Qui sont les plus timbrés?

GILLES LESAGE

LeDevoir 19 mars 1997



On l'a échappé belle. Il s'en est fallu de peu que les relations Canada-France, qui étaient au beau fixe, tournent brusquement au vinaigre. Vous n'avez pas eu vent de cette tourmente? Pas surprenant. Car la fureur, qui a échappé au Québec, a soufflé au Canada anglais. A propos d'un certain général.

Il y aura 30 ans cet été, le président de la France effectuait une visite triomphale au Québec. Au terme d'une remontée émouvante du chemin du Roy, il s'écrie à Montréal: «Vive le Québec... libre!» Surprise, malaise, stupéfaction. Le premier ministre Pearson annule son rendez-vous avec le général de Gaulle, qui ne renie pas son exclamation incendiaire et rentre précipitamment à Paris. Depuis son décès en 1970, la République française a consacré une cinquantaine de timbres au héros de la Libération. Le prochain est censé commémorer juillet 1967.

Alertés on ne sait trop comment - le quotidien Le Figaro avait été le premier à faire état du projet -, médias et députés du ROC (reste du Canada) entrent dans une grande fureur. De Montréal («outrage», hurle The Gazette) à Toronto, en passant par Ottawa, c'est le branle-bas de combat. D'un Sun à l'autre, d'un député du Reform Party à une Diane Francis en appelant - rien de moins au boycottage (sic) de la France et de ses produits, la hargne éclate, sans retenue. Aussi bien à l'égard des Français - ces ingrats que les Canadiens ont libérés il y a 50 ans - que des Québécois et de leur gouvernement cherchant effrontément à se faire du capital séparatiste avec la gaffe du général.

J'exagère? «Le fiel (gall) de la France, du Québec», titre The Toronto Sun, citant deux députés qui fulminent. Un libéral, Dan McTeague, presse le premier ministre de donner une leçon à la France en faisant la promotion du séparatisme corse. «Un réformiste, Bob Mills, clame que le sang des Canadiens ne fait qu'un tour et que cette injure doit faire l'objet des plus vives protestations.

M. Chrétien tergiverse, farfine, refuse de déchirer sa chemise sur la place publique. Mal lui en prend. M. Mills le somme de cesser d'être condescendant envers les séparatistes et d'insister pour que l'ambassadeur français se soumette ou se démette.

The Ottawa Sun consacre pas moins de quatre commentaires à l'affaire, que dis-je, à l'affront français, doublé de l'injure du Québec, qui se propose d'inaugurer - en cet anniversaire de malheur - un monument à la gloire du fieffé général . Et où ce soufflet se dressera-t-il pour l'éternité? A l'entrée des plaines d'Abraham, connues sous le nom de Parc des champs de bataille. Là où, précisément tout s'est terminé pour les Français - l'ont-ils oublié? - et où tout a commencé pour les Anglais, en 1759.

«S'il n'y avait pas eu le Commonwealth, s'insurge le Sun de la capitale, en éditorial, Charles de Gaulle n'aurait pas pu se cacher pendant que le régime de Vichy collaborait avec les nazis et expédiait les juifs aux chambres à gaz Mais là il était, sain et sauf à Londres, pendant que les troupes canadiennes et la Résistance française sacrifiaient leur vie pour son 'triomphant' retour d'après-guerre à Paris.» Dans la même veine bilieuse, Robert Fife parle d'escroquerie française et qualifie le premier ministre Juppé de fieffé menteur, faisant des mamours à M. Chrétien tout en complotant avec M. Bouchard.

Seul Charles Gordon, toujours dans le Sun, tente d'alléger la crise en distillant un peu d'humour sur les méfaits des timbres... Rien n'y fait. L'ineffable Diane Francis jette de l'huile sur le feu dans The Financial Post. Elle félicite Keith Henderson, chef du Equality Party, d'avoir dénoncé cet épouvantable affront. Elle en appelle, rien de moins, à un boycottage massif de la France, des Français, de leurs pompes et de leurs oeuvres, jusqu'à ce qu'ils s'excusent abjectement (abjectly) envers le Canada. La France contrevient aux accords d'Helsinki (sic), Chrétien est un lâche, et la Corse, n'est-ce pas...

Deux confrères de la «diaspora», Michel Doucet, de L'Acadie nouvelle, et Michel Gratton, du quotidien Le Droit, dénoncent depuis Caraquet «la peur de lécher», et depuis Ottawa, «les vrais timbrés». «Les paranoïaques séniles remettent ça», proteste Doucet, ne comprenant pas que les anglophones se mettent ainsi dans tous leurs états pour un timbre. Triste réalité des deux solitudes, à laquelle Gratton fait aussi allusion. «On est prêt à nous laisser survivre mais, comme l'enfant qui fait la honte de la famille, il nous faut rester cachés, petits. Que dirait le monde s'il savait que des êtres humains parlent et vivent en français au Canada? Et puis, il ne faudrait quand même pas contredire Lord Durham et prétendre avoir une histoire...»

Qui est le plus timbré? M. Chrétien parle discrètement du timbrage au président Chirac. L'ambassadeur canadien discute du cachet avec le ministre délégué à la Poste. Ainsi dûment alerté quant à la sensibilité canadienne, le gouvernement français ne bat pas en retraite, mais le timbre en question ne sera pas offensant.

Pas besoin de proclamer l'acte d'émeute, un beau soir de juillet, sur les Plaines, affranchies. Les deux Michel ont perdu. Diane a gagné et pourra aller passer ses vacances en Provence.