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LeDevoir 23 juillet 1997
Pierre-Louis Mullen, correspondant de l'ORTF dans les années soixante, rappelle dans un texte intitulé La Dette de Louis XV que le premier discours du général de Gaulle, après l'appel à la libération de la France, le 18 juin 1940, sur la radio de Londres, à l'intention de ses compatriotes, était adressé aux Québécois car, déclara-t-il le 1er août 1940, «personne au monde ne peut comprendre la chose française mieux que les Canadiens-français».
Le général n'allait pas venir à Québec avant le 12 juillet 1944, mais dès l'été 1940, il présenta la situation aux Québécois à la radio: «L'âme de la France cherche et appelle votre secours parce qu'elle trouve dans votre exemple de quoi animer son espérance en l'avenir. Puisque, par vous, un rameau de la vieille souche française est devenu un arbre magnifique, la France, après ses grandes douleurs, la France, après la grande victoire, saura vouloir et saura croire.»
Pierre-Louis Mullen apporte une autre précision dans les Cahiers d'histoire du Québec au XXe siècle: dès 1913, au 33e régiment d'infanterie cantonné à Arras, le sous-lieutenant Charles de Gaulle prononça une conférence où il cita en exemples trois héros de l'histoire de France. Il nomma Jeanne d'Arc, Duguesclin et Montcalm, «cinquante ans avant la Révolution tranquille», car le général français avait dit: «Je meurs content, je n'ai pas vu les Anglais à Québec.»
L'émotion que de Gaulle eut le 25 août 1944 en traversant Paris libéré, il allait dire à Montréal qu'il l'avait retrouvée sur le chemin du Roy le 24 juillet 1967. A chaque arrêt, il avait déclaré à la fin de son discours: «Vive la Nouvelle-France!» Comme si celle-ci n'était jamais morte!
Et à la fin de son discours qui s'adressait à «la ville française de Montréal» - même si le maire Drapeau venait de lui parler d'«une ville cosmopolite» -, le général évoqua «une atmosphère du même genre que celle de la Libération» et franchit un pas de plus, conformément au contenu de ses 11 discours antérieurs durant ce voyage.
Le directeur de l'ORTF fait état du principal garde du corps qui suivit de Gaulle dans ses voyages. Celui-ci porta témoignage pour dire qu'il n'avait «jamais vu pareille ambiance».
Pourtant, Pierre-Louis Mullen rappelle que le général avait bien failli décommander ce voyage car il ne voulait pas suivre l'itinéraire qu'Ottawa lui proposait au Niagara, dans les Rocheuses et même dans l'Arctique.
Lorsque Xavier Deniau, député du Loiret et membre de la Commission des affaires étrangères, vint rencontrer le nouveau premier ministre Daniel Johnson à Québec, il confia, abattu, à Pierre-Louis Mullen: «Le général de Gaulle ne veut plus venir. Il refuse le programme préparé pour tous les chefs d'Etat que le gouvernement fédéral prétend lui imposer: atterrir à Ottawa, dîner chez le vice-roi, le gouverneur général Vanier, être reçu à la Chambre des communes puis aller visiter l'exposition de Montréal, but officiel du voyage, enfin promenade ad libitum dans le Canada, voir les chutes du Niagara, les Rocheuses, l'Arctique... Seulement, de Gaulle ne vient pas faire du tourisme, mais de l'histoire.»
Le député expliqua que le fédéral avançait des prétextes techniques pour un tel itinéraire: «L'aéroport de Montréal [Dorval] est trop chargé pour qu'on puisse faire une belle réception, tandis que dans l'aéroport militaire d'Ottawa... » Le général refusait de centrer son voyage sur la capitale fédérale.
Pierre-Louis Mullen eut cette réplique: «A un prétexte technique, opposons un motif technique; à cet effet, que le général vienne en bateau.» Le député devint rêveur tandis que le conseiller ajoutait: «Nous souhaitons des symboles? De Gaulle remontant le Saint-Laurent, comme Jacques Cartier, comme Champlain, vous voyez ce que pourront en faire les poètes.»
Xavier Deniau craignait que le général n'accepte pas de perdre cinq jours en mer mais Mullen eut cette idée: «Il faut que de Gaulle arrive de France quand il débarquera au Québec. Il y a un territoire français de ce côté-là, l'archipel Saint-Pierre-et-Miquelon.»
Il mentionna qu'«aucun président de la République, aucun roi de France n est venu à Saint-Pierre-et-Miquelon». Et comme s'il fallait un argument de plus: «En plus, c'est un des hauts lieux de la Résistance... En suggérant à de Gaulle de visiter au passage Saint-Pierre-et-Miquelon, vous obtiendrez qu'il vienne en bateau.» Cela fit son chemin à l'Elysée.
A son ambassadeur en poste à Ottawa, le général écrivit alors une annotation cinglante en apostille à un télégramme: «Il n'est pas question que j'adresse un message au Canada pour célébrer son centenaire.»
Il ajouta de sa main: «Nous n'avons à féliciter ni les Canadiens ni nous-mêmes de la création d'un Etat fondé sur notre défaite d'autrefois et sur l'intégration d'une partie du peuple français dans un ensemble britannique.»
En mai 1967, le premier ministre québécois, Daniel Johnson, fit un voyage officiel à Paris. De Gaulle l'appela «Monsieur le président». Le discours du général mentionna: «Peuple exemplaire et très cher, en lequel, sur la terre où il vit et dont avec courage il développe toutes les ressources, nous voyons un rameau du nôtre.»
Pierre-Louis Mullen écrit à Xavier Deniau que le général devait suivre le chemin des explorateurs, «Passer du connu à l'inconnu, de l'embouchure au haut du fleuve».
Effectivement, le général de Gaulle accoste à Québec, à l'anse au Foulon «où son débarquement effacerait le souvenir de celui de Wolfe, l'ennemi de Montcalm», et inaugura le chemin du Roy, la «première route royale ouverte le 5 août 1734 par le Grand Voyer de la Nouvelle-France mais jamais parcourue par un souverain français».
L'ambassadeur de France, Bernard Dorin, révèle aussi les préparatifs controversés de la visite du général et raconte que les «services» du Quai d'Orsay présentèrent au printemps 1967 «un projet délirant» au général: après l'escale de Québec, le Colbert remonterait de nuit le Saint-Laurent les populations étant invitées à allumer des feux de joie sur les rives du fleuve.
A la lecture, «le général entra dans une grande colère et froissa le document, qu'il traita de "torche-cul des services"» rapporta René de Saint-Légier, conseiller diplomatique de l'Elysée, à Bernard Dorin, conseiller d'ambassade.
Celui-ci suggéra d'emprunter le chemin du Roy comme «le seul qui traversant villes et villages, lui permettait d'avoir des contacts pour ainsi dire physiques avec la population du Québec». Ce conseiller d'ambassade avait prévu le micro et les caméras au balcon de l'hôtel de ville et insista pour que le général puisse s'adresser à la foule de Montréal et non seulement aux notables, comme l'avait prévu le maire Drapeau.
Il révèle qu'à la suite de la célèbre déclaration, au salon d'honneur d'Orly, tout le gouvernement était venu atterré au retour précipité du général. Bernard Dorin dit que le général donna l'explication suivante: «Il y avait le destin d'un peuple», et il ajouta: «Je leur ai fait gagner dix ans.»
Pour le général de Gaulle, la chose ne s'arrêtait pas cette déclaration. Peu après, il convoqua à l'Elysée Alain Peyrefitte, ministre de l'Information, «d'abord pour lui enjoindre d'expliquer l'événement à nos compatriotes pris de court qui n'avaient évidemment rien compris, et ensuite «pour lui demander d'imaginer les premières mesures de coopération avec le Québec, puisque le geste de Montréal ne pouvait demeurer sans lendemain».
C'est ainsi que prirent naissance les vingt-cinq mesures de coopération entre la France et le Québec, du dépôt légal dans les bibliothèques nationales à la création de l'Office franco-québécois pour la jeunesse, de la mise sur pied d'une société franco-québécoise de distribution de films d'expression française à un Centre franco-québécois de l'enseignement technologique.
Alain Peyrefitte vint en mission avec Bernard Dorin à l'automne 1967 et rencontra le premier ministre Daniel Johnson qui accepta avec empressement les vingt-cinq mesures de coopération. Ce dernier s'engagea «à y effectuer un financement égal à celui de la France» et confia la tâche à son jeune ministre Marcel Masse.
Le programme français prévoyait des crédits de cinq millions de francs pour l'exercice 1967, 25 millions de francs en 1968, 32 millions en 1969 et 40 millions en 1970. Jusque-là, il n'y avait qu'un accord limité sur l'admission d'étudiants québécois à l'Ecole nationale d'administration de France et la venue de stagiaires québécois en vue de mettre sur pied l'ENAP à Québec.
Le 10 avril 1968, montrant sa ferme résolution et son non-repentir, le général de Gaulle allait écrire en apostille sur le télégramme de l'ambassadeur de France à Ottawa: «Nous n'avons aucune concession ni même aucune amabilité à faire à M. Trudeau qui est l'adversaire de la chose française au Canada.»
Bernard Dorin rappelle qu'après le départ du général de Gaulle des affaires de la France, face à Pierre Elliott Trudeau, «il s'agissait d'un combat continu pour maintenir les acquis de 1967!».
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