De Gaulle n'a pas improvisé

Selon Alain Peyrefitte,
l'engagement pour un Québec libre
était dans la continuité du parcours du général

JEAN CHARTIER
LeDevoir 22 juillet 1997

Contrairement à une opinion répandue, la déclaration historique du général de Gaulle, le 24 juillet 1967, n'avait rien d'improvisé; elle résultait à la fois d'un contact «physique» avec la foule sur le chemin du Roy et à Montréal, où un million de personnes se réunirent à son passage, et d'une attention soutenue à tout ce qui touchait la question du Québec depuis le début de la Révolution tranquille.

Alain Peyrefitte, le ministre de l'Information du général de Gaulle, celui qui avait la confiance pleine et entière du général, celui qui le rencontrait après le conseil des ministres et avant le point de presse, vient de révéler, à la veille du trentième anniversaire de la visite historique, l'évolution des positions du général et de ses ministres sur la question du Québec de 1960 à 1969. L'engagement pour un Québec libre ressort du parcours du général dès le début de cette décennie.

Tandis que Pierre Messmer, André Malraux et Alain Peyrefitte contribuèrent à enrichir et à conforter la démarche du général sur le Québec, Edgar Faure et Georges Pompidou montrèrent leurs réserves à son retour le 27 juillet 1967.

L'académicien et ancien ministre rappelle dans les Cahiers d'histoire du Québec au XXe siècle qu'après un deuxième voyage décevant à Québec en 1960 (il était venu en juillet 1944, six semaines avant la libération de Paris), le général de Gaulle reçut à l'Élysée avec les honneurs réservés aux chefs d'État le premier ministre du Québec, Jean Lesage, lors de son voyage en octobre 1961.

L'année suivante, au conseil des ministres du 31 octobre 1962, à propos de l'Exposition universelle de 1967, de Gaulle fit la déclaration suivante à ses ministres: «Il faut que la France montre, au coeur du Canada français, ce qu'elle est capable de faire. Les Canadiens français relèvent la tête et nous ne devons pas les laisser tomber.»

En 1963, il reçut Jean Lesage à l'Élysée une deuxième fois, et lors de son entretien hebdomadaire avec Alain Peyrefitte, le général lui confia: «Le Canada français doit devenir un État français d'Amérique.»

L'ancien ministre, qui préside le directoire du Figaro en plus de siéger à l'Académie française, indique dans sa revue historique que la semaine suivante, au conseil des ministres, Pierre Messmer, qui avait assisté au conseil de l'OTAN à Ottawa, déclarait: «Il n'y a pas si longtemps, quand les Canadiens français pensaient à la France, c'était celle du XVIIe siècle. Aujourd'hui, ils pensent à la France de De Gaulle.» Pierre Messmer sera à Québec le 23 juillet pour inaugurer la statue du général à titre d'ex-président de l'Institut Charles de Gaulle.

Le 23 octobre 1963, André Malraux rendit compte de la visite qu'il venait de faire à Montréal pour inaugurer une exposition sur la France moderne. Le ministre de la Culture, le compagnon de la Libération, déclara au général: «L'immense enthousiasme qui entoure cette exposition n'est pas tout à fait naturel. Il y a au Canada un seul problème: l'autonomisme québécois. La réalité de l'autonomisme empoigne toute la vie politique. L'état d'esprit des Canadiens français est celui d'une minorité qui veut cesser de l'être. Leur colère est si grande qu'ils ont maintenant la volonté d'être autre chose que des hommes en colère.»

Alain Peyrefitte commente cette intervention de cette manière: «Malraux poursuit de sa voix caverneuse et heurtée. De Gaulle l'écoute avec intensité.» L'historien poursuit cette analyse par Malraux de la situation du Québec: «Les autonomistes purs ne sont pas anti-américains. La population non plus. Ce dont ils rêvent, c'est que, chez eux, leurs gratte-ciels américains appartiennent à un État canadien-français.»

L'historien rapporte que Malraux, le cinéaste de la révolution espagnole, le romancier de la révolution chinoise, le héros de la Résistance, conclut ainsi son analyse devant le conseil des ministres: «La France ne doit pas être seulement le passé du Canada français, mais une part de son avenir.»

Ces propos de l'homme politique et du partisan, celui-là même qui prononça l'éloge funèbre de Jean Moulin quand il entra au Panthéon des grands hommes, attira cette remarque de la part du général de Gaulle: «Quand M. Malraux parle d'autonomie, il faut comprendre "indépendance". Je ne sais pas si ce sera dans dix, vingt ou trente ans, mais il faudra bien que le Canada français devienne indépendant et par conséquent secoue, violemment ou pas, l'état de dépendance dans lequel il se trouve.»

Deux mois plus tard, Maurice Couve de Murville rendit compte de la visite de Lester Pearson en janvier 1964 à Paris, ce qui appela ce commentaire de la part du général: «Le peuple canadien-français va vers l'indépendance. On ne l'empêchera pas. Il a l'impression d'être relégué, sinon colonisé. L'appel à la France nouvelle ne peut manquer d'agir sur les esprits.»

Et en mars 1965, Jean Lesage vint une troisième fois à Paris pour signer un accord de coopération. Le général aborda le sujet avec Alain Peyrefitte en ces termes: «Toutes les fédérations que fabriquent les Anglais ratent les unes après les autres. Fédération d'Aden, Fédération de l'Inde, Fédération de Rhodésie, Fédération de Malaisie, Fédération d'Afrique orientale, Fédération de Chypre, Fédération de la République arabe unie... Au Canada, la Fédération ne va pas mieux. Mais non! Un jour ou l'autre, il faudra qu'elle éclate. L'avenir du Canada français, c'est l'indépendance. Il y aura une République française du Canada.»

Alain Peyrefitte montre la constance du général et l'approfondissement de sa pensée à chacune des années de la décennie sur la question du Québec. En 1966, de Gaulle déclara au secrétaire d'État à la Coopération: «Il n'y a pas seulement les Africains! Il y a les Canadiens français, et d'une façon générale, la francophonie, qui doit être une de nos grandes entreprises.»

Peyrefitte a ce mot sur le geste du général à l'été 1967: «"Vive le Québec libre!" ne fut pas plus improvisé que l'appel du 18 juin 1940. L'appel à la liberté, le 24 juillet, n'eut rien de fortuit.»

On constate en effet que de Gaulle mûrit la question pendant toute la Révolution tranquille. Toutefois, à son retour de Montréal, Edgar Faure refusa de venir à Orly pour marquer sa désapprobation après le discours du général au balcon de l'hôtel de ville. Peyrefitte ajoute qu'il n'était pas le seul à bouder: «Pompidou ne cachait pas qu'à ses yeux, l'engouement du général pour le Québec était une sorte de folie gratuite.»

Mais le général de Gaulle persiste et signe dès la fin de juillet 1967. Le ministre proche du président de la République rapporte en effet la réaction de De Gaulle écrite de sa main sur le télégramme qu'il reçut de son ambassadeur à Ottawa le 28 juillet 1967: «La question n'est pas que la blessure de M. Lester Pearson soit cicatrisée. La question est que le peuple français du Canada ait la pleine disposition de lui-même.»

L'homme politique et écrivain Peyrefitte rappelle que le général avait auparavant proclamé le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes à Brazzaville en 1944 et à Phnom-Penh en 1966. L'affaire du Québec n'était pas une première pour celui qui avait appelé à la libération de la France le 18 juin 1940, quatre ans avant le fait.

En septembre 1967, le général envoya Alain Peyrefitte, devenu ministre de l'Éducation, dans la capitale québécoise en utilisant une image militaire: «J'ai fait une percée; maintenant, il faut occuper le terrain.»

De Gaulle lui confia une lettre autographe pour Daniel Johnson, une lettre qu'il avait pris le soin d'écrire à Cracovie, ce qui indique à quel point il y tenait.

La conclusion d'Alain Peyrefitte trente ans après la déclaration du 24 juillet 1967 n'est pas moins intéressante. Il écrit: «Il est dans la nature des Français de procéder par à-coups, plutôt qu'avec la constance tenace que cultivent les Anglo-Saxons, leurs permanents rivaux. La souveraineté québécoise apparaît, même aux plus francs amis du Québec, comme une sorte de serpent de mer.»