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Visite du général de Gaulle
LeDevoir 27 juillet 1967 xxx Pourquoi voudrait-on qu'il ait tu cette conviction ici ou qu'il ait choisi, pour l'exprimer, des termes d'une infinie prudence dans des textes intégralement rédigés... sinon visés d'avance par Ottawa? [...] Aristocrate de la pensée, de Gaulle est par sa générosité naturelle et son sens profond de l'histoire, porté vers le peuple, où il a constamment trouvé, d'ailleurs, son réel appui, alors qu'il a toujours trouvé sur sa route les institutions établies, les hommes en place, les notables de tout acabit. Ici, plus qu'ailleurs, dans cette terre fécondée par le génie français, dans ce peuple issu de France, il était combien naturel et combien nécessaire qu'il engageât le dialogue avec le peuple et qu'il apportât un message d'espoir. On ne saurait sans commettre une grave erreur ou manifester une profonde ignorance jauger de Gaulle à l'aune commune. On ne saurait, d'autre part, estimer que le chef de l'Etat français d'aujourd'hui, dans le Québec comme il est, vit et sent aujourd'hui, doive ici agir en chef d'Etat étranger, surtout lorsque le visiteur se nomme Charles de Gaulle. Entre la France et le Québec, dans le passé déjà mais désormais combien plus, les relations sont d'un ordre irréductible à celles qui se pratiquent couramment entre Etats étrangers, fussent-ils de vieux amis et de grands alliés. Et la notion grandissante de communauté francophone va ajouter en quelque sorte la dimension d'une seconde patrie à la mesure de la francophonie, pour tous les peuples de langue française. Compte tenu de tout cela, compte tenu aussi du caractère triomphal de la visite que depuis dimanche matin de Gaulle poursuivait au Québec, il n'y a point lieu assurément de se scandaliser du «Québec libre» lancé du balcon de l'hôtel de ville de Montréal. Cela surgissait tout naturellement et, dans ce contexte, il devient fort difficile d'y vouloir déceler une quelconque ingérence dans les affaires intérieures du Canada. [...] Il est tout de même étonnant qu'un seul salut au «Québec libre» répande à ce point la panique ou la fureur dans certains milieux, ou faut-il y voir un aveu. On admirera qu'après des siècles, le vieux mot de liberté retrouve, en certains lieux et à certaines heures, un tel pouvoir et qu'il marque encore un tel clivage: côté rue, lundi soir, c'était l'explosion d'enthousiasme; côté notables, sur la terrasse de l'hôtel de ville, c'étaient le malaise, l'irritation, l'inquiétude. Pour de Gaulle, c'est là une situation familière. Lorsqu'il a engagé la «folle entreprise» de la France libre, comme lorsqu'il a fait la décolonisation prompte et massive de l'ex-empire français, comme lorsqu'il a décidé de reconnaître l'indépendance de l'Algérie, il s'est toujours, pour son honneur, heurté aux notables du moment et aux gens en place. Qu'a dit de Gaulle depuis son arrivée au Québec, sinon des vérités d'évidence en même temps que des paroles de confiance et d'affection? D'étape en étape, il a rappelé essentiellement les conditions que doit remplir tout peuple aujourd'hui pour rester dans la course et être digne de vivre. Il a, d'autre part, marqué la nécessité d'une très étroite coopération entre la France et le Québec, en insistant qu'elle ne doit pas s'entendre à sens unique. Il a, enfin, constaté que dans le monde entier aujourd'hui, chaque nation, grande ou petite, entend être maîtresse de son destin et se réaliser par elle-même, qu'au reste cela est dans l'ordre des choses, est nécessaire. Qu'y a-t-il de faux ou de contestable et par quel dérèglement de l'esprit veut-on y voir une manifestation d'ingérence dans les affaires intérieures? C'est le «Québec libre» essentiellement qu'on a voulu retenir des nombreux discours de De Gaulle, et sans doute, à partir de cela, on voudra reléguer dans l'ombre tout le reste pour pouvoir mieux contester les relations France-Québec et la coopération franco-québécoise. Car celle-ci, on le sait assez, agace prodigieusement les cercles fédéraux, comme les irrite la moindre prétention du Québec à avoir une certaine présence internationale. Torpiller la première et empêcher la seconde sont parmi les objectifs majeurs du régime; on peut estimer qu'ils vont s'y employer davantage encore, au lendemain de la visite du chef de l'Etat français. Car les relations du Québec avec la France ne seront désormais que «plus lourdes de dangers». Mais ce qui doit compter pour nous, aujourd'hui, ce sont le témoignage et le message du général de Gaulle, témoignage qui nous oblige au dépassement, message axé sur les thèmes fondamentaux du travail, du progrès, de la coopération et de la liberté, c'est-à-dire sur les grands impératifs de notre temps. Ce qui compte, aussi, c'est la réponse de la nation franco-québécoise, car c'est elle qui fera choix de son destin. Le reste et notamment la grande fureur des nantis et des notables ressortit à l'événementiel.
Le 27juillet 1967
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