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LeDevoir 24 juillet 1997
Il est des souvenirs impérissables. La visite du général de Gaulle à Québec à l'été 1967 appartient à cette catégorie d'événements dont la qualité essentielle est la permanence, cette forme de perpétuité qui résiste à l'usure du temps. C'est ainsi que 30 ans plus tard, ce mémorable séjour continue d'alimenter les réflexions et les analyses les plus divergentes.
J'avais quinze ans en 1967. Pour la jeunesse de cette époque, tous les espoirs étaient permis tellement le vent d'air frais qui inondait le Québec confortait la certitude d'un avenir meilleur, non seulement pour toute une génération, mais également, et peut-être surtout, pour tout un peuple. Il suffit d'évoquer l'atmosphère revivifiante de ce qu'on appelle la Révolution tranquille, ainsi que l'indescriptible épopée de l'Exposition universelle de 1967 dont les conséquences sociétales demeurent toujours mésestimées. Daniel Johnson, premier ministre du Québec aux dimensions d'un véritable chef d'État, a su se mettre au diapason de toute la population pour affirmer fièrement et calmement une incontournable volonté d'être. Le Québec voulait naître au monde.
Et de Gaulle vint! De Gaulle, c'était la France. Cette France dont le Québec profond avait été violemment coupé depuis plus de deux siècles. Cette rupture fut telle que plusieurs parmi nous gardaient un goût amer de cette ascendance. Et de Gaulle vint! Cet homme entré dans l'histoire universelle de son vivant aux côtés de Churchill, et de Roosevelt, était et demeure toujours un monument, un être aux aspirations trop imposantes pour délimiter son action. Pour lui, et avec lui, la réalité et le symbole évoluaient en constante compénétration. Il accosta à Québec à l'anse au Foulon. Au lieu même emprunté par les troupes de Wolfe en 1760. Il aura fallu attendre deux longs siècles avant que la France répare les négligences de l'Ancien Régime qui conduisirent à la perte de la Nouvelle-France.
Le général, par ses propos et par ses gestes, a stimulé toute une génération d'indépendantistes, la première des temps modernes. En effet, pour nous, son soutien courageux est venu endosser, légitimer notre conviction que seule l'indépendance nationale permettrait au peuple canadien-français, devenu québécois, de se réapproprier son destin. Lorsque, du haut du balcon de l'hôtel de ville de Montréal, Charles de Gaulle a lancé son fameux «Vive le Québec libre!», le monde a changé. Tout était désormais permis.
Bien sûr, certains parmi les nôtres ont dénoncé l'hardiesse du président de la République française. Evidemment, cet encouragement dérangeait les élites traditionnelles. Les règles de la diplomatie ont été bousculées par un homme qui en avait la capacité politique et le pouvoir moral. Après tout, de Gaulle, c'est le libérateur de la France. Ce chef d'État savait ce que c'était que l'occupation étrangère. Il savait de plus quelles en étaient les néfastes conséquences pour tout peuple colonisé. C'est pourquoi son audace a réjoui non seulement les indépendantistes mais également tous les autres qui n'ont jamais cessé de s'identifier à la langue et à la culture françaises.
Trente ans plus tard, il faut reconnaître qu'encore une fois Charles de Gaulle aura été un visionnaire. Des quelques dizaines qu'ils étaient, les indépendantistes sont aujourd'hui plus de deux millions. En rappelant la mémoire de Charles de Gaulle, nous ne rendons que justice à celui qui, le premier au niveau international, aura soutenu le peuple du Québec dans sa trop longue marche vers sa libération.
Nous serons nombreux ce soir à répondre à l'invitation de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, et de son énergique président Guy Bouthillier, afin de démontrer à nous-mêmes d'abord, mais aussi aux autres, que cette détermination qu'avait su identifier, à sa naissance même, l'homme du 18 juin 1940 est sur le point de se concrétiser. Le pays est à portée de main. Il n'est plus à l'horizon. Nous y sommes presque. Seule notre volonté tranquille, mais fermement enracinée dans ce que nous avons de plus précieux, nous permettra d'actualiser pour l'an 2000 le «Vive le Québec libre!» de Charles de Gaulle.
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