Park a obtenu le montant exigé, mais sur une période de cinq ans avec obligation de dépenser l’argent dans des secteurs déterminés par Ottawa… Tant de sacrifices au nom de l’unité nationale…

Face au déséquilibre fiscal qui ne se règle pas, Yvon Cyrenne a avoué que seule la souveraineté du Québec solutionnerait l’impasse. Voilà un aveu qui va embarrasser le chef de l’Action démocratique Mario Dumont, lui qui tente par tous les moyens d’esquiver la question nationale! Or, Yvon Cyrenne est un de ses conseillers! L’impatience que ce dernier exprime face au comportement d’Ottawa ne trouvera pas de réconfort dans la « position autonomiste » de l’ADQ. C’est à l’aide de gestes concrets que le fiscaliste veut ragaillardir la santé financière de l’Assemblée nationale et non pas à l’aide de la nébuleuse démarche adéquiste.

La déclaration du fiscaliste risque donc de causer du souci au député de Rivière-du-Loup. Monsieur Cyrenne dira sans doute au chef adéquiste qu’il n’a rien à gagner à former le gouvernement présentement puisqu’il ne fera qu’administrer la décroissance. D’autres compressions seront alors obligatoires pour maintenir les services, à moins d’opter pour de nouvelles hausses tarifaires ou des réductions de gratuité dans certains programmes sociaux. Des gestes qui, évidemment, heurteront de plein fouet le contrat social québécois qui vise une meilleure équité entre les gens. En conséquence, Mario Dumont ne pourra générer autour de lui que du mécontentement, comme toutes les équipes qui l’ont précédé. Le leader adéquiste devra assurément clarifier son choix constitutionnel pour conserver Yvon Cyrenne dans son camp.

Surtout que le critique péquiste en matière de finances, François Legault, a présenté une simulation de ce que seraient les états financiers d’un Québec souverain. Corroborée par cinq experts, l’analyse du député de Rousseau constitue une réponse rationnelle à l’impasse fiscale du Québec. De par ses récentes déclarations, Yvon Cyrenne ne pourra que trouver de l’espoir dans l’étude de monsieur Legault. Contrairement aux résultats de la commission Bélanger-Campeau dévoilés en 1991, ceux qui ont été présentés aux médias jeudi dernier montrent un État québécois jouissant de plusieurs milliards de surplus dès la première année de son existence. Pourquoi ce revirement? Parce qu’il y a environ dix ans, un Québec indépendant aurait hérité d’Ottawa un passif de plus de 9 milliards de dollars sur un déficit budgétaire qui en totalisait environ 38! De plus, à ce moment, l’Assemblée nationale aurait été privée d’un montant de péréquation versé par l’État canadien beaucoup plus élevé qu’aujourd’hui. Avec environ 12.5 milliards de surplus accumulés lors du dernier exercice budgétaire fédéral, ce n’est évidemment pas la même somme qu’un Québec souverain rapatrierait d’Ottawa en 2005! Sans parler des économies provenant de l’élimination des coûts des dédoublements. D’autres raisons donc qui expliquent pourquoi les Québécois doivent opter pour l’indépendance. Le conseiller de Mario Dumont ne pourra contredire l’inéluctable.

Les scénarios catastrophiques envisagés par les libéraux de Jean Charest et d’autres fédéralistes ne feront pas broncher Yvon Cyrenne. L’homme en a vu d’autres. Ces épouvantails ne l'inquiètent pas parce qu’il sait que le Québec est bien intégré au marché nord-américain et que les gouverneurs des États de la Nouvelle-Angleterre répètent à qui veut l’entendre que la souveraineté du Québec ne les effraie pas du tout. L’instabilité politique que prédisent les fédéralistes constitue donc une coquille vide qui n’ébranle pas la quiétude de nos voisins du sud. Pour ce qui est de la colère du Canada anglais, elle devra vite s’estomper car les créances du Canada sont libellés par Ottawa. L’État canadien est responsable de leurs remboursements. Il ne pourra donc bouder longtemps la contribution financière de Québec, sans devoir souffrir d’une décote des maisons de crédit américaines. Ottawa devra donc négocier rapidement, de bonne foi, avec son nouveau voisin. L’Ontario aussi a tout intérêt à soigner ses rapports avec le Québec, endroit où s’écoulent de grandes quantités de marchandises émanant de son industrie secondaire.

On est loin de la critique puérile formulée par Mario Dumont jeudi dernier. À l’aide d’un argumentaire d’une faiblesse désolante, le dirigeant de l’ADQ a essayé de tourner au ridicule l’analyse financière du député de Rousseau en accusant le PQ d’être « complètement déconnecté » de la réalité québécoise! Faudra que le « p’tit gars de Cacouna » rafraîchisse son répertoire de répliques : il a répété ce terme au moins cinq fois en deux minutes lors de la conférence de presse… Il n’y a pas que ce qualificatif lorsque vient le moment de commenter le travail de l’adversaire. Gênantes furent les insanités vociférées par Mario Dumont aux médias. Ce dernier devra commencer à se méfier : son manque de courage finira par encourager l’arrivée d’un certain maire qui n’attend que le moment propice pour sauter dans l’arène adéquiste.

Ainsi, le Parti québécois ne remplirait pas convenablement son rôle d’opposition en se livrant à un exercice comptable inutile! Sur quelle planète vit le député de Rivière-du-Loup? Ne voit-il pas, à titre de témoin privilégié, puisqu’il siège à l’Assemblée nationale, que la gouverne provinciale est impossible dans le cadre fédéral canadien? Lui-même affirme en avoir assez de voir les libéraux de Jean Charest à genoux, quémander continuellement à Ottawa l’argent des contribuables québécois. Croit-il qu’il peut faire mieux avec les outils constitutionnels que l’État canadien lui impose? Il est à espérer qu’Yvon Cyrenne rabroue «son protégé» et le coiffe d’un bonnet d’âne! Que le fiscaliste lui donne un peu de sa rigueur : cela amènera sûrement Mario Dumont à reconnaître que l’étude de François Legault n’est pas une perte de temps, un exercice « déconnecté » des besoins des Québécois, mais plutôt un remède qui guérira le mal dont le Québec est atteint depuis près de dix ans. Que le chef de l’Action démocratique laisse la palme de la dérive intellectuelle et de l’insignifiance au ministre des Finances libéral Michel Audet et au gouvernement Charest. Ils sont d’ailleurs les seuls à croire leurs balivernes au Québec.

Si c’est l’exercice référendaire qui rebute tant le député de Rivière-du-Loup, ce dernier pourrait surprendre en proposant aux Québécois de lui donner le mandat de nationaliser toutes les recettes fiscales du Québec à la prochaine élection générale. L’ADQ pourrait offrir au PQ de s’associer, le temps du scrutin, pour obtenir la majorité absolue des voix et enfin doter l’Assemblée nationale de vraies ressources financières. Yvon Cyrenne approuvera sûrement cette démarche démocratique qui économiserait aux Québécois des millions, tout en réglant définitivement le déséquilibre fiscal.

Si Mario Dumont est sérieux lorsqu’il affirme en avoir marre d’observer des séances de quémandages, de voir Québec s’enliser à Ottawa durant des années avant d’en venir à un compromis, il doit choisir ce chemin pragmatique pour faire progresser son parti. Sa formation politique se libérera du même coup de tout le débat entourant l’échéancier référendaire. L’ADQ pourra ainsi vaquer à dénoncer l’anémie du gouvernement Charest tout en rappelant aux Québécois qu’ils sont libres d’y mettre fin à la prochaine élection.

Espérons qu’Yvon Cyrenne donnera bientôt à Mario Dumont un cours de fiscalité 101 pour bien lui expliquer que le Québec, présentement en difficulté financière en pleine période de croissance économique, souffrira davantage face à une récession avec les moyens dont il dispose dans la fédération canadienne. Monsieur Cyrenne ne peut offrir plus beau cadeau d’anniversaire au chef adéquiste, lui qui vient d’avoir 35 ans. À son tour, le jubilaire pourra ensuite léguer un Québec souverain prospère à ses trois enfants…

Patrice Boileau
patriceboileau@videotron.ca



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