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LeDevoir 24 juillet 1997
Au Québec, bien des choses se sont passées depuis 1960, notamment le fait qu'est apparue l'idée nouvelle du Québec-identité et du Québec-projet politique. En France aussi, notamment la fin de la guerre d'Algérie sans laquelle il eût été impossible, pour le Général, de parler du Québec comme il l'a fait. Si bien que lorsque de Gaulle revient en 1967, il apparaît aux indépendantistes comme le champion de l'affirmation des identités nationales et le héraut de la résistance aux hégémonies, américaine notamment, et, à l'ensemble des «Français du Canada», comme celui qui a démontré qu'être Français n'est incompatible ni avec la stabilité politique ni, surtout, avec le progrès moderne, comme nous avions pu le constater de visu grâce à la grande Exposition scientifique et technique française qu'était venu inaugurer à Montréal en octobre 1963 André Malraux et dont G.-Emile Lapalme a pu dire qu'elle a été le «vrai départ» des retrouvailles France-Québec.
De France déjà, les indépendantistes avaient reçu des paroles de compréhension et d'encouragement, celles de Jacques Berque (octobre 1963), de Raymond Aron (avril 1964), de Jean-Marie Domenach dans ses chroniques du Maclean's, d'autres encore. Mais, avec de Gaulle, on allait changer de registre. Certains l'attendent, notamment René Lévesque qui n'a pas encore déclaré ce qu'il se prépare à faire, mais qui n'hésite pas, en juillet 1967, à faire connaître ce qu'il attend du général:
«La France n'a pas besoin de nous. Lui non plus... C'est nous qui avons besoin de la France. N'ayons pas peur de le dire. De Gaulle ne le dira pas, mais il le sait. Il y a longtemps qu'il le sait et qu'il le prouve avec une discrète efficacité. Ce qu'il nous faut absolument, c'est que la France garde et amplifie cet intérêt que, sous de Gaulle, elle a commencé pour de bon à nous manifester. [...] Il est possible qu'en France on ne puisse plus être gaulliste tous les jours.. mais ici aujourd'hui, demain et après-demain, il serait fou de ne pas l'être d'emblée, en masse, triomphalement. Bien plus pour nous que pour lui.» (Dimanche-Matin, 23 juillet 1967. Reproduit dans Le Monde, 25 juillet 1967, page 6.)
Il était attendu: il n'a pas déçu. Cette journée du 24 juillet a eu un effet considérable sur les indépendantistes et sur les Québécois en général. «Il a rempli de joie le coeur d'une nation trop souvent humiliée, et tenue dans l'ombre», écrira Réginald Chartrand, ce qui n'est pas peu pour un peuple naguère «sans beaucoup de joie». Il a donné au Québec une fête - sa fête! - «gigantesque et explosive» (Camille Laurin), inespérée en plein coeur des célébrations du centenaire du Canada. «J'ai crié comme un fou», se rappelle Pierre Bourgault de cette journée, à laquelle Jean-Pierre Ferland consacrera une chanson: «Moi qui n'ai jamais eu l'âme / D'un soldat de régiment / Un jour à la place d'armes /j'ai crié comme un sergent / Mon Général / Il n'est plus du roy / Le Chemin du Roy».
Jour considérable pour les indépendantistes. Ceux qui étaient déjà dans la bataille, voyant ainsi leur idée projetée, d'un coup, sur la place publique de l'univers, se sont trouvés confortés, renforcés, justifiés de leurs efforts - et de leur temps. Tandis que ceux qui avaient amorcé leur réflexion, forts de cet appui, allaient se déclarer: François Aquin sur-le-champ, la revue Maintenant en septembre, René Lévesque et ses amis politiques en octobre, d'autres encore... Le général avait donc «bousculé les échéances» (Yves Michaud), «accéléré la marche vers l'indépendance» (L'Action nationale). Du reste, les indépendantistes n'ont pas lésiné dans leur appréciation. «je me suis décolonisé d'un seul coup», se rappelle Pierre Bourgault. Pour François-Albert Angers, «ce passage fulgurant de la Puissance et du Génie parmi nous» allait être «une des trois grandes dates de notre histoire». Et c'est précisément parce qu'il est page d'histoire, et non simple fait d'actualité, que Françoise Loranger et Claude Levac consacreront une pièce de théâtre au Chemin du Roy, «symbole même de notre vie collective humiliée et soudain, hors de tout espoir, glorifiée [...] et qui va jusqu'à changer non seulement le cours des choses, mais chacun de nous individuellement».
Cette identité québécoise qu'on cherchait alors à affirmer était encore incertaine, fragile, et même niée en cette bruyante année du centenaire où les Québécois risquaient de s'oublier dans le «lénifiant climat d'euphorie» de l'Exposition universelle et le «vague esprit de concorde et d'admiration non dissimulée de tous les Canadiens pour leur propre réussite» (André Langevin). Il aura suffi d'une journée, d'un discours, pour faire triompher la vérité fondamentale de deux identités - Canada anglais et Québec français - telle que la faisaient apparaître les réactions contrastées - diamétralement opposées, comme au temps de la conscription - de ces deux entités. «Nous savons maintenant qu'encore en 1967, le monde anglo-canadien ne nous aime pas, ne nous accepte pas, ne veut pas qu'il nous arrive quoi que ce soit de bien qui soit selon notre volonté propre», écrira F.-A. Angers, selon qui, grâce au général de Gaule, «il ne pourra plus être dit que nous avons fêté le Centenaire [..] le monde entier a pu vérifier la réalité du mensonge».
Cette identité que de Gaulle contribuait si fortement faire reconnaître, c'était bien celle du Québec. Mais par ses origines, sa langue, son appartenance au monde francophone, cette identité était aussi française. C'est ça qu'avait affirmé avec enthousiasme le petit peuple, à l'étonnement même d'un Pierre Bourgault: «Malgré l'histoire, malgré l'anglais, malgré les notables et un peu aussi malgré nous hélas!, le peuple québécois était resté français. J'en fus violemment retourné. Ce peuple n'avait pas eu besoin de directives pour affirmer sa fierté française à la face du monde entier»
Reconnaissance de l'identité, mais aussi appui à l'État québécois. Certes, il y avait eu en octobre 1961 l'ouverture de la Délégation générale à Paris, puis en novembre 1965 la signature des accords de coopération Franco-Québec, mais tout ça était bien nouveau, encore limité, et paraissait fragile. Un Réginald Chartrand s'inquiétait pour la suite et l'on verra, au printemps 1968, un Yves Michaud craindre de voir cette sympathie nouvelle pour le Québec disparaître avec de Gaulle dans les «événements» de mai.
C'était oublier que la manière choisie par de Gaulle pour effectuer la rentrée de la France dans le ciel politique du Québec était telle qu'elle n'allait pas moins marquer les esprits en France qu'elle ne l'avait fait au Québec et faire entrer, parallèlement, le Québec dans l'atmosphère politique de la France. Non, le Québec ne serait plus simple objet de curiosité attendrie, inconnu de l'opinion: il deviendrait «question nationale française» (Couve de Murville) et, à ce titre, obligerait, comme l'avait espéré René Lévesque et souhaité Jean Drapeau, les successeurs, ceux de la mouvance comme ceux de l'opposition.
L'identité nommée, le pays appuyé, à la face du monde. L'événement était considérable. Parce que de Gaulle était un grand du monde, «peut-être le plus prestigieux homme d'État contemporain» (Gérard Bergeron). Parce qu'il était un vainqueur, et qu'à défaut - en attendant - d'avoir soi-même un vainqueur, il était bon de voir un vainqueur se ranger du côté du Québec. Surtout, parce que ce grand, ce vainqueur était Français, c'est-à-dire de même origine que nous (Jacques Boulay). Ainsi, le prestige qu'il a rendu à la France rayonnait sur tout ce qui, dans le monde, à un titre ou à un autre, portait le nom de Français. On a cherché à nous diminuer, à nous amoindrir? Cet «homme debout» (Pierre Bourgault), cet homme de la victoire, cet homme de la France «réveillée après d'immenses épreuves» était la promesse, le garant de notre propre redressement.[...]
Les indépendantistes ont formulé leur projet seuls. Leur idée fondamentale du Québec libre, c'est en eux-mêmes qu'ils l'ont puisée, c'est-à-dire dans la lecture qu'ils ont faite de l'histoire et de la situation sociopolitique du peuple québécois. Pour l'idée de l'indépendance, son contenu, son allure, ils n'ont été ni emprunteurs, ni simples prête-noms. Seuls ont pu prétendre le contraire des anti-indépendantistes hier, des anti-québécois aujourd'hui. Cependant, l'éclosion de l'idée, l'organisation d'un mouvement, ont été favorisées par «l'air du temps» des décennies cinquante et soixante.
Un air du temps marqué d'abord par la formidable revendication de dignité, de liberté et d'activité qu'exprimaient alors les peuples du Tiers-Monde engagés dans le mouvement de décolonisation et d'accession à la souveraineté politique. Mais un air du temps marqué aussi par la personne et l'action du général de Gaulle. En effet, son refus de l'effacement, son combat pour l'indépendance, ont contribué à remonnayer certaines valeurs, certaines idées, certains mots même, et d'autant plus utilement pour les indépendantistes québécois que nous vivions dans un pays, le Canada, depuis toujours englobé dans des ensembles, hier britannique et maintenant américain au sein desquels les valeurs étiquetées «nationalistes» paraissaient, au mieux, dépassées. Qu'une voix se soit alors fait entendre, cette fois au coeur du monde atlantique et non dans le lointain Tiers-Monde; que cette voix fût prestigieuse et que, de surcroît, elle s'exprimât dans leur langue, cela n'a pu laisser indifférents les indépendantistes québécois.
A l'essor de l'idée du Québec-identité et du Québec-pays, exprimée par un peuple non seulement de même langue, mais aussi de même souche, de Gaulle a apporté le prestige de sa voix et le poids de son pays. La partie visible de cette action est connue: c'est celle qui a défrayé la chronique diplomatique et politique.
Elle apparaît dès les premières années de la Ve République et elle se poursuivra jusqu'aux derniers mois de la présidence. Elle a connu un temps fort: ce 24 juillet 1967 où de Gaulle a choisi, non pas de lancer son propre appel, mais de répercuter celui par lequel il acceptait
d'être lui-même interpellé.
A cette partie visible s'ajoute une partie immergée, difficile certes à mesurer, mais non moins importante: à savoir que l'action du général a contribué à redonner aux Québécois confiance en eux-mêmes. Au compte de cette action on doit ajouter à ce que de Gaulle fait directement pour le Québec tout ce qu'il a fait pour la France, son redressement, son prestige et sa puissance. Peut-être aussi faut-il ajouter, sur cette lancée, que la vie de cet homme, qui avait refusé la défaite, organisé le combat ex nihilo, puis trouvé le chemin de la victoire, portait valeur d'exemple pour les militants politiques qui apprenaient ainsi que les défaites ne sont pas définitives et que les victoires ne sont pas impossibles pour ceux qui sont déterminés à vaincre.
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