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H I S T O I R E
De Gaulle au présent
PIERRE VADEBONCOEUR
Le Devoir 21.7.2002
C'était de Gaulle. Qu'est-ce que ce livre énorme? C'est en effet de Gaulle, sur le vif, donc en profondeur; c'est lui, à travers ses propos notés par l'auteur au jour le jour, dans les années soixante, avec ceux de quelques ministres, en particulier Couve de Murville, Pompidou et Peyrefitte lui-même. Celui-ci était en contact très fréquent avec de Gaulle, notamment au conseil des ministres, consignant tout ce qu'il pouvait dans des cahiers avec l'assentiment du Général. Ces notes abondantes et précises sont reliées par les explications et commentaires de l'auteur.
Peyrefitte n'est pas un historien mais un chroniqueur averti, renseigné et attentif, doublé d'un homme appartenant à l'appareil d'Etat, donc connaissant les affaires et en conduisant lui-même un certain nombre.
Il n'existe pas d'ouvrage d'historien comme celui-là. Les historiens écrivent sur du ouï-dire. Ils reconstituent et interprètent. Mais ici c'est l'histoire elle-même dans un des lieux où elle se déroule. C'est la réaction immédiate de certains acteurs, ce sont les décisions à leur point d'origine et dont on peut maintenant apprécier la justesse à la lumière de ce qui s'est passé depuis.
De Gaulle a des vues parfois fulgurantes et à longue portée; puis, inébranlable, confiant dans sa pensée, il les fait mettre à exécution sans hésiter. On se rend compte que nombre de ses jugements sur les situations peuvent être repris trente ou quarante ans plus tard, non seulement pour le passé mais à propos des situations actuelles. Comme dans le cas suivant.
La guerre israélo-arabe de 1967, dite des Six Jours, venait de se terminer par la victoire d'Israël. De Gaulle, au conseil des ministres du 15 juin, commenta ainsi: «Nous ne pouvons admettre d'entériner des conquêtes territoriales. Les Israéliens ne voudront lâcher ni Gaza, ni Charm-el-Cheikh, ni les étendues du Sinaï; ni les rives du Jourdain, ni les hauteurs du Golan. Or les Arabes ne peuvent accepter ces conquêtes. Il y a donc un armistice, mais pas la paix. [...] Les conséquences morales et politiques du drame pèseront lourd. [...] Ce drame du Moyen-Orient a rouvert une période de guerre froide qui peut aller très loin. [...] On ne recouvrera pas la paix avant très longtemps.»
Autre exemple, celui-ci de 1965, au conseil des ministres, à propos de la guerre du Vietnam: «Si les Américains ne décident pas de se retirer, la guerre durera dix ans. [...] Elle se terminera dans la honte. L'armée américaine aura été battue, au terme d'une guerre où elle aura été l'agresseur, face à des populations misérables.» La prédiction du Général devait s'avérer étonnamment exacte: en 1975, dix ans plus tard presque jour pour jour, l'armée américaine allait quitter Saigon en catastrophe...
Le personnage est décrit non par intuition d'écrivain ou de romancier, mais par des faits et des paroles précisément rapportés; le personnage donc, tel qu'on le saisit à le voir, à l'entendre, sur des détails directement notés, ses humeurs, son autorité habituellement souveraine, et un caractère sans faiblesse si ce n'est un grand orgueil. On a le sentiment que personne, en fait, n'était vraiment à sa hauteur - et qu'il en était lui-même persuadé, non sans raison peut-être...
Un travail de moine
Ce livre est un travail de moine, contribution à l'histoire comme il n'y en a sans doute pas beaucoup.
De Gaulle chercha constamment à préserver la souveraineté de la France, souvent contre la politique de pays alliés. Il a pratiqué une politique générale audacieuse et féconde. Son oeuvre fut immense, pendant la guerre, à la libération, dans l'après-guerre et par la suite. Le gouvernement souverain par des Français, immédiatement rétabli contre la volonté des Alliés, notamment Roosevelt, en 1944; deux guerres civiles évitées au pays; le congédiement de la IVe République, assez semblable à la IIIe; la réconciliation avec l'Allemagne; la décolonisation; des politiques de rattrapage économique; une politique européenne résolue, l'Europe des patries. Tout cela sur une
idée maîtresse, qui était son culte de la France, appuyé sur des valeurs de civilisation et un profond humanisme. Sans oublier sa fidélité de fond à l'idée républicaine. Sans oublier non plus ses Mémoires, ouvrage d'un écrivain de premier ordre.
Pour nous, il faut lire en particulier le chapitre VI, 80 pages sur la question du Québec, puis sur l'Acadie.
Un livre comme celui de Peyrefitte ne peut vraiment avoir de substitut, car il comporte essentiellement des renseignements de première source. Il est fait de matière première. Pour en donner un avant-goût, voici quelques citations du Général.
Sur la permanence des peuples:
«Un peuple vit aussi longtemps que le cèdre.» Une nation est infiniment plus résistante que les idéologies, veut-il dire, et ce sera là le fondement de sa politique pour la France, pour les colonies, pour le Vietnam, pour la Palestine, pour le Québec.
Sur le poids politique des peuples: «Les seules réalités internationales, ce sont les nations.» Il parlait souvent aussi du fond des choses».
Sur l'incarnation des politiques par de grandes figures: «La politique, c'est quelqu'un ou ce n'est rien.»
Sur l'audace: «Toute ma vie j'ai fait comme si. Ça finit souvent par arriver.»
Sur son pouvoir. «Je tenais ma légitimité de l'Histoire.»
Sur le Québec: «Je n'irai pas au Québec pour faire du tourisme. Si j'y vais, ce sera pour faire de l'Histoire.»
Sur Péguy: «Aucun écrivain ne m'a autant marqué.»
Sur la Grande-Bretagne: «L'Angleterre est devenue un satellite des Etats~Unis.» Cela a commencé pendant la guerre, puis n'a plus cessé.
Sur la responsabilité des gouvernements: «On ne fait pas une politique en suivant l'opinion publique.»
Ouvrage précieux, matériau brut, un de Gaulle sans fard, comme il l'était lui-même.
C'ÉTAIT DE GAULLE
Alain Peyrefitte
Gallimard, «Quarto»
Paris, 2002, 1960 pages
Réédition en un seul volume
d'un ouvrage d'abord publié aux
Éditions Fallois/Fayard, en 1994,
puis republié en 1997 et en 2000.
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