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Dans le troisième tome (posthume) qui paraît le 22 mars à Paris des carnets d'Alain Peyrefitte sur Charles de Gaulle, on trouve près de 80 pages de notes serrées et instructives sur les rapports entre de Gaulle et le Québec. Le compte rendu de ce qui fut peut-être la dernière grande incartade ou audace diplomatique d'un pays européen à l'orée de la mondialisation et de la Communauté européenne. En 1963, De Gaulle aborde le sujet en conseil des ministres: "Les Québécois seront de plus en plus tentés par le plastic si Ottawa ne les affranchit pas." Pompidou, toujours matérialiste, pense que les Canadiens français ne reprendront le contrôle de leur destin que par les nationalisations. Après le Conseil, De Gaulle dit à Peyrefitte: "Nous n'irons pas fêter à Montréal en 1967 le centenaire de la Confédération canadienne comme le voudraient les Anglais du Canada et les fédéraux, mais deux cents ans de fidélité des Canadiens français à la France."
Toujours en 1963, le funambule André Malraux se paye une envolée un peu fumeuse avant l'exposition française de Montréal, sur quoi De Gaulle ajoute: "L'indépendance du Québec me paraît inéluctable..." Avant ce fameux été de 1967, de Gaulle soupèse sa décision: jamais il ne serait allé "fêter cette malheureuse date de notre Histoire" (la Confédération et la "subordination" aux Anglais), ni même se rendre à l'invitation du maire Drapeau. À celle du premier ministre Johnson ("pourquoi ne s'appelle-t-il pas Lafleur comme tout le monde?"), probablement: "Mais si j'y vais, ce sera pour faire de l'Histoire." Chose promise, chose faite: l'itinéraire emprunté par de Gaulle est calqué sur celui de Jacques Cartier. Assistant à la messe à Sainte-Anne-de-Beaupré, de Gaulle communie, comme il ne l'a fait que lors de voyages hautement symboliques en Pologne et à Leningrad. Puis, c'est le formidable scandale du balcon de l'hôtel de ville. Et l'ovation populaire entendue au travers de l'Occident - même si, selon Peyrefitte, "les Français se moquent éperdument du Québec".
Consternation au sein du gouvernement français. À tel point que le premier ministre Pompidou, qui considère l'incident comme "une gaffe regrettable", oblige tous les ministres à se rendre à Orly à 3h30 du matin pour accueillir le général à son retour du Québec et bien marquer leur solidarité. Dans les semaines qui suivent, le président français chargera Peyrefitte de mettre en chantier avec le Québec un programme d'échanges institutionnels aussi ambitieux que ce qui existe avec l'Allemagne. Le premier ministre Daniel Johnson - déjà malade - freinera sensiblement les projets de de Gaulle, ce qui fera dire à ce dernier: "Johnson est un politicien de province. La réponse qu'il vous a faite (à Peyrefitte) prouve qu'il ne sait pas forcer le destin et qu'il n'est pas un homme d'État... C'est un petit bonhomme... Tant qu'ils (les Québécois) seront aussi pusillanimes, ils n'en sortiront pas... Les suites de ma visite sont compromises..." Dernier acte de la pièce: la conférence des ministres de l'Éducation à Libreville. Le Vieux est à un an du départ.
Trudeau vient d'arriver: "N'hésitez pas, dit De Gaulle à Peyrefitte, à créer un incident. Nous n'allons pas plier un genou devant Trudeau, qui est un ennemi acharné de la France, un ennemi de la chose française au Canada..."
Alain Peyrefitte. C'était de Gaulle, Fayard-Fallois, Paris 2000, 680 pages.
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