La France, ennemi secret du Canada

Gilles Lesage

LeDevoir 27 juillet 1997



«Il semble que le gouvernement français ait été un ennemi secret du Canada pendant 35 ans, et fier de l'être.»

Telle est la conclusion, péremptoire, que William Johnson consacre au 30e anniversaire du fameux «Vive le Québec libre!» du général de Gaulle, à Montréal.

Dans sa chronique hebdomadaire dans The Gazette d'hier, celui qui est présenté comme un «freelance journalist and minority-rights activist who lives in Gatineau» s'appuie sur les Cahiers d'histoire du Québec au XXe siècle (édition du printemps 1997) pour soutenir que des dirigeants fiançais, passés et actuels, proclament noir sur blanc le rôle important que joue la France pour miner (subverting) la fédération canadienne.

Johnson reprend en fait (Le Devoir y a fait écho dans le cahier Livres en mai, et cette semaine en information) le texte de l'ex-ministre Alain Peyrefitte («De Gaulle: Il y aura une République française du Canada») et les propos «encore plus choquants» de Bernard Dorin en faveur de la sécession du Québec.

L'équipe éditoriale du quotidien montréalais fait aussi écho à l'anniversaire de la fameuse déclaration du balcon de l'hôtel de ville de Montréal.

«Après la France elle-même, de Gaulle ne chérissait rien de plus que l'adulation, et peut-être a-t-il pensé qu'entre 'Vive le Québec!' et 'Vive le Québec libre!' tout le monde ce jour-là à la place Jacques-Cartier aurait motif à se réjouir. Ou peut-être a-t-il prévu, même avant Yvon Deschamps, que les Québécois veulent vraiment avoir les deux à la fois.»

L'ambiguïté du général a bien servi les séparatistes et l'émergence du Parti Québécois. La vieille illusion gaulliste visant à restaurer un Etat français en Amérique du Nord semble avoir survécu à de Gaulle, si l'on en juge par la stratégie élaborée par Jacques Parizeau, poursuit The Gazette.

Le journal conclut en raillant le futur timbre du Québec à l'effigie de De Gaulle, tel que proposé par la SSJB-Montréal. «Le visage d'un chef d'Etat étranger sur le premier timbre de la nouvelle république? N'y en a-t-il pas qui trouvent cela humiliant?»

Pour sa part, le rédacteur en chef de The Gazette, Michael Goldbloom, fait état de sa thèse universitaire, il y a 23 ans, sur l'été tumultueux du président de la France, en 1967. «L'examen des documents disponibles alors, écrit-il, révèle que de Gaulle n'était ni sénile ni mal renseigné, mais tout à fait conscient des répercussions qu'il soupçonnait, et espérait même, que ses gestes pouvaient avoir». Car, même à 76 ans, il n'était pas homme à se laisser pousser dans quelque direction qu'il n'avait pas soigneusement choisie.

Son attitude envers le Québec était le reflet de son désir d'un nouvel alignement des puissances mondiales, explique M. Goldbloom... Un Québec indépendant serait capable d'aider de Gaulle dans sa lutte pour maintenir le français comme langue importante au plan international.

Le chercheur concluait: «"Vive le Québec libre."' était l'expression de la préoccupation de De Gaulle dans ses dernières années, non pas quant aux conséquences immédiates de ses actions, pour lui-même ou la France, mais quant au verdict de l'histoire.

Quant au rédacteur en chef du Globe and Mail, il fait ressortir que «le Canada est un pays de barrières qui produit de bons citoyens».

William Thorsell se réjouit de ce que les Canadiens forment un peuple multiculturel, à la diversité étonnante et stimulante. «Des générations après que les Français, les Anglais, les Italiens, les Juifs et les Grecs furent venus au Canada, ils se regroupent encore dans les mêmes voisinages, même au travail. Il est probable que la plus grande diversité canadienne se poursuivra de la même manière pour des générations à venir. A commencer par le fait français [French fact], et se poursuivant avec l'immigration, le Canada est un pays de clôtures qui fait de bons citoyens. Un peu triste, peut-être, mais également étrangement stimulant.»

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