Le cri qui dérange encore

Gilles Lesage

LeDevoir 23 juillet 1997


Fallait-il qu'elle soit percutante, cette exclamation en quatre petits mots, pour que, trois décennies plus tard, on se demande encore si elle était préméditée et prévue ou inopinée et spontanée. Et pour qu'une statue coulée dans le bronze perpétue et amplifie la contradiction, l'adulation ou le mépris.

Le cri, évidemment, c'est celui du général de Gaulle, au balcon de l'hôtel de ville de Montréal, au terme d'une montée triomphale du chemin du Roy. Ce fameux «Vive le Québec libre!» était-il l'oeuvre d'un vieillard dément qui réglait ses comptes avec les Anglo-Saxons ou celle d'un géant visionnaire donnant ses lettres de noblesse au mouvement souverainiste du Québec?

Depuis 30 ans, on se dispute ferme à cet égard. Dans l'entourage même de l'ex-président de la République française, tout en reconnaissant qu'il était en pleine possession de ses moyens, l'exégèse diverge. Et ceux qui reprennent son ralliement comme une oriflamme multiplient aussi de ferventes conjectures.

Loin de s'atténuer, la controverse fait rage. Dix ans après Expo 67, on en glose savamment. Vingt ans après le célèbre 24 juillet, rappels nostalgiques ou amers foisonnent. De même, après 25 ans, explicitations et interprétations fusent à qui mieux mieux. Mais voilà que le trentième anniversaire ranime la fébrilité des uns, la fureur des autres. Pourquoi donc?

Il y a eu le retour au pouvoir du Parti québécois et le référendum gagné de justesse par le NON. L'hiver dernier, l'intention du gouvernement français de lancer un timbre, à saveur québécoise, pour commémorer le général - le cinquantième depuis son décès en 1970 - a soulevé la fureur au Canada anglais. À l'appel de l'Equality Party et d'autres Diane Francis, le premier ministre Chrétien en a appelé au président Chirac. Le gouvernement d'inspiration gaulliste ayant été défait au printemps, et les socialistes ne portant pas le général dans leur coeur, le projet de timbre est resté dans les cartons.

Mais au Québec, dans la capitale même, qu'est-ce qui a mis le feu aux poudres? Étrangement, c'est le spectaculaire monument - oeuvre grandiose du sculpteur Fabien Pagé et de la Fonderie d'art d'Inverness - qui soulève tout à coup les passions, aussi bien dans des tribunes radiophoniques déchaînées que parmi l'opposition au gouvernement et aux élus municipaux. C'est l'été, les sujets de discussion et de débat se font plutôt rares, voici une cible de choix. Et on ne s'en prive pas.

En ces temps moroses et difficiles, l'on met habilement en parallèle la misère de milliers de nos concitoyens et l'opulence d'une dépense de 150 000 $ qui aurait été mieux utilisée à alléger des souffrances. L'argument est démagogique, mais il porte. On a beau objecter que des dépenses prétendument somptuaires sont nécessaires dans une capitale et ajoutent à ses attraits naturels, rien n'y fait.

Au contraire, font valoir des opposants, c'est à Montréal que l'illustre général a lancé son cri, et c'est là que sa statue plus grande que nature aurait dû être érigée. À cela, on répond avec raison que la métropole québécoise a déjà un obélisque (inauguré par M. Chirac en 1992) et qu'il n'est que normal que la capitale rende hommage à son tour à de Gaulle, avec le faste nécessaire. D'autant que c'est à l'anse au Foulon qu'il est descendu du Colbert et qu'a commencé son troisième et dernier périple en terre canadienne (écourté abruptement, après la scène du balcon, de l'étape outaouaise).

Autre argument. De Gaulle avait interdit qu'on érige des monuments à son image et à sa ressemblance. Cette dernière volonté ne vaudrait toutefois que pour la France. À preuve, à Londres, d'où le chef de la Résistance a lancé son célèbre appel du 18 juin 1940, sa mémoire est honorée par un monument.

Justement, cette polémique estivale aux accents loufoques prend une allure triste et pénible quand des anciens combattants s'en mêlent pour décrier de Gaulle et célébrer leurs propres faits d'armes. Il est vrai que des milliers de Canadiens ont contribué puissamment, souvent de leur sang et de leur vie, à libérer la France. Mais ce n'est pas une raison pour réduire à néant les sacrifices et l'héroïsme de milliers de résistants qui, à l'instigation du général, ont combattu vaillamment et rétabli l'honneur et la grandeur de la France.

En toile de fond, il y a évidemment des motifs politiques, voire partisans. Les souverainistes en profitent pour évoquer la force symbolique de cette proclamation et tenter de ranimer la ferveur de naguère. Les fédéralistes, inquiets depuis l'alerte du dernier référendum, craignent au plus haut point un fantôme plus vivant que jamais. Et le maire L'Allier, dont les sympathies souverainistes sont connues depuis le référendum de 1980, est en butte à une double opposition qui a peine à s'organiser pour le battre en novembre prochain.

Ça fait tout un cocktail! Aux abords des fameuses plaines d'Abraham, où voisinent Wolfe et Montcalm, un autre fameux général sème la zizanie, une fois de plus. L'iconoclaste, qui avait le don des formules tonitruantes, se moquerait allégrement de cette foire d'empoigne provinciale, de tout ce qui grouille, grenouille, scribouille...

Après 30 ans, du haut de son piédestal, il a encore raison!